UNE CONFÉRENCE DE M" CRÉMIEUX, AVOCAT
En ce temps-là, c'est-à-dire sur la fin de l'Empire, on avait mis tout à coup à la mode les conférences à la manière anglaise. Puisque la tribune était à peu près muette, puisque la presse n'était pas libre, puisque le Palais-de-Justice lui-même était obligé de mettre une sourdine à sa parole, il fallait bien que l'esprit français trouvât un moyen d'être. On imagina donc cet expédient des , Soirées littéraires. Un homme causait familièrement ou lisait, durant deux heures de suite, devant un auditoire de choix. Il est bien entendu que la politique était rayée des programmes. — La poli-i tique! s'écriait Jules Janin; releguez-la donc à quinze cents pieds sous terre !
Tout le monde se mit à faire des conférences. Les célébrités s'en mêlèrent. Ne nous attardons
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pas à citer les noms, parce qu'il nous faut courir au plus vite. Un soir d'hiver, il y avait un public d'élite à cette salle de la Redoute, où, huit jours auparavant, M. Laboulaye, alors fort applaudi, avait vanté le régime libéral dont l'homme jouit aux États-Unis. Vous voyez que cela se passait à l'époque du fameux encrier d'argent. Ce soirlà, il s'agissait d'entendre un orateur toujours fort écouté. Clément Laurier était là, un peu comme secrétaire, et Gambetta comme second de Laurier. M. Léon Say présidait, et l'orateur annoncé était un véritable orateur, le célèbre avocat, l'ancien membre du Gouvernement provisoire, i>PCrémieux. A la même heure, et pendant que nous écoutions sa spirituelle improvisation sur l'art théâtral, M. Jules Favre, exilé de Valentino, et ayant trouvé un asile dans la salle du Grand-Orient, rue Cadet, y traitait de l'avenir de l'instruction primaire et enchaînait à sa parole élevée un nombreux auditoire.
Hélas ! qu'est-ce donc qu'un homme célèbre ? Une ride sur l'eau! Il paraît, il joue son rôle, il passe et disparaît pour toujours. Ne le cherchez plus. Ainsi a passé maître Adolphe Crémieux. Pendant soixante ans, car il a eu une longue vie, il aura occupé l'un des premiers rangs parmi ceux qu'on a appelés les Princes de la parole. Il n'y a qu'un très petit nombre d'années qu'il est mort.
Prononcez son nom on présence des jeunes gens des nouvelles générations, et ils ne sauront pas ce que vous voulez dire.
Quelques coups de crayon suffiront pour son portrait. Ce petit juif du Midi, ramassé, d'un visage incorrect et même laid, d'une mise peu élégante, était parvenu pourtant à être l'un des hommes les plus séduisants de l'époque. Sur son front, dans ses yeux et tout le long de ce visage de Thersyte, l'esprit éclatait en traits pétillants» La voix était sonore, bien timbrée, sympathique. De bonne heure il s'était nourri de fortes études, en littérature, du moins. Jusqu'au dernier de ses jours il n'a pas cessé de sucer la moelle des anciens. Il nous a montré chez lui, rue Bonaparte, un Virgile et un Tacite dont il avait fait ses livres de chevet. Quoiqu'il ait été l'un des artisans les plus actifs de la Révolution de Juillet, il n'était pas romantique. Tout au contraire, il tenait à honneur de stipuler hautement pour les formes classiques, pour ce qu'en 1830, on appelait le Vieux Jeu. Au théâtre, il ne trouvait rien de plus beau que la tragédie.
