‹ Petits mémoires d'une stalle d'orchestreChapitre 7 sur 47 · LA SEMAINE DES ADIEUX · texte numérisé non relu

LA SEMAINE DES ADIEUX

Ceux qui aiment sérieusement le théâtre n'ont pas oublié la dernière décade d'avril 1863, surnommée, non sans raison : la Semaine des adieux. Quatre artistes dramatiques, tous fort aimés du public, ont pris, cette semaine-là, leur retraite, après de longues années de succès. Il y a un usage invariable qui date du vieux Baron, et vous voyez que, par conséquent, cela remonte assez haut : c'est que l'acteur ne se retire pas sans avoir, une dernière fois, souri et dit un mot au parterre et aux loges qui l'ont applaudi, tous les soirs, très souvent pendant un demi-siècle.

Entre l'athénien de Paris, vivant de loisirs délicats, et le comédien ou la comédienne en vedette, il finit par s'établir un lien de sympathie qui est bien quelque chose comme une parenté.

Peu à peu l'on arrive à croire qu'on est de la même famille. Il en est qui disent : « Mon acteur » ou « mon actrice » comme ils disent mon poète ou mon peintre. Cependant le Temps marche toujours, puisqu'il ne sait pas s'arrêter. De dix ans en dix ans, son passage laisse des traces visibles, trop visibles, sur les têtes les plus chenues. Un jour vient où l'on n'a plus ni verdeur, ni voix, ni rayon dans les yeux. Il faut quitter l'art, si l'on ne veut pas que l'art vous quitte. C'est alors qu'on organise les représentations de retraite. Triste et touchante cérémonie. Le vieux Potier, une des gloires théâtrales du premier Empire et de la Restauration, chantait, ce soir-là, un couplet de circonstance, tout parsemé d'antithèses :

Le vieil arni qui, trente ans, vous fit rire, Ce soir, messieurs, va vous faire pleurer.

Et, en effet, à ce que raconte l'histoire, près de mille spectateurs avaient, en l'entendant, les larmes aux yeux.

— Eh ! mais! quoi de plus concevable, s'écriait le feuilletonniste de la Quotidienne, est-ce qu'il ne nous a pas tous consolés dans nos mauvais jours?

Un public entier pleurant, j'en ai vu un, moi qui vous parle, en 1836, à l'Opéra, le soir où, dans

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les Huguenots, Adolphe Nourrit prenait congé du public qu'il charmait d'ordinaire et dont il était si bien compris. Il va sans dire que le superbe et malheureux ténor aussi ne pouvait retenir ses larmes. N'était-il pas déjà agité par le pressentiment du drame qui l'attendait à Naples?

Mais revenons, s'il vous plaît, à la dernière semaine d'avril 1863, à la Semaine des adieux.

Ils étaient donc quatre à faire leurs adieux. Un jour, c'était Maillart, de la Comédie française; le surlendemain, c'était Arnal, le diamant du Vaudeville; le jour d'après, c'était Samson, aussi de la Comédie française; enfin venait le tour de Ferville, l'un des plus glorieux piliers du Gymnase.

Qu'on juge du juste émoi des amateurs ! Comment retrouver un peu de saveur aux mets dramatiques, si le sel de l'art se retirait en bloc? M. Maillart avait toujours fort belle tenue dans l'ancien et dans le nouveau répertoire. Il se passerait sans doute bien des années avant qu'on mît la main sur son équivalent. Comment remplacer Samson, dans la Camaraderie et dans Mademoiselle de la Seiglièref Ferville, c'était presque Préville; Ferville, c'était, avec Bouffé, le succès du Gamin de Paris et celui de la Chanoinesse. Quant à Arnal, il n'y avait qu'une voix. Petits et grands, riches et pauvres, cet immense

Paris, qui a tant de faible pour la gaieté, savait bien que nul ne vaudrait jamais Arnal dans Henaudin de Caen, le Poltron, les Gants jaunes^ UHumoriste et dans Biche d'amour.

