‹ Petits mémoires d'une stalle d'orchestreChapitre 8 sur 47 · NAPOLEON MUSARD · texte numérisé non relu

NAPOLEON MUSARD

Avait-il réellement reçu, en naissant, le prénom de Napoléon? Je n'en sais rien, mais je suis tenté de croire que non. Sa prodigieuse popularité lui avait sans doute valu ce sobriquet. Le fait est que, de 1834 à 184o, Musard, le grand Musard, Musard père, qui n'a jamais eu de fils de ses œuvres, mais qui en avait adopté un, Napoléon Musard était l'homme le plus populaire de Paris. Le bâton de chef d'orchestre qu'il tenait à la main a plus conduit d'hommes et de femmes à la danse que le bâton du grand Turenne n'a mené de soldats à la guerre.

Musard, il n'était pas question d'une autre personnalité. Cet homme effroyablement grêlé, mais ayant, au point de vue de son art, le diable

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au corps, figurait sur les affiches dont étaient tapissés les nurs de la ville. Une charge en plâtre, très originale, laite par Dantan, exagérait encore sa laideur et aidait au développement de sa gloire. Les confiseurs en vogue, à l'époque des étrennes, faisaient en chocolat une copie de cette statuette comique et la tiraient à des milliers d'exemplaires et tout le monde la croquait à belles dents. Ainsi le voulait la mode, toujours souveraine à Paris. Musard était toujours à la tête d'un concert qui, tous les soirs, ouvrait ses portes à quinze cents dilettanti des deux sexes. En carnaval, pour les nuits des jours gras, on installait Musard, le grand Musard dans la salle de l'Opéra. Il apparaissait avec toute la majesté d'un prince et toute la fougue fantastique d'un personnage d'Hofïmann.

Ce Musard infernal,

C'est Satan qui donne un bal!

chantait sur sa petite lyre d'ivoire le daux Emile Deschamps, un des rapsodes du Cénacle.

Dans ces mêmes temps, la rue Vivienne, par le bout qui donne en plein sur le boulevard Montmartre, ne ressemblait pas à ce qu'elle est aujourd'hui. Au lieu du son des pièces d'or qui se fait entendre à la porte des changeurs, on écoutait de la musique, quelque bel air à la

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mode. Les grands magasins du côté des nombres impairs où l'on vend aujourd'imi des étoffes n'étaient pas encore bâtis. Il y avait là une Halle d'harmonie, allongée d'un jardin de plaisance où Parisiens et Parisiennes se promenaient pendant qu'un orchestre faisait de la musique, et cet orchestre, c'était le grand Musard qui le conduisait.

Deux artistes étaient mis en parallèle : Musard, le Linus de ce Frascati de la rue Vivienne, et Jullien, l'Amphion fashionable du Jardin turc, autre concert en plein vent du boulevard du Temple.

A cette époque-là, on trouvait encore un peu de romantisme en l'air, ce qui revient à dire que toutes les jeunes têtes étaient complètement toquées. Tandis que Jullien, le joli chef d'orchestre, tenait son archet au Jardin turc, Musard, si inélégant, mais si fougueux mélomane, donnait le signal d'une musique enragée qui infusait la fièvre à un auditoire de deux mille paires d'oreilles.

Jullien ressemblait à l'une de ces têtes de cire que les coiffeurs posent à leurs devantures : tignasse frisée, petites moustaches, un sourire à l'état stéréotypé, l'habit à la dernière mode, un jabot de dentelles et un diamant à ce jabot. Toujours des gants blancs qu'il ne mettait qu'une

fois : un véritable Antinous du pays Bréda. Les hommes en avaient horreur, les femmes en raffolaient. Musard était l'opposé. Une tête de dogue, les joues trouées par la petite vérole, mal coilfé, mal fagotté, mal cravaté, lorsqu'il consentait à avoir une cravate, mais il avait réellement l'enfer dans le corps, musicalement parlant. Paris, alors amateur d'antithèses, se plaisait à comparer les deux hommes ; il disait :

— Voulez-vous voir un bel homme? Allez au Jardin turc prendre des glaces à côté de Jullien. Voulez-vous, entendre un artiste? Gourez chez Musard !

Musard s'était emparé de vive force du répertoire de Meyerbeer et il l'avait découpé en petites tranches pour les besoins de son concert. Aux Huguenots il avait pris le grand Choral de Luther; à Robert-le-Diable le fameux Chœur des démons. De tout cela il avait fait le thème de quadrilles infernaux et de galops tartaréens.

Mimi Pinson, la grisette d'Alfred de Musset, se sentait venir la chair de poule, dès les premières notes.

Il avait bien d'autres trucs, ce Musard ! Poui s'attacher ses partisans, il avait imaginé une symphonie surhumaine, quelque chose d'indescriptible et d'inanalysable, où, à certain moment, il se redressait, laissait tomber à ses pieds k

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bâton du commandement, à peu près comme Condé à Lérida, et cassait la chaise sur laquelle il avait été assis. Vous ne sauriez croire le succès qu'a obtenu pendant dix-huit mois cette chaise cassée. Les bourgeois rangés, et c'était leur âge d'or, étaient abasourdis d'un tel excès de dépense et de lyrisme; les jeunes gens étaient émerveillés.

Un fils du roi, le duc de Montpensier, ayant gagné un jour de sortie par suite d'une bonne place en thème, demandait comme une faveur d'être envoyé à la chaise cassée du grand Musard. — Mais Paris est un pays où tout passe avec la rapidité de l'éclair. Ce truc vieillit. Il fallut en créer un autre ; c'est alors que Musard fit sortir de sa tête féconde le galop du Danois.

Combien sont-ils, à cette heure, ceux qui se rappellent le Danois ? — Encore une musique d'enfer, échevelée, emportée, furieuse, ce Danois; mais ce n'était rien encore que ses andantes et ses tempêtes de cuivre.

Tout à coup, à la minute où les ophycléïdes et le tam-tam se mêlaient comme s'unissent le tonnerre et la grêle en plein orage, notre incomparable Musard mettait les pieds sur son estrade et il tirait un coup de pistolet. C'était comme un souvenir de ce bal masqué où Gustave III fut tué par Ankarstrœm. En bonne justice, la chose aurait donc dû s'appeler le Suédois. Que voulez-

VOUS ? il y avait déjà de la politique là-dedans, car où n'en met-on pas? M. Gisquet, le préfet de police, intervint. Il ne voulait pas que l'idée du régicide se logeât ainsi dans le programme d'un concert, liante par tout ce qu'il y avait de jeune et d'élégant. Par le fait d'une atténuation consentie, le morceau fut intitulé : le Danois. Presque tous les bals masqués d'alors finissaient par ce coup de pistolet dramatique.

Musard a disparu, un jour, sans bruit, en ayant l'air de s'esquiver comme font ceux qui se retirent, à V anglaise, d'une soirée chez des intimes. On sait seulement qu'il avait laissé son nom à un grand garçon, son fils adoptif, qui lui a donné une étrange et triste célébrité.

Quant à Jullien, il a été longtemps, à Londres, la coqueluche des petites misses aux yeux bleude-mer et des dandys. Écrasé sous trop de succès, il est mort fou, un jour, vers la fin du second Empire.

On cite de lui un mot, apocryphe ou non, que, pendant un éclair de raison, il aurait dit, très peu de temps avant de mourir. En appliquant à son existence d'instrumentiste le titre d'un des drames de Shakespeare, il se serait écrié :

— Beaucoup de bruit pour rien.

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