‹ Petits mémoires d'une stalle d'orchestreChapitre 5 sur 47 · HISTOIRE DE DEUX POTS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE DEUX POTS

Une histoire? Oui, sans doute, c'en est une, puisque l'autlienticité du récit ne saurait être niée de personne; mais, au fond, cela ne dépasse pas l'étendue ni la portée d'une anecdote.

Tous les Parisiens du règne de Louis-Philippe se rappellent Lepeintre jeune. Ce gros homme, si gai, si rond, si aimable à entendre, n'avait qu'à se montrer en scène pour faire rire le public aux éclats. Pendant trente années, il a joué, avec un succès qui ne s'est pas démenti une seule soirée, les rôles de ganaches, ce qu'on appelait les pères dindons. Sous ce rapport-là, il servait d'admirable complément à Arnal, son copin, Arnal, le sublime du ridicule et du fou-rire.

Qu'on se rappelle Renmidin de Caen et tant d'autres pièces comiques où les deux ont fait la paire.

Si, au théâtre, Lepeintre jeune était un comédien fort récréatif, dans la vie privée, il se montrait le plus débonnaire des hommes. Le gros acteur était de bonne heure entré en ménage.

— Pourquoi, étant si peu fait pour l'amour, lui disait son frère, as-tu pris femme?

— Pour n'avoir pas pour moi-même les petits tracas de la vie.

Et, en effet, il entendait bien ne s'occuper jamais des choses de la maison.

— Eh ! pardieu, ma chère, disait-il à sa moitié, tu es majeure : arrange ton intérieur comme il te plaira.

Paroles d'un Falstaff bourgeois, absorbé tout à la fois par l'art et par l'insouciance.

La femme de Lepeintre jeune, il faut bien se décider à en parler, à la mettre en scène, puisque, après tout, elle est l'héroïne de cette aventure.

Était-elle jolie? On ne le dit pas. Agréable, spirituelle, belle causeuse? La chronique se tait làdessus. C'était une ménagère, et une ménagère enragée, à ce qu'il paraît, avec une forte dose de penchant à la vie de bohème.

La propreté n'était pas son fort, ni l'activité

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non plus, et cependant madame Lepeintre jeune était toujours en mouvement; elle avait l'air de ranger sans cesse chez elle.

— L'ange du foyer ! s'éoriait l'énorme comédien en souriant.

Un jour de novembre, en 183., la servante étant sortie pour faire des commissions, l'ange du foyer avait voulu que sa porte d'entrée ne fût qu'entre- baillée, afin de n'avoir pas à se déranger, si l'on se présentait tout à coup chez elle.

Justement elle était en train de faire elle-même sa cuisine.

En ce moment, un coup de sonnette se fit entendre.

— Eh ! pardieu, entrez ! dit madame Lepeintre jeune d'une voix forte.

Au même instant, la porte fut poussée, et l'on aurait pu voir s'avancer d'un pas leste, comme au théâtre, une brillante visite.

Celle-là n'était autre que la jolie et étincelante Suzanne Brohan, la mère des deux Brohan, la Iterle du Vaudeville d'alors.

En passant, elle venait déposer sa carte et se retirer.

— Mais où êtes-vous donc, ma chère ? dit-elle de sa voix argentine.

— Ici même, à la cuisine, répondit l'ange du foyer sans se déranger.

La piquante actrice entra, et vit... Pardieu! elle vit madame Lepcintre jeune, près du foyer, qui écumait le pot-au-feu tandis qu'elle était assise, sans façon, sur son pot de chambre

— Ah ! ah ! ah ! s'écria l'élégante actrice en s'enfuyant. Voilà une scène que Scarron aurait mise dans le Roman Comique l

Dès le lendemain, l'histoire des deux pots courait tout Paris ; Henri Monnier en a fait une cariture, aujourd'hui oubliée.

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UN MECENE

Un Mécène ! Quel vieux mot classique, usé, rococo, n'ayant plus cours ! On a presque honte de s'en servir.

— Va donc, Mécène ! s'écrient les naturalistes en haussant les épaules de pitié.

M. le comte de Montalivet est mort, en 1880, au château de la Grange, près de Sancerre, dans le Berri. Était-ce une grande figure? Non, sans doute, mais c'était une figure. De haute taille, bien doué, beau, titré, riche, il peut passer pour le type d'une sorte de viveurs dont il fut l'alpha et Romieu l'oméga. En 1879, Bonnat a fait de lui un portrait que tout Paris a voulu voir. Hélas ! le brillant sybarite du règne de Charles X ne se retrouvait plus sur cette toile que comme l'ombre

de lui-même. Si l'on en excepte l'œil, qui est encore plein de lumière, les rides ont tout frappé de leur funèbre estampille. Sur la tête, sommet jadis chenu, on n'aperçoit plus que le maigre gramen de quelques cheveux blancs. Les joues ne sont pas moins émaciées que celles d'un anachorète. Quant au sourire, il est forcé : on le prendrait pour une grimace.