— Je sais, me disait-il, que, de nos jours, le mot seul faire rire. Un homme convaincu du délit ou même du crime de tragédie n'est plus bon à jeter aux chiens. Combien, vous autres, sagittaires de la presse satirique, n'avez-vous pas
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décoché de traits empennés aux flancs du malheureux François Ponsard rien qu'à cause de Lucrèce ! Je sais que l'un de vous a écrit que Hernani a enterré tout le répertoire de Jean Racine. Je n'ignore pas qu'un vieux vaudevilliste très spirituel, pour renchérir sur vous tous, ce qui était employer très finement un procédé de la méthode socratique, s'est écrié en plein café: Racine est un polisson et j'ai pu voir aussi que ce mot est devenu un proverbe. J'ai appris, en outre, qu'un fanatique de la nouvelle Ecole, s'était mis, un soir, au foyer de la Comédie Française, à coiffer le buste de l'auteur de Britannicus d'un bonnet de coton, en disant: — «Tiens, » Manitou des classiques, voilà la couronne que »' tu mérites ! » Oui, aucune de ces particularités ne m'est inconnue et rien de tout cela ne me fait varier dans mon culte. J'aime la tragédie et j'admire autant ceux qui la font que ceux qui la jouent.
Une autre fois, à' table, entre gens du monde et gens de lettres, M. Crémieux avait été témoin d'un tour de force lyrique dont on a grandement parlé sous le règne de Louis-Philippe. Ce prodigieux improvisateur qui se nommait Méry, pour amuser les femmes, s'était juché sur le haut d'une chaise et, là, avec un luxe de gestes des plus curieux, il avait parodié en vers macaro-
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niques le Récit de Tliéramène. Au troisième vers, débité avec une verve d'un rare comique, tous les convives se tordaient de rire. A la fin, l'éloquent avocat n'y put tenir et éclata comme les autres, mais quand la scène fut finie, il demanda à faire entendre une légère protestation.
— Si Méry, dit-il, a voulu prouver qu'il était le plus exliilarant des rapsodes du jour, il a complètement réussi. Mais, en vérité, avait-on besoin de cette nouvelle tirade pour savoir à quoi s'en tenir là-dessus? J'ai ri comme tous ceux qui sont ici et j'ai ri de bon cœur, mon cher poète. Cependant, permettez-moi de vous le dire, j'ai trouvé dans ce couplet une preuve nouvelle, une centième preuve d'un fait déjà observé par moi et par bien d'autres : c'est qu'à votre insu vous êtes un enragé classique. Ne vous récriez pas. Tous vos poèmes de la Restauration, votre collaboration à la Némésis de Barthélémy, votre prose même, presque voltairienne, tout cela est classique. Que vous soyez l'ami des Romantiques, cela se peut. J'affirme que votre éducation et vos instincts vous condamnent à être homérique, virgilien et cicéronien. Est-ce vrai, ce que je dis là?
— C'est vrai, riposta vivement Méry après avoir trempé ses lèvres dans un flûte d'Aï, c'est vrai. J'aime les lauriers et les myrtes de l'antiquité, mais je n'aime pas les perruques!
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— Bon ! riposta le disert avocat, les perruques, si je ne me trompe, c'est encore une pierre jetée dans le jardin de Jean Racine, car, en réalité, ce n'est qu'à lui qu'on en veut, car on laisse en paix le grand Corneille et même le sombre Crébillon. Mais il faut s'entendre : Jean Racine, mal interprété, est insupportable. Pardieu! il en est de même pour Shakespeare. Quand Talma et mademoiselle Duchesnois le jouaient, on ne riait pas, vous l'avez bien vu, puisque vous débutiez dans ce temps-là. Eh bien, écoutez. En ce moment même, dans une pauvre famille Israélite dont le père vient parfois me demander des conseils, on élève au biberon de l'art une petite fille brune et maigre, mais admirablement douée, qui sera, très prochainement, la plus grande tragédienne de ce siècle. Celle-là ressuscitera Racine de son souffle. On ne rira plus, je vous en réponds, quand cette juive inspirée jouera Phèdre; on frémira de la tête aux pieds, et vous, tout le premier, ô charmant poète !
Très peu de temps après ce souper, en effet, mademoiselle Rachel avait fait ses deux débuts à la Comédie Française; elle venait, en effet, de ressusciter la tragédie et d'électriser Paris entier.
