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LE RÊYE DE FLORENCE

On avait donné à Florence S*** un piano Erard, un élève du Conservatoire pour maître, toute une pile de cahiers de musique, c'est-à-dire les meilleurs, les nouveaux, les plus enivrants des opéras du jour. Entr' autres chefs-d'œuvre, la pauvre enfant avait à feuilleter, à étudier, à chanter le rôle de V Ambassadrice de Scribe et d'Auber. Vous savez ce touchant épisode de la vie d'une femme de théâtre, où l'on voit une jeune cantatrice épouser un grand du monde, un ministre plénipotentiaire. Dans un superbe couplet de facture, la prima donna énumère les petits bonheurs qu'elle aura à éprouver le jour où elle sera

grande dame.

J'aurai ma loge à l'Opéra!

Chante-t-ellc, et Dieu sait si le Paris de la musique a applaudi ce grand couplet et toutes les jolies artistes qui l'ont chanté pendant trente ans ! Quant à Florence S... elle s'en était éprise de même que toutes les petites bourgeoises, ses pareilles. Ces tirades de V Ambassadrice avaient passé par son cœur et par sa tête avant de sortir de sa bouche de jeune fille. Toutes les fois qu'il fallait vocaliser, elle les modulait, mais en vraie virtuose, et, notez-le , c'était pour lui faire faire un rêve inverse de celui des autres chanteuses. Celles-là demandaient, ainsi que le poème l'exige, à devenir la femme d'un ambassadeur. Elle, cette jolie petite bourgeoise, elle rêvait de devenir cantatrice en titre, une étoile de théâtre.

Voyez donc la belle vie ! En allant de temps en temps à rOpéra-Comique en compagnie de ses parents, elle n'avait fait qu'entrevoir ces jeunes femmes. Ne sont-elles donc rien de plus ? Habillées en reines ou, pour le moins, en princesses, courtisées par les premiers chanteurs, applaudies par une salle entière, bombardées de fleurs en toute saison, venant de chez elles et y retournant en voiture, quelle existence prestigieuse n'ont-elles pas ! Au dehors, la presse les encense ; les peintres se disputent l'honneur de jeter leur portrait sur la toile; leur nom est partout, sur toutes les lèvres. Être une chanteuse en

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renom, quel rêve! C'est cent fois mieux que d'être la filleule des fées.

Oui, sans doute, oui, cela séduit au plus haut point l'imagination d'une petite bourgeoise de Paris, mais, comme revers à la superbe médaille, lisez, je vous prie, la très simple histoire de Florence S...

Une physionomie à la fois douce et piquante, des cheveux d'une fine nuance châtain-clair, des yeux d'un bleu tendre et profond, une taille svelte et légère, tels étaient les avantages dont la nature avait doué la demoiselle Florence. Joignez-y une voix fraîche et sympathique, et vous ne serez pas surpris que la jeune fille se trouvait, à l'âge de seize ans, mal à l'aise comme un oiseau en cage, dans la boutique de ses parents, modestes marchands chapeliers de la rue des Barres.

Ses goûts artistiques s'étaient développés ; elle chantait avec succès dans les concerts. Tous les rêves, toutes les illusions s'éveillaient tumultueusement comme une couvée frémissante dans son cœur. L'avenir pour elle se levait radieux ; aussi ne fut-elle que médiocrement surprise quand un imprésario lui offrit de brillants appointements si elle consentait à se joindre à la troupe lyrique qu'il recrutait pour la Russie.

Longtemps les parents hésitèrent à la laisser

partir ; il y eut bien des embrassements, l)ien des larmes, mais les propositions qu'on lui faisait étaient si séduisantes, la carrière qui s'offrait à ses débuts était si belle ! Bientôt elle reviendrait chargée de gloire et de roubles.

On consentit.

Voilà donc la fauvette envolée pour les climats glacés où elle allait faire concurrence aux cygnes du Dnieper et à ces beautés du Nord qu'a chantées le poète cosaque Padura :

Nos filles sont sveltes et blanches; En lourdes tresses leurs cheveux Se balancent jusqu'à leurs hanches; Leurs sourcils sot;l noirs, leurs yeux bleus.