Arnal faisait des vers, et même, laissez-moi le dire, ces vers ne valaient pas le diable, mais enfin, çà et là, il tournait passablement une chanson. Mais, cette fois, il n'avait pas voulu se fier à sa Muse. C'est pourquoi un vieux vaudevilliste, M. Duvert, à qui l'acteur devait ses meilleurs rôles, lui avait composé un couplet d'adieu pour sa dernière représentation. La difficulté était de placer ce couplet. Arnal jouait Riclie d'amour, qui terminait le spectacle. Or, on sait que beaucoup de personnes, pour éviter l'encombrement de la sortie, partent avant la fin de la dernière scène. C'était s'exposer à ce que le couplet d'adieu ne fût pas entendu de la plus grande partie du public que de le chanter après Riche d'amour. On avait résolu de le chanter avant. On donnait, ce soir-là, un vaudeville nouveau en trois actes, le Ménage de Césarine ; on était convenu que ce serait Arnal qui viendrait nommer les auteurs, bien qu'il ne jouât pas dans la pièce.

Rien de plus adroit, car on doutait de la réussite de cette pièce, et l'on pouvait escamoter un succès en lui attribuant les bravos que la vue

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d'Arnal ne pouvait manquer de provoquer. Mais l'événement trompe souvent les plus habiles combinaisons. Le Ménage de Césarine n'a pu s'achever. C'était la lutte peu aimable d'une jeune femme richement dotée contre un jeune mari d'une avarice extrême qui la privait des plaisirs du monde, dont elle s'était flattée de jouir après son mariage.

Dès le deuxième acte, le public, impatienté par une action trop vide, par des détails trop peu comiques, par des caractères à la fois outrés et décolorés, le public s'est mis à accompagner les acteurs avec des huées et des trépignements qui sont devenus si formidables au troisième acte qu'il a fallu baisser le rideau avant la fin. Dès lors point d'auteurs à nommer, point de prétexte pour amener Arnal sur la scène avant iî/c/ie d'amour; mais il n'avait pas besoin de prétexte. Il est venu tout simplement annoncer qu'au moment de jouer pour la dernière fois, il désirait adresser un couplet d'adieu au public toujours bienveillant pour lui.

On devine que cette annonce a fait succéder des slaves de bravos aux huées et aux trépignements. Ces bravos ont redoublé après le couplet suivant qu'Arnal a chanté avec son goût ordinaire, mais d'une voix altérée par l'émotion :

Air de Téniers.

Adieu, messieurs, je pars, et ma voix tremble, Ma gaieté fuit; je suis tout défaillant. Quand si longtemps on a fait route ensemble, On ne peut pas se quitter en riant.

Mais, je le sens, la retraite où j'aspire Pour mon cœur seul est un sujet d'émoi : Que votre adieu soit encore un sourire ; Que le chagrin ne reste que pour moi !

Après ce joli couplet, que le public a fait bisser, Arnal a détaillé avec ce soin, cette finesse, cette aisance, cette originalité qui ont fait sa réputation, le rôle si amusant de Riche iVamour. Chaque récit, chaque lazzi, chaque couplet ont été l'occasion d'une nouvelle ovation en son honneur.

Arnal avait juré qu'il ne reparaîtrait plus sur les planches. Serment d'ivrogne! Un moment il s'était réellement retiré, et Paris n'entendait plus parler de lui : Arnal, disait-on, plantait ses choux quelque part, en Suisse ou à Corbeil, je ne sais pas au juste. Mais, au fond, la nostalgie du théâtre minait le comédien émérite. A quatre ans de là, on le vit reparaître tout à coup, d'abord à propos de représentations extraordinaires, au profit de confrères malheureux qu'il s'agissait de secourir; ensuite dans deux ou trois bouts de rôle

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aux Variétés et au Vaudeville. Dans ce dernier théâtre, il faisait la fortune d'un acte de M. Labiche : Le petit Voyage, saynète dans laquelle il nous a encore fait pouffer de rire, en se montrant sous les traits d'un garçon de restaurant, vivant à la banlieue. Mais il avait grossi; la voix s'était éraillée : on ne l'entendait qu'à peine. Ce n'était plus que l'ombre d'Arnal.

Mais faisons un nouveau mouvement de récurrence vers la Semaine des adieux.

Le lendemain de la soirée d'Arnal, à la représentation de retraite de M. Maillart, Samson, qui reparaissait dans son rôle de Mademoiselle de la Seiglière et dans le Bourgeois gentilhomme, a été l'objet de démonstrations semblables. — On a applaudi, mais l'on n'a pas pleuré.