Mais revenons, s'il vous plaît, à tire d'ailes, à la salle de la Redoute et à la conférence qu'y donnait maître Crémieux, avec M. Léon Say
comme président, Clément Laurier et Gambetta comme secrétaires ou comme assesseurs, au choix. M. Crémieux avait choisi pour thème VArt théâiral. Une lettre de Victor Hugo qui, parlant de Corneille et de Molière, oubliait de saluer Racine, lui a fourni une occasion de plaider à la fois pour Racine et pour la tragédie.
— Ah ! la tragédie ! s'écriait l'orateur, c'est la bête noire d'aujourd'hui; voilà qui est bien convenu. Eh bien, à qui s'en prendre? Pardieu, je n'irai pas par quatre chemins ; c'est au Théâtre- Français que je m'en prendrai. Mais ce théâtre des théâtres a un excellent administrateur, M. Edouard Thierry. Tout récemment cet administrateur si vigilant s'est fait, dit-on, donner un certificat, inter scyphos et pocula, par les Sociétaires de la Comédie Française, et, dès lors, il n'a plus été menacé dans la durée de ses fonctions. Mon Dieu ! tout n'est pas parfait dans le meilleur des Théâtres-Français possibles. On y a laissé, entre autres manques de mémoire, périr la tragédie, honneur de notre littérature, et cette tragédie glorieuse n'est morte, si elle est morte, que faute d'interprètes, l'administration ne voulant, les acteurs ne pouvant.
La tragédie, M. Crémieux ne sortait pas de là. Un ou deux actes d'l2)higénie, qu'il disait de souvenir, lui servaient presque d'unique et d'excel-
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lente démonstration de ce thème : « Supprimez » la tragédie, l'art théâtral est décapité. » Ainsi que nous l'avons raconté plus haut, M. Crémieux avait été l'un des premiers maîtres de Rachel. On le voyait bien, qu'il avait eu Rachel pour élève ; il avait joliment profité. Toute l'assistance était sous le charme. Très certainement il y avait dans le nombre quelques récalcitrants à Jean Racine et à la tragédie; il y avait des disciples delà Muse romantique très ardents à faire triompher les doctrines et les goûts de l'École nouvelle, et nous- même, pourquoi ne pas l'avouer? nous étions de ceux-là, mais eux et nous, nous étions absolument empoignés par les artifices de l'orateur. Nous nous surprenions à avoir de la tendresse pour Iphigénie. Nous nous disions à propos de cette tragédie : « — Tiens, on n'a pas encore » songé à celle-là; c'est dommage ! » C'était dommage, en vérité. Et après quinze ans, l'oubli n'a pas été réparé, Dieu merci !
Quand M. Crémieux était arrivé de Nîmes à Paris, sous le règne des Rourbons de la branche lînée, Talma vivait encore. Le jeune avocat de province s'était présenté chez le grand acteur, brt sympathique aux jeunes gens du parti libé- •al. Ce Roscius de notre âge avait donné alors au "utur orateur des conseils et des leçons sur l'art ie parler. — Entre un comédien et un avocat il
n'y a pas grande différence. Très vieille vérité qui a déjà été formulée à Rome, il y a près de deux mille ans.
A ses récitations (ïlphi(jc)iie M. Crémieux a ajouté de piquantes anecdotes sur Talma, sur mademoiselle Mars, sur liachel, toutes puisées dans ses souvenirs d'amateur de notre grand théâtre classique et d'ami de nos plus célèbres artistes. Il les a contées avec une bonhomie et une grâce charmantes. Mais est-elle vraie cette histoire de Rachel ayant joué plusieurs fois Camille dans Horace sans avoir rien lu de la pièce que son rôle et les répliques, et ne sachant pas ce que c'était que le « Qu'il mourût! » N'y a-t-il pas là plutôt quelque boutade de Rachel que M. Crémieux a prise trop au sérieux? L'anecdote, si elle était vraie, n'ajouterait rien au génie de la tragédienne, mais elle accuserait une indifférence intellectuelle assez honteuse pour faire tort à la mémoire de cette incomparable artiste.