Florence apparut sur ces froids rivages comme un printemps mélodieux; elle illumina les imaginations et les cœurs ; elle fut applaudie, adulée. Sa vie devint une fête perpétuelle.

Mais le malheur était là tout près, guettant sa proie.

On l'avait engagée au théâtre Michel.

Un soir d'hiver, la jeune Parisienne représentait Friga, la Fée des brouillards, vêtue d'une robe soie et argent. Toutes les lorgnettes des jeunes Russes de distinction étaient braquées sur elle. Très certainement, à la tin de la soirée, elle serait inondée d'une pluie de fleurs, roses, œillets, lilas blancs de Perse. Entourée des Walkyries, ses

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compagnes, elle égrenait devant les dames de la cour et raristocratie moscovite les perles de son gosier. Tout à coup, au milieu des applaudissements éclatent des cris d'effroi. La robe de gaze d'une sylphide a pris feu à la rampe. L'actrice éperdue se précipite vers ses compagnes et leur communique la flamme.

On essaie de leur porter secours, mais l'incendie gagne le théâtre. Les spectateurs effrayés s'enfuient. Tout est consumé. Deux jeunes filles ont cessé de vivre. Florence n'a échappé que par miracle à la mort. A la suite d'une longue maladie, elle se trouve dans ce pays éloigné, sans argent, sans ressources, car son imprésario ruiné l'a abandonnée. De plus, sa voix est trop altérée pour qu'elle puisse en tirer parti.

Alors l'humble intérieur de ses parents, la petite boutique de la rue des Barres lui apparaissent comme le paradis. Mais le but de ses désirs est bien loin. Néanmoins, elle ne perd pas courage, et avec quelque argent dû à la générosité de personnes bienfaisantes, elle se met en route pour la France.

Que de souffrances, que de tribulations pendant ce long voyage ! Enfin elle arrive à Paris ; mais la guerre et la Commune ont bouleversé bien des choses. Ses parents sont morts; la chapellerie a de nouveaux maîtres; la maison.

qu'elle avait habitée avant son départ, rue du Cliâteau-d'Eau, a été incendiée.

Que va faire l'iniortunée ? On la met à la porte de la petite ctiambre qu'elle occupait dans un garni de la rue Racine, et dont elle ne peut payer le loyer; on lui retient son passeport et ses papiers.

Elle est sans asile, on l'arrête, et la voilà, sous l'inculpation de vagabondage, devant le Tribunal correctionnel (9' chambre), présidée par M. Guérin de Vaux ; son attitude est décente et sa tenue des plus convenables. Aucun renseignement défavorable n'a pu être recueilli sur son compte. Elle déclare être âgée de vingt-deux ans.

M. le Président. — Votre profession ?

La prévenue. — Artiste lyrique.

M. le Président. — Vous êtes prévenue de vagabondage ?

La prévenue raconte ses malheurs, dont le récit lui concilie la sympathie du Tribunal et de l'auditoire.

M. le Président. — Vous n'avez pas retrouvé vos parents?

La prévenue. — Les renseignements que j'ai pris m'ont malheureusement révélé qu'ils avaient cessé de vivre.

M. le Président. — Vous ne pouvez exercer votre profession ?

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La prévenue. — La voix m'est revenue; mais je n'ai ni toilette, ni costume pour me présenter dans les théâtres, et je ne puis attendre.

M. le Président. — Connaissez-vous quelqu'un qui puisse vous réclamer et vous venir en aide?

La prévenue. — J'ai un parent éloigné qui demeure rue de la Pépinière, mais il est hors d'état de me secourir.

M. le Président. — Personne autre ne peut vous aider?

La prévenue. — Madame la supérieure de Saint-Lazare a promis de s'occuper de moi.

M. le Présidemt. — Alors, à demain. On écrira à la supérieure.

La prévenue fait une gracieuse révérence, puis une seconde : elle en allait commencer une troisième quand l'audiencier l'arrête. Elle se croit encore devant la rampe.

Pauvre fille! La rampe est éteinte et les illusions sont envolées, mais le Tribunal est indulgent, et sa bienveillance ne vous fera pas défaut.

