‹ Petits mémoires d'une stalle d'orchestreChapitre 30 sur 47 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Adagio Mozart.

L'Expiation Bertok.

Stella M'"=Favart.

Chansons Coquelin.

Joyeuse vie M"* Marie Laurent.

Patria, musique de Beethoven, chantée par. . M"'' Gueymard-Lauters.

» A la demande de la Société des Gens de lettres, M. Raphaël-Félix a donné gratuitement la salle ; tous les artistes dramatiques, ainsi que M. Pasdeloup et son orchestre, ont tenu à honneur de prêter également un concours désintéressé à cette solennité patriotique. »

J'assistais à cette fête ; j'ai vu tout ce qui s'y est passé.

La salle, bondée de spectateurs de toutes les conditions et de tous les costumes, se montrait enthousiaste et recueillie. Presque toutes les femmes, en habits de deuil, n'avaient plus en vue qu'une chose sérieuse, la guerre aux remparts. Elles faisaient voir un visage grave mais non abattu. On commença par jouer \b. Marseillaise, signal obligé de tous les épisodes de la vie commune, l'hymne de combat dont la guerre civile n'avait pas encore abusé. Et Dieu sait avec

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quels transports il fut applaudi! Après cet air qui parlait le langage d'un glorieux passé, un des membres du comité de la Société des Gens de lettres, M. Jules Claretie s'avança sur le devant de la scène, et dans une chaleureuse allocution, expliqua les causes et l'objet de cette matinée.

On me saura assurément gré de reproduire ici les principaux passages de son discours.

« Citoyennes, citoyens,

)) A cette heure, la plus grave et la plus terrible de notre histoire, où la patrie est menacée jusque dans son cœur — Paris — tout homme ressent l'âpre désir de servir un pays qu'on aime d'autant plus qu'il est meurtri.

» La Société des Gens de lettres, voyant avec douleur la grande patrie de la pensée, la patrie de Rabelais, la patrie de Pascal, la patrie de Diderot, la patrie de Voltaire, abaissée et écrasée sous la botte d'un uhlan, a voulu, non seulement par chacun de ses membres, mais en corps, afïirmer son patriotisme, et, puisque le canon dénoue aujourd'hui les batailles, puisque le courage est peu de chose quand il n'a pas d'artillerie, la Société des Gens de lettres a voulu offrir un canon à la patrie.

» Mais comment l'offrir ce canon ? Avec quoi faire le bronze ou l'acier qui nous manquait?

» Il y avait un livre qu'on n'avait publié sous

â;ii PETITS MKMOIUES

TEnipire qu'en se cachant et en le dérobant à l'œil de la police; livre patriotique qu'on se passait sous le manteau, comme s'il se fût agi d'un livre malsain ; livre superbe qui, au lendemain de Décembre, à l'heure où Paris était écrasé, où les faubourgs étaient muets, où les paysans étaient satisfaits, protestait contre le crime, et, au nom de la conscience humaine étoulïée, prononçait des 1851 le mot de l'avenir et le mot de l'histoire: Châtiment!

» Il y avait un homme qui, depuis tantôt vingt ans, représentait le volontaire exil, la négation de l'Empire, la revendication du droit proscrit, \m homme qui, après avoir chanté les roses et .les enfants, plein d'amour, s'était tout à coup senti plein de courroux et plein de haine.

» C'est à ce livre qui avait deviné l'avenir, et à ce poète qui, fidèle à l'exil, a loyalement tenu le serment juré, que nous voulions demander, nous Société des Gens de lettres, de nous aider dans notre œuvre. Victor Hugo est notre président honoraire. Voici la lettre que lui adressa notre Comité :

« Cher et honoré président,

» La Société des gens de lettres veut offrir un canon à la Défense nationale.