Plus tard, je parlais de ce trait avec M. Crémieux lui-même, chez lui.
— Je vous proteste, disait-il, que Rachel ne savait rien de ce qui aurait pu l'éclairer sur l'esprit de ses rôles. Fort heureusement douée, elle devinait tout. J'ai parlé de sa manière d'étudier Horace, en n'apprenant que le rôle de Camille. A propos du rôle de Phèdre, je cherchais à la
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renseigner, à lui faire comprendre quelle était la famille de la femme de Thésée, au sujet de ce vers superbe :
La fille de Minos et de Pasipliaë.
— Est-ce que réellement il y avait un taureau né dans cette maison? me demanda-t-elle.
Et j'eus toutes les peines du monde à lui faire alors entendre que l'histoire de ces temps lointains est toute parsemée de fables et de légendes. Il n'y a pas de petite fille de douze ans, dans la petite bourgeoisie, qui n'ait plus de lettres que n'en avait cette grande artiste à l'époque où elle touchait au point le plus élevé de sa gloire.
Pour ce qui est de Talma, l'orateur, dans la conférence de la salle de la Redoute, a avancé des faits qui ne manquaient pas non plus de vraisemblance. A l'époque où le grand tragédien commençait ses études, un des chefs-d'œuvre de Diderot, Le Paradoxe sur le comédien était considéré comme le catéchisme des gens de théâtre. Il était donc tout naturel qu'en débutant il s'imbût des doctrines qui y sont exposées dans une forme si séduisante. Talma, que le public croyait si ému, Talma jouait avec la tête et avec la voix, sans rien mettre, disait-il, de son cœur. Pardieu ! le cœur, c'est Corneille, c'est Racine, c'est Crébillon, c'est Voltaire, c'est Chénier qui l'avaient mis!
M. Crémieux, toutefois, allant consulter l'illustre artiste chez lui, a eu raison de ne pas écouter Talma, qui lui conseillait de faire au barreau comme lui à la scène, sous peine de ne pas vivre dix ans. M. Crémieux, je le répète, a plaidé pendant soixante années, non pas seulement avec la voix, avec la tète, mais aussi avec son excellent cœur. Un cœur très noble qui le portait à mettre sa parole au service des malheureux et, en particulier, à la disposition des journalistes qui avaient à se défendre devant la justice. Nul ne s'est plus prodigué que lui sous ce rapport. Cela lui a assez bien réussi, et c'est le cœur peut-être qui a justement conservé si bien ses soixante-douze ans. Tel était l'âge qu'il avait à la Redoute. Soixante-douze ans! il nous l'a dit avec le plaisir que les vieillards restés forts aiment à dire leur âge, et je songeais, en l'écoutant, à ces vers charmants de Musset à Nodier, et qui peuvent s'appliquer à bien d'autres de cette forte génération, poètes, politiques, orateurs, vieillards toujours jeunes :
Si jamais la tète qui penche
Devient blanche, Ce sera comme l'amandier,
Cher Nodier !
Ce qui le blanchit n'est pas l'âge
Ni l'orage, C'est la fraîche rosée en pleurs.
Dans les fleurs!
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M. Crémieux devait vivre une vingtaine d'années encore après cette soirée. On sait la fin de cette existence si laborieuse et si poétique. Membre du gouvernement de la Défense nationale, il était à Tours et à Bordeaux avec Gambetta, s'eiïorçant comme un autre Priam de créer des forces propres à repousser l'ennemi. Après nos désastres, un jour, on avait proposé de payer hâtivement notre rançon au moyen d'une souscription publique, et il s'était hâté d'y envoyer plus de deux cent mille francs prélevés sur sa fortune. Il est mort à plus de quatre-vingts ans tel qu'il avait vécu, plein d'amour pour la France et de zèle pour la Liberté.