A l'audience du lendemain Florence reparaît. On a écrit à la supérieure, et elle a répondu par la lettre suivante .

Communauté des sœurs de Saint- Joseph.

Vrison de Saint-Lazare, rue du Faubourg

Saint-Denis.

Paris, le 26 janvier 1872.

« Monsieur le Président,

» La nommée Deveaux (Florence), désire ardemment que je m'occupe d'elle. Vu ses bonnes dispositions, je veux bien m'en charger pour la faire rentrer quelque temps dans notre ouvroir de Yaugirard, et pour la placer ensuite d'après ses aptitudes, si toutefois M. le Président veut bien la remettre à ma disposition.

» Daignez agréer, monsieur le Président, l'hommage de mon religieux respect.

» La supérieure de Saint-Lazare,

» Sœur Marie-Eléonore. »

M. le Président prononce l'acquittement de la prévenue et ordonne qu'elle soit remise à la supérieure.

Florence fait de nouvelles révérences et se retire.

Elle accepte sans murmure son nouveau sort. Les travaux de couture, voilà désormais son lot.

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Sans doute ce n'est pas la vie d'une diva dejmmo cartello; mais le pain de chaque jour ne lui man quera pas.

On le voit, cette très simple histoire est presque la traduction en prose d'une vieille pièce de théâtre de la Porte-Saint-Martin : Victovine ou la Nuit porte conseil, drame fort connu de 1830 à

Jeunes filles de Paris, coupez les ailes de sylphe de vos âmes, surtout quand ces rêves vous poussent sur les planches !

308 l'ETITS MÉMOIRES

XXXYIII

AUGUSTE LIREUX, DIRECTEUR DE l'ODÉON.

Un Xormand, ayant l'arrogante cautèle des enfants de son pays. Il était de taille moyenne, sans nulle élégance; la figure rougeaude, les yeux couverts de lunettes vertes, le sourire sardonique. Il était vif, mais plus pétulant que vif, très abondant en paroles, mais ne sachant pas causer. Il avait de l'esprit. Pas énormément ! Un esprit de rapin, ou d'histrion, au gros sel, mais beaucoup de verve, beaucoup de gaieté. Le fond de son tempérament était de rire de tout et d'une manière bruyante. Raison pour laquelle il était autant redouté que recherché.

On racontait qu'il avait débuté à Rouen par un petit journal de commérage, intitulé : Vindiscret. Naturellement cette feuille s'était occupée de choses et de gens de théâtre, et c'était ainsi qu'il

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avait été vite mêlé à ce monde bizarre et prestigieux qui va du bohème au grand artiste. Après deux ou trois duels et autant de procès, ayant considéré son apprentissage de journaliste comme suffisamment fait, il était venu à Paris, très léger d'argent et de savoir. Où a-t-il commencé à mettre du noir sur du blanc? Je ne saurais le dire, puisque sa griffe n'a pas laissé de traces. Mais jusqu'en 1848, il avait été rédacteur en chef de la Gazette des Théâtres, feuille bi-hebdomadaire, visant Paris etlaprovince,etil faut reconnaître qu'il y fustigeait avec une certaine verdeur les mauvaises pièces et les mauvais acteurs. Au moment où éclata cette révolution de Février qui avait surpris tout le monde, le désarroi s'était mis tout à coup dans le personnel du Charivari. Tandis que M. Altaroche était envoyé comme commissaire-général dans le Puy-de- Dôme, M. Albert Cler allait occuper un consulat en Italie. Ce fut alors que Louis Huart embaucha Auguste Lireux, et fit de lui un franc-archer de la petite presse. Déjà le Normand moqueur, prenant les devants, s'était quelque peu escrimé dans le Journal d'Alphonse Karr, et dans une feuille volante, la Séance, qu'il composait concurremment avec le pauvre Louis Lurine, ce Français qui a eu un peu chez nous l'existence de Gil Blas.