Deux jours après, c'était le tour du bon Ferville. Comme nous en avions manifesté l'espoir, ni le public ni les artistes n'ont fait défaut au comédien octogénaire, recommandé par soixante ans de succès. Sa représentation de retraite a été magnifique. Le prix des places avait été triplé, et la salle était comble. Le spectacle a commencé à sept heures et ne s'est terminé qu'à une heure et demie du matin : cependant personne n'a quitté sa place avant la fin. Tout le monde voulait applaudir à la scène des Adieux à Ferville.

Ah ! Ferville ! comment ne pas aimer Ferville !

Celui-là était réellement un comédien de la vieille roche, qui n'avait voulu être que comédien, qui s'était moqué des réclames, de l'argent, de la pose, qui n'avait jamais fait sa tête, comme on dit, aimant l'art pour l'art, et rien que l'art. Et à ce sujet, à l'orchestre, pendant l'entr'acte, on se contait une anecdote valant son pesant d'or. Ferville avait pour servante une jeune Cauchoise naïve comme un chou et franche comme l'or. Un soir, l'acteur lui avait donné un billet pour le Gymnase même.

— Tu me verras dans la pièce où je joue, disait-il.

C'était, je crois, le Gamin de Paris où Bouffé jouait l'enfant mutin et Ferville lui-même le général.

Le lendemain, au moment où la bonne servait le déjeuner, le vieux comique l'interrogea sur sesj impressions de la veille :

— Eh bien, Fanchette, t'es-tu amusée, hier?

— Oui, monsieur, beaucoup.

— Qu'est-ce qui t'a surtout frappée ?

— D'abord, ce drôle de M. Bouffé, vous savez, ilj aie diable au corps, surtout quand il joue de laj toupie.

— Très vrai, cela. Et après?

— Après, il y a mademoiselle Eugénie Sauvage.

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Ail ! c'est ça une belle demoiselle ! Fameuse en toilette, très bien mise, là.

— Eh bien, et moi?

— Ah! pour vous, monsieur, je n'ai rien à dire. Vous étiez là comme chez vous, comme vous êtes ici en ce moment, très naturellement. Vous n'aviez pas l'air de jouer la comédie.

Ce mot de la jeune Cauchoise, Ferville, le bon Ferville s'était plu à le raconter. Bientôt ces paroles d'une naïveté agreste s'étaient répandues autour du théâtre et jusque dans la presse. Vous n'aviez pas l'air déjouer la comédie, pas un critique n'aurait trouvé cette formule et elle était d'une justesse irréprochable.

Qu'on me pardonne donc encore cette digression, et puis qu'on revienne avec moi à la scène des adieux du vieux général Bourgachard.

Dans cette scène, tout ce qui comptait et tout ce qui a compté parmi les illustrations des différents théâtres de Paris avait voulu figurer. On y a revu MM. Ponchard, Duprez, Levasseur, Delsarte; MM. Frédérick-Lemaître, Bouffé, Numa, Levassor; le Théâtre-Français s'est distingué entre tous par son empressement. Tous ses sociétaires, y compris ceux qui venaient de prendre leur retraite, MM. Samson, Beauvallet, Maillart, ont apporté leur hommage au vieux comédien qui eût été si digne d'être admis dans leur so-

ciété. Dressant, encore très vert, a lu d'une voix attendrie des stances composées pour la circonstance par M. Théodore de Banville. L'excellente Déjazet est venue embrasser son ancien camarade. Au nom des anciens artistes du Gymnase, mademoiselle Delaporie, lui a présenté un bouquet, en chantant le couplet suivant, qui est encore de M. de Banville et qui a été couvert d'applaudissements :

Air : Ten souviens-tu ?

Vous ne voyez que des amis, Ferville;

Us sont nonribreux, et n'en sont que meilleurs.

Paris est là; oui, c'est toute une \ille

Qui, par mes mains, vient vous offrir des fleurs.

Brillant et pur, malgré les jours moroses,

Votre talent vivra dans l'avenir;

Le temps, hélas ! qui fait pâlir les roses.

Ne fane pas les fleurs du souvenir !

Le comédien octogénaire eût pu dire comme l'octogénaire Voltaire : « On veut me faire mourir sous les fleurs ! »

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