‹ Petits mémoires d'une stalle d'orchestreChapitre 29 sur 47 · UN QUART D ACTRICE · texte numérisé non relu

UN QUART D ACTRICE

Nommons-la très vite : Miss Emma Crucli ou mademoiselle Cora Pearl, comme on voudra.

Quoique tout passe avec la rapidité d'un coup de foudre, Paris n'a pas oublié cette Anglaise au cliignon roux qui nous était venue de Londres en même temps que Louis Bonaparte. Ce n'est pas sans de sérieux motifs que je rapproche ces deux noms. La Phryné britannique a été l'une des étoiles qui ont le plus brillé dans le firmament du second Empire. D'un aveu unanime on a fait d'elle, durant vingt-cinq ans, le prototype de la courtisane moderne.

Dès 1852, Cora Pearl donnait le ton à ce monde de la galanterie dont les excentricités finissent toujours par déteindre sur le vrai monde. Ceux qui allaient au Bois voulaient avoir un équipage

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taillé sur le sien, avec de petits chevaux café-aulait, le plus possible semblables à ceux qu'elle conduisait elle-même. Il va sans dire que les Parisiennes, à commencer par celles de la cour, copiaient ses liabits, sa coiffure, toute sa façon d'être et bientôt ses allures fantasques.

— Puisque cette magicienne possède l'art d'attirer tous les hommes à elle, il faut bien, disait madame de P***, qu'on se mette en quatre pour lui ressembler. Cette reine-tapage ne se contentait plus d'avoir un salon, elle tenait à le transformer en un salon littéraire. Mademoiselle Cora Pearl dirigeait un bureau d'esprit, et la gloire de madame Récamier l'empêchait de dormir. Que dis-je? mademoiselle Cora Pearl, après Balzac, s'imposait la tâche d'écrire des Études de mœurs. La Petite Revue a cité un petit journal, à peu près inconnu, les Ficelles parisiennes, qui contient dans son premier numéro un article signé de ce nom illustre autour du Lac.

L'orthographe, d'ailleurs, y est respectée. Mais nous avions cru jusqu'ici que mademoiselle Pearl, habile à conduire un char et plus rapide à la course qu'Atalante, de preste mémoire, n'avait d'autre Abbaye-au-Bois que l'écurie, où elle collectionnait les chevaux que ses amis veulent bien lui confier. C'était une erreur. Mademoiselle Pearl ambitionnait aussi les lauriers littéraires. C'était

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un (les si(ines du temps; la soif de l'encre et la faim de la lettre moulée s'emparent de tous et les tourmentent. Mais les tapageuses de nos jours avaient beau faire, elles n'arrivaient jamais au talon des Marion Delorme ou des Ninon de Lenclos. Des unes aux autres, il y avait toute la distance qui existe entre les Folies amoureuses de Regnard et les folies de la Mariée du Mardi rjras. Cora avait alors des fantaisies de Cléopâtre menant par le bout du nez ou César ou Marc-Antoine. Toute la jeunesse dorée se mettait à ses ordres. Un jour, elle céda au caprice de se montrer sur un théâtre. On s'arrangea donc pour la faire débuter aux Bouffes-Parisiens. La pièce choisie était Orphée aux enfers, le chef-d'œuvre de Jacques Offenbach et la coqueluche de ce temps-là. Cora Pearl se présentait demi-nue sur la scène, en chantant avec un petit accent anglosaxon assez vif les couplets qui commencent par : Je sais VAmour. Ce soir-là, le Jockey-Club au grand complet garnissait la salle. Tous les noms blasonnés qu'on trouve dans le Livre d'or de la noblesse française étaient là, en gants blancs, la lorgnette d'ivoire à la main. Un journal du highife a donné, le lendemain, la liste de tous ces fils de Croisés accourus pour se pâmer devant cette tille de la Grande-Bretagne. Ce fut une sorte de succès.

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— Tiens, me voilà actrice française, se disait miss Emma Grucli. On l'ait décidément tout ce qu'on veut l'aire.

Il paraît que la belle avait déjà croqué de ses jolies dents blanches une brochette de cinq ou six grandes fortunes historiques. Et pourquoi pas? Peu de temps avant de s'éteindre, un petit rougeaud assez spirituel, le jeune duc de Gramont-Caderousse, avait un mot pour caractériser la chose.

— Si les Frères Provençaux servaient une omelette aux diamants, Cora irait y dîner, tous les soirs.

Pendant son court passage aux Bouffes-Parisiens, elle arrivait une heure avant la pièce, au galop de deux arabes à robe noire. En descendant, elle voyait quelque gentilhomme à gilet en cœur lui tendre le bras. Une fois dans les coulisses, on lui enlevait sa capeline. Tout aussitôt les feux de ses diamants étincelaient ; elle ressemblait, disait B*", à une devanture de magasin éclairée à giorno. Et même, un soir, sur la scène, un instant avant le lever du rideau, tout en faisant ses gestes, elle fit tomber de ses jupes deux ])Outons en brillants.