Pour se trouver en face du véritable Montalivet de l'histoire, il faut remonter un long cours d'années et rebrousser, par exemple, jusqu'au lendemain de 1830, dans l'origine des âges romantiques. En ce temps-là, par suite d'un charmant contraste, plus les femmes s'étudiaient à être vaporeuses, sylphides et ondines, plus les hommes s'efforçaient de montrer au regard de solides attaches. Il n'y avait que le pâle Sainte-Beuve pour soutenir la théorie de l'amour chez les poitrinaires. Achille Dévéria dessinait la tête de madame Dorval en lame de couteau ; Gavarni crayonnait Alexandre Dumas père en Hercule de boudoir. Tout cela était d'une logique des plus serrées. Le masculin et le féminin ne cherchaient jamais à empiéter l'un sur l'autre. C'est le contraire qui se voit de nos jours, où les gommeux se féminisent et où les femmes sont presque des hommes.

Placé par son rang, par ses idées, par sa for-

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tune et par ses goûts à la tête de la jeunesse libérale, M. de Montalivet avait beau être un pair de France, par hérédité, l'homme de plaisir l'emportait chez lui sur le personnage politique. Nourri de philosophie sensualiste, allaité par la Muse forte de la vieille France, par celle de Rabelais, de Montaigne, de Molière, de Voltaire et de Piron, il n'aimait en fait de vers que ceux qui célèbrent le vin, la gaieté et les belles. Les chansons de Déranger étaient son code. Il professait pour le Champagne une tendresse sérieuse et qui ne ressemblait en rien aux soupirs platoniques des jeunes gens d'aujourd'hui pour ce breuvage si français. En vain Paul-Louis Courier, trop chagrin, mêlant la politique à la cuisine, avait-il écrit contre le tubercule dont M de Villèle se servait pour corrompre les consciences : « La truffe est le poison de la liberté », le jeune pair libéral prenait publiquement ses repas au café Périgord, où, pour obéir à l'euphonie, on ne mangeait rien qu'aux truffes, et cela ne l'empêchait pas d'aller faire, le soir, un whist chez Jacques Laffitte, entre le marquis de la Fayette et Benjamin Constant de Rebecque, ces deux patriarches de la cause qu'il servait. Or, après les propos des jeunes fous, après le souper au café, c'était un autre régal que de causer avec ces deux Nestors, lesquels étaient tout à la fois deux spiri-

tuels démocrates et deux anciens hommes de cour.

On sait le rôle qu'il a joué à la Révolution de Juillet. Louis-Philippe ressemblait à Jules César sous un rapport : il aimait les gens de belle mine. Aussi avait-il pris le jeune comte en sincère amitié, et c'était un sentiment si réel qu'il n'avait pas craint de lui confier sa liste civile, c'est-à-dire le mouvement des quatorze millions! qu'il avait à dépenser chaque année. Cependant, à dater du jour où le viveur entra au palais, c'en fut fait de sa propre gaieté. Devinait-il que le roi, son maître, ne dormirait pas une seule nuit sur un oreiller de feuilles de rose? En effet, cette sombre demeure, où apparaît le spectre de Catherine de Médicis, ne ressemblait pas mal à la tanière d'un fauve que les chasseurs sont toujours en train de traquer. Tous les jours, une mercuriale des Chambres ou une émeute du peuple. Tous les soirs, un coup de pistolet ou l'explosion d'une machine infernale. A tout moment, ces procès où l'on évoquait comme une menace l'ombre sanglante de Philippe-Égalité. Tout le long de l'année, une pluie de caricatures où la tête du souverain était ironiquement changée en poire. Par-dessus tout cela, des drames de famille où le dernier des Condé était trouvé pendu à l'espagnolette d'une fenêtre, dans son château ;

où la poétique princesse Marie succombait à la phtisie comme Élisa Mercœur ; où l'aîné de la dynastie mourait d'un accident de voiture sans avoir eu le temps de prononcer un mot. Que de transes, et comme cette vie d'alertes ressemblait peu à la somnolence épicurienne du café Périgord, cet Éden du perdreau aux truffes ! Un autre chagrin, tout domestique! Le comte s'était marié. Il avait le louable désir de transmettre son nom à un gros garçon qui serait un joyeux casseur d'assiettes comme son père, et il ne lui venait que des filles. Il a donc eu trois filles. Toutes les trois sont fort distinguées sans doute ; mais, en raison des habitudes de la loi salique, toujours en vigueur sur notre sol, la chaîne de l'hérédité est rompue. Il n'y aura plus de Montalivet, si ce n'est par voie de substitution.