Au Charivari ressemelé, on confia k la nouvelle recrue le compte rendu des débats de l'Assemblée Nationale. Cet article, il le fit en charge d'un bout à l'autre. Sans s'inquiéter de rendre la physionomie des séances, il s'échappait, ce qui était plus facile, en lazzis, en petites esquisses, en concetti de tout genre, dénaturant le nom des orateurs, grossissant leurs traits, enfin, des procédés dont on use au théâtre, quand on veut y faire des parodies. Hâtons-nous de le dire : la chose réussit vite et pleinement. De l'aveu môme de ses collaborateurs, il s'en fallait pourtant beaucoup que ce fût une chose bien faite, mais il n'y a rien à opposer au succès. Au Palais-Bourbon et en ville, on s'arrachait le Charivari pour lire son article de préférence aux autres. Cela se passait pendant la Constituante. Un peu plus tard, il réunit ces croquis en un grand in-octavo, que Cham illustra avec son crayon, et ces pages obtinrent un redoublement de vogue.

En raison d'une réussite si inattendue, Auguste Lireux s'en fit quelque peu accroire. Étant son voisin dans la Tribune des Journalistes, je le voyais, tous les jours, de près, ce qui me mettait à même de l'entendre se congratuler, lorsque personne ne songeait à lui faire de compliments. Bien entendu, pour cadrer avec le personnage d'opposition vive qu'il se faisait,

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l'ancien directeur de l'Odéon se posait alors en républicain à l'épreuve de tout. Ce ne serait pas lui qu'on verrait jamais retourner sa casaque ni mettre sa main dans la main de la réaction. Rien de mieux dit, mais, au bout d'une année, par dilettantisme ou par calcul, comme on voudra, il dirigeait tout à coup une polémique d'acres personnalités contre le docteur Louis Véron, directeur du Constitutionnel, celui-là même que, dans un mouvement de belle humeur, M. Tliiers venait de surnommer le père aux éciis. Auguste Lireux lui avait rappelé le temps où le bourgeois de Paris, ami des Bourbons, était nommé par eux médecin des statues du Luxembourg. Il lui avait mis sous les yeux la pâte Regnauld, origine de sa fortune. Il l'avait ramené à l'ancien Opéra, transformé par lui en harem ou en haras, au choix. Enfin, allant toujours crescendo, il s'était mis à lui arracher sa cravate proverbiale et à mettre aussi à nu ses écrouelles. L'ironie dégénérait donc ainsi en insulte. Comme le docteur Véron penchait déjà du côté de Louis Bonaparte, la galerie riait et était encore une fois du côté du journaliste. Mais pour le faire taire, le vieillard lui offrit le feuilleton du lundi dans son journal avec des honoraires bien supérieurs à ceux que pouvait payer le Charivari. Le sagittaire, mettant bas son carquois, accepta sans la plus

légère hésitation. A bien analyser les choses, on aurait pu trouver dans cette affaire un cas de chantage. Pourtant cette permutation d'un poste républicain à un endroit napoléonien passa comme une lettre à la poste et nul n'en sonna mot. Voilà comment l'épigrammatiste fut amené à refaire de la critique théâtrale. La transformation ne fut heureuse qu'au point de vue du salaire. Ce feuilleton était lourd, gris, sans esprit, sans nul relief. On ne prêtait plus d'attention à ce que ce transfuge pouvait écrire.

Ce ne fut qu'à la fin de 1851, à l'heure du coup d'État qu'on se reprit à parler d'Auguste Lireux et voici pourquoi.

Quoiqu'il écrivît dans un journal élyséen, comme on disait alors, il n'était pas bonapartiste. On le savait de reste. Or, le jour sinistre, où, gorgée de vin, l'armée envahit les boulevards, il y eut çà et là quelque coups de feu tirés des fenêtres sur la troupe. A tort ou à raison le journaliste, se trouvant sur les lieux, fut accusé. Une marchande de tabac ne craignit pas de le signaler comme étant l'un de ceux qui venaient de décharger leur arme sur les soldats. En moins d'une minute on lui mit la main au collet. Il fut arrêté et placé entre quatre fusiliers et leur chef qui le conduisaient à l'endroit oîi se faisaient les exécutions sommaires, c'est-à-dire