— Bast ! dit-elle, ce n'est pas la peine de me baisser pour si peu : ce sera pour l'habilleuse.

Chacun des deux boutons valait deux mille

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francs; cela faisait donc quatre mille francs pour l'habilleuse, le double de ce qu'elle gagnait en un an.

Jugez de ce que pouvait produire une telle scène sur les petites figurantes de l'endroit. — Le directeur, afin de la retenir, parlait de lui payer des feux.

Elle se mit à lui rire au nez. — Une poignée de louis, quelques chiffons de papier Joseph ! Y avez-vous bien songé, brave homme? Si vous aviez eu à lui donner de la monnaie de Golconde ou d'Ophir, à la bonne heure, et encore un succès persistant l'eût ennuyée ou encore ça aurait pu ralentir la marche de ses affaires. Elle a détesté le théâtre au bout de quinze jours. Or, comme on ne venait guère que pour la voir, le théâtre a été ruiné. Elle le traitait presque en fils de famille.

Depuis ce temps-là cependant, mademoiselle Emma Cruch avait baissé. D'abord elle s'est fanée. En second lieu Sedan a été pour elle le signal d'une chute soudaine. On ne pouvait plus voir, à Chaillot, le prince Jérôme qui dorait sa maison. Au point de vue des châtiments de l'histoire, c'était même dommage, car enfin le nom qu'il portait,- accolé à celui de cette fille, était déjà d'un beau ragoût, quand on se rappelait Sainte- Hélène et sir Hudson Lowe. C'était encore l'Angleterre qui rongeait un Napoléon. Ainsi donc, le

protecteur principal n'était plus là. On ne lorgnait déjà plus qu'à demi le panier célèbre du Bois quand la courtisane faisait sa promenade accoutumée. Déjà même l'oreille commençait à entendre ces huées de la foule dont l'usage est de poursuivre tout ce qui tombe. « Au » rebut, Emma Crucli ! Ils ne veulent plus de » vous, Cora! Adieu, panier! Adieu, poneys! » Vendez vos diamants, la vieille ! Il faut dispa- » raître au fond du cinquième dessous oii, par » bonheur, s'évanouissent toutes vos pareilles! »

Ah ! comme la folle déesse qu'on adorait autrefois à Antium, comme l'aveugle Fortune est ingénieuse à se venger !

L'Empire tombé, les princes de hasard ayant fondu comme neige, la prétendue prospérité des dix-huit années napoléoniennes étant évanouie, que pouvait faire Emma Gruch? Hélas! Cora Pearl, vieillie, fanée, plâtrée, usée, ridée était à mettre au rancart comme le trône des Césars. En ce moment vint à passer le fils d'un bourgeois. Le père avait eu un certain mérite. Il avait inventé l'art de faire vivre Paris sans le faire manger, ou bien, si vous voulez, l'art de le faire manger sans le faire vivre, autrement dit le bouillon Duval. A ce métier, il avait gagné huit millions, une fortune de nabab. De cette somme, en mourant, le brave homme laissa la moitié à

son fils. — Quatre millions qui sont allés rouler dans cet égout. — Mais en voilà assez là-dessus. Les honnêtes gens se sont indignés. Comment ! on en est arrivé à trouver noble Georges Dandin et à regretter Des Grieux! Faudra -t-il donc dire que le sol français n'est plus que du fumier ?

Mais le jeune fils Duval, épris de mademoiselle Cora Pearl, a voulu faire du drame. Comme elle lui tenait rigueur, il s'est donné un coup de revolver sur le seuil de l'hôtel et mademoiselle Emma Cruch n'a pas bronché pour si peu. Seulement on l'a exilée à cause de ce fait. Exilée! une analogie avec madame de Staël !

En cherchant bien, on trouverait, hélas! une autre ressemblance entre Cora Pearl et l'auteur de Corinne. Voulant être auréolée de toutes les gloires, mademoiselle Emma Cruch a voulu, un jour, ainsi que nous l'avons déjà dit en commençant, tàter du laurier des poètes. Sous l'Empire paraissait une sorte de journal, sous ce titre : Les Ficelles littéraires. En 4868, ce recueil publia une Nouvelle, signée de l'Anglaise rousse qui faisait, en ce temps-là, tourner toutes les têtes.

— Si l'on forme une Académie de femmes, elle en sera, disait M. de M..., un clubman d'alors.

Au fait, pourquoi pas?

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PENDANT LE SIÈGE DE PARIS. Les canons de la Société des Gens de lettres.

II n'y a qu'une voix dans le monde connu sur ce qui s'est passé pendant le siège de 1870-1871 ; Paris s'y est montré sublime d'abnégation et de patriotisme ; Paris a tout affronté sans se plaindre : la guerre, le froid, la famine, la mort; Paris a su endurer avec une dignité stoïque les insultes de l'envahisseur.

