LES FORÇATS LITTERAIRES
Voilà de cela assez longtemps, au théâtre des Variétés, un soir de première représentation, il s'était formé au foyer un groupe de causeurs. On parlait du succès qui venait d'être consacré par d'assez vifs applaudissements.
La pièce était de G***.
Qui se rappelle G*** ? — Il est mort depuis une vingtaine d'années, je crois. De son vivant, c'était un vieux routier de l'ancien théâtre, tenant naturellement pour le vieux jeu. Durant trente années consécutives, il a fait jouer de tout : des drames, des vaudevilles, des opéras-comiques, voire des pantomimes, — d'où il résultait un répertoire qui avait autant de valeur comme revenu qu'une grosse ferme en Normandie.
Cependant G***... n'était pas un phénix ; chacun
savait cela. On savait encore qu'il n'avait rien inventé dans l'art moderne, pas même la moindre pièce. On se montrait de ses lettres qui ne devaient jamais, on en était sûr, faire oublier la Correspondance de Voltaire. Ses lettres ! Entre autres choses, les t prenaient souvent la place des s, le style d'une carpe ou d'une vache espagnole.
Revenons à nos causeurs.
— Ah ça, demanda tout à coup une voix, où G*** prend-t-il donc toutes les jolies choses qu'il met dans ses pièces?
— Belle question! répondit un pince- sansrire ; G*** a un forçat, vous le savez bien.
— Oui, ajouta un troisième en s'arrêtant de siffloter l'air en vogue ; oui, un vrai forçat du bagne de Toulon.
Ce forçat, était-ce une réalité ou une fable? Il serait difficile de répondre. Mais vous pensez bien que l'affaire n'en resta pas là. Personne n'ayant pris la parole pour combattre, même modérément, l'assertion émise, le forçat passa sur-le-champ à l'état de vérité démontrée. Dès le lendem.ain, Paris entendait dire à tous les coins de rue :
— Ce vieux renard de G"* ! il fait faire toute ses pièces de théâtre par un forçat !
A la longue, il n'y avait point le moindre doute
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là-dessus. Ce qui acheva de former la conviction de la galerie, ce fut G**^* lui-même, à qui l'on demandait familièrement des nouvelles de son forçat, et qui croyait devoir répondre en riant : — Mais il ne va pas mal, et vous? » — Tout aussitôt on s'échappa en commentaires, on se mit à filer G***, et on le vit assez fréquemment, aux heures du crépuscule, entre chien et loup, s'en aller rue de la Lune, près d'une maison borgne, et prendre par une allée obscure, en regardant derrière soi, afin de bien voir s'il n'était pas suivi.
— C'est bien cela, disait-on, il va chez son forçat.
Qu'était-ce que cet inconnu? Un homme de talent qui était allé aux galères pour quelque crime atroce, et qui en était revenu au bout de son temps. N'ayant plus pour vivre d'état avouable, le malheureux s'était mis aux gages d'un auteur qui ne savait pas l'orthographe. D'un bout de l'année à l'autre, il composait des ouvrages dramatiques, comme il aurait raboté des planches chez un menuisier, ou ressemelé des bottes chez un disciple de Saint-Crépin. Il y avait une condition expresse, qu'il avait été le premier à poser, puisqu'il était sous la surveillance de la haute police : c'était de n'y jamais mettre son nom. Quant aux honoraires, à ce qu'on appelle les droits d'auteur, ils cousis-
taient en appointements qui ne dépassaient pas soixante-quinze francs par mois, neuf cents francs par an.
C'était de quoi avoir un galetas, deux écuelles de soupes par jour et un liabit râpé. — La suite du bagne, comme vous voyez.
J'ai toujours supposé que le forçat du vieux G*** n'avait jamais été qu'une aimable supposition des confrères, ou encore, que ce n'était qu'une hyperbole.
G*** a rencontré sur son chemin, un Jour, un pauvre diable qui crevait de faim. L'homme était un ex-régent de rhétorique dépossédé de sa chaire par suite de l'abus d'un des sept péchés capitaux. Peut-être encore était-ce originairement quelque ancien prix d'honneur, réduit à l'état d'épave sociale par les orages du Trente-et-Quarante. On aura dit que le misérable sortait du bagne, et l'on ne se sera trompé qu'à demi. Le fond du conte est donc vrai, si l'on voulait.
Vrai ou faux, il vit toujours à l'état de légende. Et même, mon ami Adolphe D..., me disait, il y a fort peu de temps :
— Tu sais, le forçat de G*** existe encore ; seulement il ne travaille plus pour le théâtre ; il fait les discours d'un sénateur bien pensant. Pourquoi pas?
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Mais, attendez! Vous allez voir les conséquences de cette affaire.
