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LE PERSAN DE L OPERA

Sur la fin de l'Empire, les habitués de l'Opéra lorgnaient sans cesse un être mystérieux, bizarre, un petit vieillard à barbe blanche et à bonnet de mouton noir pointu.

On ne l'appelait que le Persan.

— Le Persan est-il à sa stalle ?

— Avez-vous vu le Persan?

— Eh ! montrez-moi donc le Persan !

Il passait pour être très riche. Ce qui donnait à le supposer, c'étaient deux choses: son obstination à venir tous les soirs à l'orchestre de l'Opéra et un diamant de la plus belle eau qu'il portait à l'annulaire de la main droite.

On répandit sur lui beaucoup d'histoires, et ces histoires étaient probablement des fables.

Un faiseur de racontars s'était mis un soir au

foyer, pendant un entr'acte de Robert le Diable, à faire la biographie de cet étranger, et l:)ientôt ce qu'il disait s'enroulait en toutes sortes de variantes.

Ce Persan, peut-être un descendant de Darius Codoman, le vaincu d'Alexandre, avait été gouverneur d'une ville pour le scliali. Un jour, pressé par le démon du lucre, il aurait vendu cette ville aux Anglais, et les Anglais, indépendamment d'un trésor, lui auraient payé cette trahison cinquante mille francs de rente.

Pour moi, j'ai toujours trouvé les susdits racontars invraisemblables; mais Paris n'est pas pour rien la capitale des gobe-mouches. Personne n'a hésité à accepter la légende de la ville vendue à la Grande-Bretagne. C'était, d'ailleurs, une manière d'expliquer, et la stalle d'orchestre de tous les soirs, et le diamant gros comme un œuf de pigeon.

— Mais, disais-je, pourquoi n'aurait-il pas fait sa fortune dans le commerce, dans la diplomatie, dans la banque ou dans les jeux de hasard, comme presque tous les habitués de l'Opéra ?

J'ai entendu se répandre une autre version, probablement pas plus vraie.

La scène se passe toujours en Perse, dans une ville du shah, voisine des Indes, convoitée, assiégée même par le léopard britannique. En

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vertu des lois du pays, il est interdit aux assiégés de tirer des coups de feu, ce qui pourrait passer pour un signal à l'ennemi. Néanmoins, un jeune jiomme de grande famille, emporté parla fougue de son âge, vise des pigeons sacrés et tire des coups de fusil. Raison pour laquelle l'adolescent est condamné à avoir la tête abattue d'un coup de cimeterre.

Par bonheur, il est averti, s'échappe et peut se sauver, grâce à la connivence des Anglais. Voilà comment il est revenu en Europe ; voilà comment il mène à Paris, de]1830 à 1868, la vie d'un dilettante, d'un sybarite, d'un raffiné et d'un sceptique délicat.

Est-ce vrai, ce que je viens de vous conter? Pas plus vrai que il'autre roman de la trahison; mais, vous le voyez, voilà bien l'habitant de Paris sur la fin du dix-neuvième siècle ; la prose de la vie réelle ennuie tant, tant, tant, qu'il imagine mille moyens possibles et impossibles de se jeter dans le merveilleux, afin d'éviter le spleen. Qui donc se sentira la force de l'en blâmer?

Le Persan vivait chez nous à dater de 1830 ou à peu près. Jugez s'il a eu à rencontrer sur son chemin des sots, des éventés, des indiscrets et des bélîtres, et si le pauvre homme, exilé volontaire de la Médie ou de l'Hyrcanie, est seulement venu vieillir et mourir chez nous parce qu'il

aimait notre climat, notre cité, nos mœurs, nos arts et notre cuisine; qu'avez-vous donc à en dire?

N'avoir rien à dire, ne rien dire d'un inconnu, voilà qui ne se verra jamais dans Paris.

Combien de fois j'ai vu nos contemporains s'emporter à cause de l'obstination que le mystérieux Oriental mettait à garder le silence! En effet, en quarante années de temps, il n'a pas prodigué quarante paroles; il vivait au milieu du peuple le plus bavard du globe, et il s'est tu. Il avait à dépenser cinquante mille livres de rente, et il ne s'en vantait pas. De temps en temps il recevait, par des caisses arrivant de Tillis, des conserves de roses, des parfums, des fleurs rares, et il n'en faisait point parade. Mais voyez s'il s'entendait à être fin! Il avait à l'annulaire de la main gauche ce superbe diamant de Samarcande que les joailliers estimaient cent cinquante mille francs, tant il était gros et limpide, et le rusé petit vieux ne dédaignait jamais de le mettre en évidence, ce diamant toujours chargé de jeter ses éclairs aux yeux.

Les élégants disaient :

— Il n'y a que le prince de Galles qui en ait un pareil.

Nos petites bourgeoises en étaient foudroyées. Une fois ou deux, sous le règne de Napoléon III,

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véritable César des hannetons, quand il était encore un peu jeune, il pénétra dans les coulisses du grand Opéra, son diamant lui servant de lanterne. Trois danseuses du corps de ballet avaient parlé de l'enlever.

Il est mort, le Persan, puisque tout meurt, puisque tout passe.

Cette grande cité qui s'était tant occupée de ce silencieux inconnu pendant vingt ans, ces curieux qui dressaient la tête à sa vue, ces reporters qui faisaient des lignes de journal sur sa vie, ces soupeuses qui auraient si bien voulu avaler son diamant, tout ce monde-là n'a plus eu l'air de se douter qu'il manquât un habitué à l'orchestre de l'Opéra. Huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'on disait :

— Le Persan! Ah! c'est juste, il y avait un Persan jadis, fameux à cause d'une bague qu'il avait au doigt ! Eh bien, qu'est-ce que tout ça est devenu?

Peu s'en est fallu que cette même tourbe d'esprits charmants — les Parisiens — n'aient dit, comme ils disaient un jour, avant 89, chez nos pères :

— Peut-on être Persan?

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