» Elle a eu l'idée de faire dire par les premiers artistes de Paris quelques-unes des pièces de ce

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livre proscrit qui rentre en France avec la république, les Châliniciits

» Fière de vous ([ui l'honorez, elle serait heureuse de devoir à votre bienveillante confraternité le produit d'une matinée tout entière olîerte à la patrie, et elle vous demande de nous laisser appeler ce canon le Victor Hiirjo. »

» Le lendemain, Victor Hugo nous répondait :

« Paris, 30 octobre 1870.

« Mes honorables et chers confrères,

» Je vous félicite de votre patriotique initiative. Vous voulez bien vous servir de moi. Je vous remercie.

« Prenez les Châtiments, et, pour la défense de Paris, vous et ces généreux artistes vos auxiliaires, usez-en comme vous voudrez.

)) Ajoutons, si nous le pouvons, un canon de plus à la protection de cette ville auguste et inviolable, qui est comme une patrie dans la patrie.

» Ghers confrères, écoutez une prière. Ne donnez pas mon nom à ce canon. Donnez-lui le nom de l'intrépide petite ville qui, à cette heure, partage l'admiration de l'Europe avec Strasbourg qui est vaincue et Paris qui vaincra.

» Que ce canon se dresse sur nos murs. Une ville ouverte a été assassinée, une cité sans dé-

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lenso a été mise à sac par une armée devenue en plein dix-neuvième siècle une horde ; un groupe de maisons paisibles a été changé en un monceau de ruines. Des familles ont été massacrées dans leur loyer. L'extermination sauvage n'a épargné ni le sexe ni l'âge. Des populations désarmées, n'ayant d'autre ressource que le suprême héroïsme du désespoir, ont subi le bombardement, la mitraille, le pillage et l'incendie : que ce canon les venge !

» Que ce canon venge les mères, les orphelins, les veuves; qu'il venge les fds qui n'ont plus de pères et les pères qui n'ont plus de fils ; qu'il venge la civilisation ; qu'il venge l'honneur universel; qu'il venge la conscience humaine insultée par cette guerre abominable où la barbarie balbutie des sophismes ! Que ce canon soit implacable, fulgurant et terrible, et quand les Prussiens l'entendront gronder, s'ils lui demandent : — Qui es-tu? qu'il réponde : — Je suis le coup de foudre! et je m'appelle Chàteaudun?

« Victor Hugo. »

» Je ne veux pas vous empêcher plus longtemps d'écouter les admirables vers et les remarquables artistes que vous allez entendre. Je ne veux pas plus longtemps vous parler de notre souscription, je ne veux que vous faire remarquer une chose

qui frappe aujourd'hui, on lisant ce livre des Chûiimcnts, dont nous détachons pour vous quelques fragments. C'est l'étonnante prophétie de l'œuvre. Lu à la lumière sinistre des derniers événements, le livre du poète acquiert une grandeur nouvelle. Le poète a tout prévu, le poète a tout prédit. Il avait deviné dans les fusilleurs de Décembre ces généraux de boudoir et d'antichambre qui traînent

Des sabres qu'au besoin ils sauraient avaler,

» Il avait deviné dans le sang du début la boue du dénouement.

» Oui, comme une prédiction terrible, les vers des Châtiments me revenaient au souvenir lorsque je parcourais le champ de bataille de Sedan, et j'étais tenté de les trouver trop doux lorsque je voyais ces quatre cents canons, ces mitrailleuses, ces drapeaux qu'emportait l'ennemi, lorsque je regardais ces mamelons couverts de morts, ces soldats couchés et entassés, vieux zouaves aux barbes rousses, jeunes Saint- Cyriens encore revêtus du costume de l'École, artilleurs foudroyés à côté de leurs pièces, conscrits tombés dans les fossés, et lorsque me revenaient ces vers de Victor Hugo sur les morts

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du 4 (léccnihre, vers qui pouvaient s'écrire aussi sur les cadavres du 4 septeml)re :

Tous, qui (|ue vous fussiez, tête ardente, esprit sage, Soit qu'en vos yeux brillât la jeunesse ou que l'âge

Vous prît et vous courbât Que le destin pour vous fût deuil, énigme ou fête, Vous aviez dans vos cœurs l'amour, cette tempête,

La douleur, ce combat.