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du côté des Champs-Elysées. Être collé au mur et assassiné ainsi, sans forme de procès, sans même qu'on se donnât la peine de constater l'identité, ce n'était pas une perspective qui pût plaire beaucoup à un viveur aussi gai que l'était le feuilletonniste du Constitidionel. On conçoit fort bien que le patient ait cherché à mettre les holà. Chemin faisant, il haranguait donc les cinq hommes qui le conduisaient au supplice. Il les suppliait. Il protestait de son innocence. Il répétait qu'il n'avait rien fait. Bref, il fit si bien qu'il y eut, en sa faveur, un point d'arrêt. L'escouade, ébranlée, le déposait, rue Royale, dans un poste commandé par un colonel. Sur ce, grande colère de ce dernier. « —Ah ça, n... de... D..., tas de » clampins, s'écriait cet officier supérieur, qu'est- » ce que vous me f...-là? Pourquoi m'amener » cet msurgé ? Il fallait obéir à vos ordres, nom » de D! Il fallait lui faire son affaire. — Mais, mon » colonel, c'est qu'il ne veut pas. — Comment! » il ne veut pas? La belle histoire! Eh ! pardieu, » ils ne veulent jamais! » Finalement il les renvoyait, en leur enjoignant d'obéir à leurs à ordres. Mais Lireux ne perdit pas la carte. En prenant les choses en douceur, il parvint à se faire écouter du colonel. Après s'être nommé, il se recommanda d'abord du docteur Véron et, en second lieu, de mademoiselle Rachel (du Thêâtre-Fran-

çais). En un tel temps, ce dernier nom était magique. Le colonel consentit à l'aire appeler la tragédienne qui, du reste, ne demeurait qu'à dix pas de là; Hermione accourut, obtint un sursis, se jeta dans une voiture, s'en alla trouver le comte Walewski, l'un de ses amants, et le prisonnior fut relaxé.

Entendons-nous, il ne fut rendu à la liberté que sous condition. Il lui était enjoint de s'éloigner de Paris pendant trois mois, ce qui eut lieu, en effet. Ajoutons ici un détail qui est tout à l'honneur des gens de lettres. Durant son absence, le feuilleton ne devait pas chômer. Quatre des amis du journaliste s'entendirent généreusement pour faire son compte rendu à tour de rôle et en sa place. Ces camarades étaient François Ponsard, l'auteur de Lucrèce, Emile Augier, l'auteur de la Cifjuc, Auguste Maquet, le collaborateur d'Alexandre Dumas, père, et un autre que je ne me rappelle pas.

Mais si ingénieuse que fût cette combinaison, elle ne devait pas durer. Très peu de temps après l'épisode, la presse ne vivait plus sous l'empire des anciennes lois libérales ni des habitudes fraternelles. Tout ce qui était imprimé dans Paris dépendait désormais du pouvoir. De par M. Achille Fould ministre d'État, le feuilleton du Constitutionnel fut confié à un italien, à Pier-An-

gelo Fiorcntino auquel on donna par surcroît celui du. Mouileiir Universel, cumul sansexemple. Quand le revenant du 2 décembre reparut, il quitta le journalisme et se mit à faire de la linance à la Bourse.

Jadis un mot de lui avait fait fortune. Sous Louis-Philippe, les écrivains de la Provence s'étaient emparés de Paris. Parmi eux, on remarquait MM. Thiers, Mignet, Méry, Barthélémy, Léon Gozlan, Eugène Guinot, Marie Aycard, Taxile Delord, Amédée Achard, Louis et Charles Reybaud, madame Reybaud, Charles Rouget, Emile Solié et cinq ou six autres.

— Cesila peste de Marseille! s'était écrié Lireux.

Ce mot n'avait pas tardé à faire le tour de Paris.

Mais l'époque la plus laborieuse et la plus intéressante de la vie d'Auguste Lireux a été son passage à l'Odéon.