Avant que ne sonnât l'heure de tant d'épreuves, on ne croyait pas qu'une telle résistance fût chose possible. Les anciens se rappelaient 1814 et 1815, ces deux invasions d'hommes du Nord que nous a amenées le premier Napoléon et ils supposaient que les Parisiens de 1870 ouvriraient leurs portes avec la même docilité que leurs aînés. J'ai entendu de beaux esprits rappeler le

mot du vieux Sébastien Mercier : « Paris se rcn- » drait plutôt que de se passer de fraises ». Dieu soit loué! tous se sont trompés. Les Parisiens ont improvisé en quelques jours une armée de 500,0(10 bayonnettes et ils se sont assujettis, durant tout un cruel hiver, à toutes les duretés de la vie du soldat. Quant à la population qui n'était pas propre à porter les armes, elle n'a pas songé un quart de minute à réclamer des fraises, ni aucune superfluité d'aucun genre. Pendant cinq mois, les plus âpres du calendrier, elle a eu assez de vertu civique pour se changer en Spartiate. Elle s'est faite au pain de munition. Elle ne se nourrissait que de viande de cheval. Notez que cette discipline était la même pour les millionnaires et pour les gens du peuple. Toute délicatesse ayant trait au luxe de la table était proscrite d'un bout à l'autre de la grande cité. Spectacle merveilleux ! pas un murmure ne s'est fait entendre. On soulTrait et l'on était heureux de souffrir, pourvu qu'à la fin les Allemands fussent reconduits au delà du Rhin.

En temps ordinaire, à Paris, les théâtres sont la plus grande des ressources commerciales et aussi le lien obligé de la vie sociale. Bien plus qu'à Athènes et à Rome antiques, le grand peuple d'ici se montre friand de belle prose, de beaux vers et de belle musique. Non seulement

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la pente du génie national le veut ainsi, mais encore cent industries diverses sont intéressées à ce qu'on ne laisse point chômer un seul jour le Drame ni le Chant, la Comédie ni le Ballet. L'art dramatique fait sans cesse couler à travers la capitale l'or par ruisseaux. Sans qu'on ait l'air de s'en douter, trois cent mille têtes ont pour fonction de s'occuper sans interruption du mouvement théâtral. En dernier résultat, c'est du pain pour les travailleurs; c'est du plaisir, souvent même c'est la santé de l'esprit pour les oisifs.

A dater du 17 septembre, jour de l'investissement, tous les théâtres se fermèrent spontanément. Aucun ordre n'avait été nécessaire ; Paris comprenait d'instinct que la grandeur de nos désastres nous commandait un soudain recueillement. Il n'y avait plus qu'à songer à nous défendre. « A bas tous les arts, excepté l'art de la guerre ! » s'écriait dans un élan à la Danton le jeune et valeureux tribun en qui s'est plus particulièrement incarnée la Défense nationale tant à Paris qu'à Tours. Il n'y a que le changement à vue d'une féerie qui puisse donner une idée de la rapidité avec laquelle s'était accomplie cette soudaine métamorphose de nos mœurs et de nos habitudes. Et le second Empire s'était efforcé d'émasculer la population par dix-huit années du sybaritisme le plus raffiné.

Non, il n'y avait plus de théâtres ouverts dans l'enceinte de Paris. Néanmoins, pendant ces cinq mois d'un âge de fer, on a pu se livrer à quelques intermèdes lyriques s'adaptant à là gravité des circonstances. De ce nombre ont été deux grandes matinées poétiques, organisées, l'une au théâtre de la Porte-Saint-Martin et l'autre à l'Opéra.

La chose vaut la peine d'être racontée.

Quand Paris fut investi, on vit combien avait été grande l'incurie du gouvernent impérial. Il ne se trouvait pas assez d'artillerie pour protéger nos murs. On se dit alors de cent côtés à la fois, en montrant du doigt les usines de nos faubourgs : « — Eh bien, fondons des canons. » Mais avec quel argent? C'était aux patriotes à s'ingénier, à trouver des théories chez eux-mêmes. Les ai'tistes et les gens de lettres ne pouvaient demeurer inactifs au milieu de cette généreuse agitation. Ils s'entendirent, ils se groupèrent et ils dirent à la Défense : « Nous fournirons notr<' « quote-part au fonds commun ».

Il s'agissait donc, d'abord, d'un canon littéraire à fondre. Pour le fondre, une somme assez forte était indispensable. Où trouver cet argent? On le demanda aux vers d'un grand poète.

C'est cette histoire d'un canon tiré d'un recueil

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de poésies que nous racontons, d'après le Bulletin de la Société des Gens de lettres.

5 novembre. — Audition des Châtiments au théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Pour cette solennité, le Comité a l'ait imprimer et distribuer l'annonce suivante :

« La Société des Gens de lettres a voulu, elle aussi, donner son canon à la Défense nationale, et elle doit consacrer à cette œuvre le produit d'une matinée littéraire, dont son président honoraire, M. Victor Hugo, s'est empressé de fournir les éléments.

» L'audition aura lieu mardi prochain, à deux heures précises, au théâtre de la Porte-Saint- Martin. Les principales pièces des Châtiments y seront dites, pour la première fois, par l'élite des artistes de Paris.

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