Grâce au Quatre Décembre, aujourd'hui, sans pensée, Vous gisez étendus dans la fosse glacée

Sous les linceuls épais ; 0 morts! Therbe sans bruit croît sur vos catacombes, Dormez dans vos cercueils ! taisez-vous dans vos tombes!

L'Empire, c'est la paix.

» Avec le neveu comme avec l'oncle : — l'Empire, c'est l'invasion.

» Il avait donc, encore un coup, deviné, le grand poète, tout ce que l'Empire nous réservait de lâchetés et de catastrophes. Il était le prophète alarmé de cette chute qui n'a point d'égale dans l'histoire, de cette reddition dont une lèvre française ne peut parler sans frémir, il avait tout deviné, et, devant le triomphe de l'abjection, sa colère pouvait passer pour excessive. Hélas ! le sort lui a donné raison, et les Châtiments restent le livre le plus éclatant, le fer rouge inoubliable, et ils consoleront la patrie de tant de honte, après l'avoir vengée de tant d'infamie !

c( Puis, les désastres vengés, la patrie refaite,

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la France régénérée, la France reconquise, arrachée à l'étranger, sauvée et lavée de ses souillures, alors nous reprendrons notre œuvre de fraternité après avoir fait notre devoir de patriotes, et nous pourrons écrire fièrement, nous, et sans mensonge :

« La République, c'est la paix! »

Immédiatement après ce discours, qui avait été applpudi à chaque alinéa, les artistes ont défilé l'un après l'autre, devant le public, suivant l'ordre indiqué par le programme. Berton, alors tout jeune, soldat la veille pour le redevenir le lendemain, a dit YExpiation, ce beau poème, animé de vers vengeurs; Taillade l'avait précédé en récitant les Volontaires de F An II; Lafontaine avec VHymne des Transportés; Mesdames Duguerret, Lia-Félix, Favart et Marie Laurent étaient venues à leur tour tempérer par des strophes plus douces ces cris de colère et ces accents de fureur martiale. On les avait tous et toutes accueillis par des bravos bien mérités; mais, à la fin de la première partie, quand Frederick Lemaître se présenta, un silence solennel et presque religieux se fit dans toute la salle. L'illustre artiste était déjà un peu ployé par l'âge, mais par l'effort d'une volonté que lui inspiraient sans doute ce théâtre et ses premiers succès et le caractère des événements, il trouva moyen de

se redresser de toute sa hauteur et de recouvrer l'attitude de sa jeunesse. On savait qu'il allait dire cent vers magnifiques et terribles, ceux où une pauvre l'emme du peuple, une vieille grand'mère, raconte un épisode de la nuit du 4 décembre 1851, cette nuit sacrilège où les soldats de Louis Bonaparte ont assassiné un enfant de sept ans. Chercher à décrire de quel ton Frederick Lemaître exprima ce drame serait au-dessus de nos forces. Il fallait voir le grand acteur ! Il fallait l'entendre ! Au moment où il arriva à cet endroit où la pauvre vieille demande pourquoi ce meurtre a été commis :

Je veux que Ton m'explique!