En ce temps-là, il n'y avait pas de théâtre plus moqué. Dans les revues de carnaval, on représentait, par exemple, ce malheureux théâtre entre deux serruriers. Aussitôt que l'un des deux venait de le rouvrir, l'autre accourait pour le refermer. Le fait est que, contrairement à ce que demande le proverbe, il n'était jamais ni ouvert ni fermé. On répandait sur lui toutes sortes de

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bruits étranges comparables aux récits d'un voyageur revenant de la lune. Il poussait des champignons dans la salle. Il existait dans le trou du souffleur un crapaud centenaire. Les ombres de Picard et d'Andrieux se promenaient la nuit dans Tenceinte en agitant des chaînes et en récitant des vers de douze pieds, sans enjambement.

Tant de légendes étaient bien faites pour donner la chair de poule. Lireux cependant n'hésita pas. Il entreprit de ressusciter cette belle salle qui avait des aspects de mausolée et, en effet, il la fit revivre, Dieu sait avec quels efforts surhumains !

Un de ses intimes lui communiquait un jour tout son effroi.

— Ah ! ça, voyons, qui vous a poussé à devenir directeur de l'Odéon?

— Le désir de voir de près ce qu'il y a de plus comique dans les misères humaines, répondit le journaliste.

Et en effet, sur le boulevard des Italiens on prétendait alors que ceux qui s'aventuraient jusque-là devaient d'abord faire leur testament par devant notaire, afin de rassurer leurs familles. Ajoutez que cette Arabie Pétrée de l'art dramatique ne jouissait pas alors de la subvention de 100,000 francs qu'on lui a accordée plus tard. En

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rusé Normand, Lireux espérait-il qu'à la vue de ses efforts on finirait par lui concéder cette haute paie?

Cependant, dans l'intérieur du théâtre, l'existence des artistes, des employés et des auteurs ressemblait grandement à un chapelet d'utopies. D'où venaient-ils? Gomment vivaient-ils? Où perchaient-ils? Autant d'insondables mystères. Le public même de l'endroit était tenu pour quelque chose de fabuleux, et néanmoins il y avait un répertoire, une affiche quotidienne, une troupe où l'on remarquait Bocage et madame Dorval, des contrôleurs, des ouvreuses, une salle à peu près éclairée et, problème des problèmes, un dvoiUdes pauvres perçu régulièrement, tous les soirs.

On se demandait, non sans terreur, ce que pouvait bien être le droit des pauvres perçu à rOdéon.

Je me rappelle encore une pièce aristophanesque qu'on donnait aux Folies-Dramatiques, alors dirigées par le père Mourier. Lireux, plein d'audace, était parvenu à faire jouer une œuvre de Molière dont tout le monde avait peur et qu'on n'avait jouée nulle part depuis cinquante ans ; c'était Don Juan, si fier, si terrible, si libre penseur, surtout dans la scène du mendiant et dans l'apparition du Commandeur. Cette reprise avait

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fortement impressionné la critique, mais le public, déshabitué des grandes choses, était demeuré froid. Au petit théâtre du boulevard du Temple, on prenait la chose plaisamment. Ainsi, pour se moquer de l'Odéon, toujours vaincu, le compère de la Revue, voyant arriver le théâtre de la rive gauche sous la figure du Commandeur, lui adressait à brùle-pourpoint cette question de police correctionnelle :

— Odéon, quels sont vos moyens d'existence?

Et la statue était naturellement muette, et le public se tordait de rire.

Pauvre et lamentable Odéon !

Auguste Lireux aussi riait tout le premier de cet état de choses.

Un jour, vers les mêmes temps, il arriva d'Allemagne à Paris une troupe de tragédiens, gens de talent, fort honorables, mais plus pauvres que Job. On les remisa au Théâtre-Ventadour où ils jouèrent dans le texte natif de Lessing, de Goethe et de Schiller; mais c'était la voix dans le désert. Les Parisiens, qui n'ont pas su se donner la peine d'apprendre l'anglais pour comprendre Shakespeare, savent encore bien moins l'allemand. Bref, les pauvres diables ne firent pas leurs frais.

Or, un soir, en les voyant passer amaigris par le jeûne, attristés par l'insuccès et vêtus l'hiver

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comme on Test rété, Lireiix qui se trouvait dans un groupe s'écria vivement :

— Que voulez-vous? C'est l'Odéon de Vienne!

Le mot était féroce, mais comme la pointe de la saillie se retournait contre son auteur, il n'y avait qu'à en rire, et ce fut ce que l'on fit.