Pourtant, à dater de l'affaire Fieschi, il y a eu, sous le règne de Louis-Philippe, quelques jours alcyonides. Ayant dans sa poche la clef secrète des grands théâtres royaux, l'intendant de la liste civile profitait de ses heures de calme pour aller par moment faire de courtes visites aux coulisses, son ancien monde. C'était du temps que je parcourais les foyers. La petite chronique d'alors s'occupait naturellement de ces escapades d'un ancien beau qui tenait à sa main la corne d'abondance remplie de dragées et d'engagé-

ments. Un miel pour les belles actrices ! On a parlé alors d'un retour aux fredaines. Le comte a aimé une Gélimène en vedette et fort jolie. Ne la nommons pas, puisque l'indiscrétion pourrait mêler un peu d'absinthe à l'ambroisie qu'elle déguste dans sa retraite. Il l'a aimée, et il venait tout à coup, le soir, dans le pêle-mêle des entr'actes, pendant que le jeune premier essayait ses gants jaunes et que la duègne se mettait du carmin aux lèvres. Or, une fois, il arriva et ne trouva là que Beauvallet, ce comédien de belle prestance, qui avait son franc-parler avec tout le monde, son franc-parler s'engrenant dans la grammaire de Vadé.

— Est-ce que mademoiselle P"* n'est pas ici ? demanda le pair de France.

— Non, monsieur le comte, pas pour le moment.

— Où donc est-elle ?

— Monsieur le comte, elle est sortie pour aller... oii va le porte-coton du roi.

Le mot était encore plus net que celui-là, croyez -le bien.

Le mot était le mot propre, si l'on peut s'exprimer ainsi. Le mot était rude.

Ah ! Gélimène !

Aimant le roi Louis-Philippe jusqu'à se faire courtisan, M. de Montalivet, ce décoré de Juillet,

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a, le premier, étant ministre de l'Intérieur, pour flatter le roi-citoyen, ressuscité une vieille formule des temps absolutistes. C'était la fin d'un Rapport au prince, et cela était ainsi conçu : « De » Votre Majesté le très obéissant serviteur et sujet. » — Signé : COMTE DE MONTALIVET. » — Quand cette formule parut, un matin, dans le Moniteur Universel, les pavés de la Révolution des Trois Jours avaient été à peine remis en place ; les excombattants, la jeunesse des Écoles, les artistes d'alors, toute une portion de la ville était déjà profondément imbue d'idées républicaines. C'est dire que l'opinion se cabra comme un cheval qui ne veut pas qu'on lui mette le mors. — « Sujet ! » sujet de Louis-Philippe d'Orléans, l'homme au » parapluie ! — Sujet vous-même, monsieur ! » — Il n'y eut pas jusqu'à Nestor Roqueplan, rédacteur en chef du Figaro, alors radical, qui ne lançât une vive réplique.

« — Il se dit sujet ! Naguère même il était, » dit-on, un fort mauvais sujet. «

M. de Montalivet, ayant fait jadis ses classes à Paris, avait sur le pavé trois ou quatre camarades de collège qui, au temps de sa grandeur, s'ingéniaient sans cesse à le compromettre ou à l'exploiter. Dans le nombre figurait un Polonais dépenaillé, mais d'un très vif esprit. Un jour celui-là demanda une audience à l'intendant de

la liste civile et s'y présenta, un rouleau de papier à la main.

— Qu'est-ce que c'est que ce papier ? demanda le comte.

— Un pamphlet.

— Contre qui ?

— Contre toi, pardieu ?

— Bon ! repartit vivement le ministre en riant, je sais ce que cela veut dire.

Et il alla à une caisse où il prit un billet de cinq cents francs, qu'il donna au bohème. De son côté, ce dernier lâcha le manuscrit, salua à peine et détala. Dès qu'il fût parti, M. de Montalivet ouvrit le manuscrit ; c'était un cahier blanc, en tête duquel on ne voyait que ces mots :

— Le parti des blagueurs, —Le Mécène des actrices.

Il rit, jeta ce papier au feu, en se réservant seulement le droit de raconter cette anecdote. — Mécène ! oui, mais des jolies femmes, seulement, disait-il à son entourage.

Cet ancien favori d'un roi est mort partisan de a République.

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