CHARLES HOUGO, LE TALMA HONGROIS
Voilà un nom hongrois qui nous rappelle cette orgie de prodiges et de vanités qui s'est appelée l'Exposition universelle de 18G7. En ce temps-là l'Empire était ivre d'orgueil. Celui que le chantre des Châtiments nomme l'honwie aux yeux étroits nous menait tous à l'abîme en poussant des cris de triomphe. Sur un programme répandu par son ordre aux quatre vents du monde, trois continents s'étaient donné rendez-vous à la féerie décevante des Champs-Elysées. Les têtes couronnées formaient un convoi à part. Ceux qui ne voient pas plus loin que leur nez disaient à l'arrivée de tant de princes : « Voici la richesse qui arrive ! » Ceux qui ne parlent qu'après avoir pesé leur pensée au trébuchet de l'examen s'écriaient : « Voici la ruine qui nous vient ! » Dès la première
quinzaine, en eiïet, un renchérissement excessif, s'étendant sur tout, donnait raison à ces pliilosophes. La folie de l'orgueil montant à une tête impériale devait, avant trois ans, mettre le comble à nos misères.
Mais taisons-nous sur ces rois, puisque, dans le nombre, sans compter celui qui trônait alors aux Tuileries, se trouvait le Borusse qui devait nous faire payer bientôt l'honneur si étrange que nous lui faisions de l'appeler chez nous. C'est d'un plus pauvre sire qu'il s'agit de parler. Et, en effet, en regard des visiteurs à panaches, se voyaient mille têtes à l'envers, des humoristes, des comédiens, des excentriques et desTriboulets. Shakespeare l'a dit : « Les rois attirent les fous et les fous attirent les rois. »
En mars de cette même année, nous étions cinq ou six, rue du Faubourg-Montmartre, n° 40, dans la petite cahute de l'imprimerie Schiller, où se tenait la rédaction du Soleil (1). Vers dix heures du matin, un homme entra brusquement, sans prendre la précaution de se faire annoncer par
(1) En 1867, Le Soleil, journal littéraire, fondé par Polydore Miliaud, paraissait sous la direction de Jules Noriac avec la collaboration de MM. Auguste Villemot, Henri Rochefort, Francisque Sarcey, Philibert Audebrand, Eugène Schnerb, Jules Lermina, Georges Sauton, Alphonse Pages, Alexis Bouvier, etc, etc.
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le garçon de bureau. Il était d'une taille un peu au-dessus de la moyenne. La tête était tondue, la figure pâle, les joues et les lèvres rosées, les yeux d'une fixité étrange. Gomme Jules Noriac, alors rédacteur en chef du journal, était absent, mes camarades me firent signe de la main d'avoir à recevoir le visiteur.
— Monsieur, dis-je en me servant de l'invariable formule, qu'y a-t-il pour votre service?
— Monsieur, répondit sans broncher le nouveau venu, je viens vous prier d'annoncer l'arrivée à Paris du célèbre Charles Hougo.
— Le célèbre Charles Hougo ? repris-je, animé d'un mouvement d'hésitation un peu irrévencieux, qu'est-ce que c'est que le célèbre Charles Hougo ?
Aussitôt, l'homme, prenant une pose théâtrale, se croisa magnifiquement les bras sur la poitrine. Nous le vîmes reculer de trois pas à la manière de Talma dans Hamlet, du père Ducis. 11 se prit alors à me regarder avec une fixité tragique, en disant :
— Comment, monsieur, il est bien vrai, vous ne connaissez pas le célèbre Charles Hougo ?
— Mon dieu, non, monsieur.
— Charles Hougo, la plus grande gloire de la Hongrie moderne !
— Je rougis de mon ignorance, mais je ne le connais pas.
— Charles Hougo, le grand poète?
— Je n'ai jamais entendu parler de lui, je l'avoue.
— Ctiarles Hougo, le grand acteur?
— Complètement inconnu par ici.
Durant ce dialogue, les autres rédacteurs du Soleil avaient laissé retomber leurs plumes sur le tapis, afin de s'amuser de tout ce qu'il pouvait y avoir de comique dans cette scène assurément fort inattendue.
— Voilà encore un de nos jolis toqués, disait l'un d'eux à demi-voix.
— Il a une belle araignée dans le plafond, murmurait un autre.
— Est-ce que l'Europe va nous envoyer beaucoup de hannetons de cette force-là ? disait un troisième.
Quant à l'étranger, après avoir soufflé un moment à la manière des félins, il jugea à propos sans doute de baisser un peu le ton ; puis, tirant de sa poche une carte, il me la tendit :
— Au fait, monsieur, poursuivit-il, si vous ne connaissez pas l'illustre poète-comédien, vous êtes encore plus à plaindre qu'à blâmer. Je n'en insiste pas moins pour obtenir le petit service
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que j'ai commencé par solliciter. Tenez, permettez-moi de vous offrir ma carte.
Je pus lire, en effet, sur un assez beau cartonporcelaine les trois lignes suivantes :
CHARLES HOUGO,