Il ne faisait pas que des mots, il parvenait en outre, à l'aide d'une gymnastique de volonté incroyable, à fonder réellement un théâtre qui, après l'épreuve de la bohème, arrivait peu à peu à vivre, à prendre rang et à projeter sur les contours de notre histoire littéraire un très vif éclat. C'est alors qu'il joua coup sur coup des œuvres de Léon Gozlan, de Félix Pyat, de d'Epagny, la Lucrèce de Vonsdird, la Ciguë d'Emile. Augier, et quelques autres pièces qui méritaient que la salle ne fût plus sous l'empire du guignon.

Mais une fois lancé sur cette pente du succès il s'y laissa trop vite glisser et poussa l'amour de la blague jusqu'à faire aux Parisiens des niches qui n'auraient pu réussir même chez les naturels de Quimper-Gorentin. De ce nombre était. le Mariage forcé, pochade composée par un débutant, M. Ernest de Calonne, clans le genre de Molière, et qu'il fit annoncer comme une œuvre posthume du Contemplateur qu'un archéologue aurait découverte au fond d'un grenier. Ici la farce était complète. Une fois la pièce jouée et applau-

die, car elle était -amusante, Lireux avait lait disposer au loyer, sur des tables, les feuillets épars du manuscrit, avec cette légende : Ecriture authentique de Molière. Vécniuve de Molière! 11 n'y a pas d'amateur d'autographe qui ne sache qu'elle est introuvable, à ce point qu'on ne possède aux archives de la Comédie Française que deux exemplaires de la signature complète. Authentique ! Si cela l'eût été, le manuscrit aurait valu un million haut la main, et l'Odéon n'aurait plus tiré le diable par la queue.

M. Ernest de Galonné avait été à la fois l'auteur de la pièce et le savant calligraphe de cette mystification.

En dépit de tant de vaillantes campagnes et de ses tours de gibecière, il ne fit pas fortune à l'Odéon et dut reprendre la plume de journaliste qu'il regrettait d'avoir quittée. Des articles de journal, encore des articles de journal, rien que des articles de journal. Il en faisait d'excellents et pas toujours, puisque la chose n'est pas possible, mais il ne savait faire que cela. Aussi l'entendions-nous comparer l'improvisateur d'une feuille quotidienne au comédien. Ce qu'il a écrit hier n'existe déjà plus aujourd'hui; ce qu'il a écrit aujourd'hui ne sera plus demain. Néanmoins, il avait tenté d'attacher son nom à un volume.

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— Ne ferez-vous donc rien autre chose que du journal? lui disais-je un jour que nous revenions ensemble de la Constituante.

— Si fait bien.

— Quoi donc?

— Un livre, mais il'est inachevé. Il faudra encore quatre ans pour le finir; oui, mais quel succès! Ça aura pour titre: la Suite du Roman comique.

Très certainement il ne se sentait pas propre à faire un acte ni à jeter sur le papier une nouvelle de trente pages, mais si un homme des générations modernes était à même de nous donner un pendant à l'épopée burlesque de Paul Scarron, c'était bien Auguste Lireux, le rédacteur en chet de la Gaz-ette des Théâtres, l'ancien directeur de rOdéon. Fort bien, mais s'est-il tenu parole? Où est le Roman comique du dix- neuvième siècle ?

Mon dieu! les événements se sont pressés. La République a été égorgée pendant une nuit d'hiver. Après le coup d'Etat, l'Empire; avec l'Empire la fièvre de l'argent, l'envie immodérée et absolue de faire fortune. Lireux s'est rangé parmi les Almaviva de la Bourse et il a gagné un gros lot, plus d'un demi-million. Ceux qui l'ont vu à Bougival dans les dernières années constataient qu'il avait encore quelque chose de gai ; mais, un peu pareil désormais au savetier de la fable, il ne

riait plus d'un rire si bruyant ni si expressif.

— Ali ! disait-on, ce n'est plus la suite du Roman comique, mais c'est la suite du 2 décembre.

Il est mort, un jour, par hasard, et peut-être est-il mort parce qu'il était devenu riche.

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