L'enfant n'a pas crié : « Vive la R,épublique ! »

à ce moment là, il y avait tant de sanglots et de telles larmes dans la voix du comédien qu'un frisson d'horreur courut à travers l'assemblée entière. En ce moment-là, le triste sire de Sedan se promenait dans le parc de Wilhelmsohe, que son bon cousin, le roi de Prusse, lui avait donné pour prison. Que n'était-il dans la salle de la Porte-Saint-Martin, perdu dans la foule ou caché dans la pénombre d'une baignoire ? Il aurait pu voir quels redoublements d'indignation excitait encore après dix huit ans Le crime du 2 Décembre ! Cette première matinée avait produit une belle

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recette, allongée d'une quête faite par les actrices: 7,577 francs 50 centimes desquels il fallait distraire les frais, 577 francs. En regard de se succès, la commission demanda à M. Victor Hugo l'autorisation de donner une seconde fête pour entendre les Châtiments. A quelques jours de là, M. Paul Meurice apporta à la Société des Gens de lettres l'autorisation demandée. Il y a donc eu un second canon, obtenu de la même manière, c'est-à-dire tiré des mêmes vers, récités, cette fois, à l'Opéra, à peu de choses près par les mêmes artistes.

Comme il s'agissait d'une manifestation populaire, il fut stipulé qu'on ne ferait pas payer le prix des places. Entrait donc qui voulait. Mais Paris battait alors d'un seul cœur ; il avait les mêmes sentiments et la même tenue grave. Ceux des gens du peuple qui se présentèrent à la porte du théâtre aristocratique s'y comportèrent avec la décence qu'on rencontre chez les gens de bon ton. Là, aussi, il y avait un grand nombre de jeunes femmes et, en songeant aux malheurs de la patrie, toutes avaient voulu venir en deuil.

J'ai dit que le programme était le même que celui de la matinée donnée au théâtre de la Porte-Saint-Martin et les artistes aussi les mêmes. Il y aurait donc à reproduire notre compte rendu de tout à l'heure. Signalons pourtant deux

OU trois variantes ou deux ou trois nouveautés, comme on voudra. Cette fois, le discours d'introduction fut prononcé par M. Tony Révillon, et fort éloquemment. Il va sans dire que la Marseillaise l'avait précédé. Qu'on s'imagine la Marseillaise jouée par les cent cinquante instrumentistes du meilleur orchestre du monde connu, exécutants d'élite, dirigé par Georges Hainl. Il en résultait un eiïet magique. Dans son allocution, à coup sûr improvisée, M. Tony Révillon, rappelant ce qui se passait, il y avait peu de temps, dans cette même salle de l'Opéra, fréquentée de préférence par Napoléon III et par la cour, par les rois de l'Europe, ses hôtes, et par tous les souteneurs de son règne, demanda au peuple, présent, de ne plus souffrir que ses destinées dépendissent à l'avenir des caprices ou de la folie d'un seul homme. Au moment où le futur député de Belleville parlait ainsi, on échangeait des coups de mousqueterie aux avant-postes et les obus allemands pleuvaient sur nos têtes. Voilà ce qu'amenait pour la troisième fois un despote qui portait le nom de Bonaparte.

Rue Le Peletier comme au boulevard Saint- Martin, cette histoire de la troisième invasion, qu'il n'était pas possible de ne pas rappeler, causait à travers la foule l'émotion la plus vive. Vinrent les artistes en s'efforçant, les uns les

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autres, de servir d'interprète aux plus belles pièces des Châtiments, et l'enthousiasme déborda de tous les cœurs. Pendant une sorte d'entr'acte, les actrices, marchant aux bras de cinq commissaires, choisis parmi les écrivains en renom, se changèrent en quêteuses. — Un détail à ne pas omettre : l'affiche avait dit qu'on quêterait dans des casques prussiens, et cette promesse fut tenue : Mesdames Duguerret , Marie Laurent, Sarah Bernardt, Favart et les autres ont quêté dans des casques pris sur le champ de bataille de Champigny et elles ont ainsi recueilli une somme de 1,500 francs.

Telle est l'histoire des deux canons de la Société des Gens de lettres.

l'actrice faite homme personnages :

Madeinoiselle Picrocholink, actrice d'un théâtre de genre. Mademoiselle Impéria, jeune première d'un autre théâtre. L'habilleuse.

(La scène se jmsse au théâtre des Surprises dramatiques, pendant le dernier entr'acte.)

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