Tels et tels, un \:)eu fruits secs, jaloux de la fortune du vieux vaudevilliste, ont fini par prendre son truc pour argent comptant. Voyant qu'à eux ,>euls ils n'arriveraient à rien, ils ont mis, un ijiatin, le flair au vent, en se disant :
— Ah ça, pourquoi ne chercherions-nous pas, nous aussi, à avoir un forçat?
C'était presque le cri de Richard III demandant un cheval.
— Un forçat ! un forçat, homme d'esprit, une tête inventive qui a été condamnée à porter le honnet vert pour des peccadilles de jeunesse! Cela doit se trouver dans l'orbe immense d'une ville qui enserre deux millions d'habitants dans ses remparts. Cherchons bien, furetons, demandons : n'épargnons ni le temps, ni la peine; allons partout ! — Y a-t-il un forçat dans cette maison?
Le fait est, qu'en parcourant le livre si curieux de M. Frégier : les Classes dangereuses dans Paris, on voit, hélas ! que l'art, les lettres, la théologie, l'éloquence, le talent et le génie même foisonnent dans les bas-fonds de notre société. Il en est de ces éléments comme des pépites du Sacramento, il ne faut que savoir mettre la main dessus .— Cherchez donc bien et vous trouverez
même la petite monnaie de Molière ou celle de Shakespeare.
C'est pourquoi on a vu un jour, dans les Petites Affiches, à l'article: Demandes et Offres, une annonce ainsi conçue :
« Z***, rue de***, demande un ancien condamné libéré pour V aider dans ses travaux littéraires. — On aura la table et le logement, plus un argent de poche convenable. Il n'est pas indispensable d'affranchir. »
— Qu'est-ce que ce Z...? Peut-être l'un des contemporains que le succès aura le plus couronnés? Je m'imagine, quanta moi, voir en lui un beau monsieur en elbeuf toujours frais, un ruban rouge à la boutonnière, le cigare à la bouche, un geste de protecteur au bout de la main droite, ne marchant qu'en souriant, et et souriant même quand il faudrait froncer le sourcil. — Z... pourrait bien devoir à un forçat les trois quarts de sa solennelle personnalité. — Paris renferme des singularités plus incroyables. — Oui, madame ; — oui, monsieur.
Alexandre Dumas père, l'homme qui a le plus usé de la collaboration, suivant le savant Quérard, s'est moqué trois ou quatre fois, avec une verve d'Ajax, de l'inanité ou de la faiblesse de ses collaborateurs. On a ri, d'abord parce que ce qu'il disait à cet égard, était excessivement piquant ;
en second lieu, parce qu'il était de mode de rire de tout ce que disait ce prodigieux producteur. Il n'en est pas moins établi très nettement, que l'auteur d'Aiitony a pu faire manœuvrer sous ses ordres une interminable kyrielle de soixante-dixsept collaborateurs ; ceux dont le savant Quérard a dressé la liste dans la France littéraire. Ajouter à ce qu'on a soi-même, quand on est très richement doué, centupler la substance intellectuelle de quelques hommes de talent, c'est, vous en conviendrez, un sûr moyen de réussir. Aussi les Trois Mousquetaires, la Tour de Nesle et Monte- Christo, c'est-à-dire les trois œuvres les plus importantes signées par l'écrivain, pourraient-elles être estampillées par d'autres noms que le sien. Mais ce n'est pas là ce que je voulais dire : Alexandre Dumas a eu pour secrétaire un forçat ou quelque chose d'approchant.
C'est lui-même qui me l'a dit à moi-même.
Cela se passait au Mousquetaire, journal qui se faisait rue Laffitte, au rez-de-chaussée de la Maison d'or. — Nous étions là une dizaine parmi lesquels Paul Bocage, Georges Bell, Alfred Asseline, Aurélien Scholl, Henry.de la Madelène, Adolphe Dupeuty et moi. — Henri Rochefort débutait à côté de nous. — Mais, à côté de nous aussi, se trouvait un étranger, juif hongrois ou juif allemand, qui se faisait appeler « le comte
Max de Goritz », qu'Alexandre Dumas avait rencontré à Bruxelles et amené avec lui à Paris.
L'homme était fluet, vif, instruit, spirituel, distingué, mais tout entouré de mystère.
Un matin, Alexandre Dumas nous prit à part, Georges Bell, Urbain Fages et moi, et nous dit :
— La police m'a prévenu que celui qui signe ici : Le comte Max de Goritz, est un aventurier de la pire espèce, expert même en fait d'assassinat. Il est en fuite.
Et il ajouta :
— Ça n'empêche pas que j'aie fait trois volumes avec lui.
Et ces trois volumes de romans font encore en ce moment le tour du monde, étant surtout demandés par les duchesses et autres grandes dames.
Le forçat qui travaille pour le théâtre ou pour la librairie, était donc un type à signaler.
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