CHAPITRE Vil
Gustave III. — Le cinquième acte. — Gontier. — Arrétons-Saisissons. — Le Rossignol. — Chez M. Cave. — Au théâtre Chantereine. — Un mot de Levasseur. — Répétition générale des costumes. — Nobles figurantes. — Le galop
-des ours. — Ali-Baba. — • Pourquoi sa chute? — Don Juan. — Madame Damoreau. — M. G. Benedit. — Fanny Essler. — La Tempête. — Les deux mers.
— Rue Paradis-Poissonnière et rue Nicolas-Flamel. — La danse sensuelle. —
— Thérèse Essler. — La Juive. — Quériau Sigismond et Quériau Scévola. — : Quériau et Simon. — Mort de Quériau. — Fin du règne de M, Véron.
Nous avons dit les triomphes de Robert le Diable et de la Sylphide, l'histoire de la Tentation, les niaiseries de Nathalie et les recettes de la Révolte au sérail. Nous arrivons à Gustave. Le libretto de Gustave avait été écrit pour Rossini ; mais il préféra Guillaume Tell :
Sous ses heureuses mains le cuivre devint or.
Guillaume Tell l'a si admirablement inspiré, que je me I reproche souvent d'avoir traité avec trop de légèreté le chefd'œuvre Jouy, Bis et Ce. M. Scribe, auquel nous rendrons [justice plus tard, n'aime pas à rien perdre; il repassa à Àuber Vours refusé par Rossini; et l'avenir s'est chargé de prouver que Rossini n'avait pas trop mal jugé Vours Scribe.
Gustave III est moins un opéra en cinq actes qu'un ballet en un acte, précédé d'un long prologue chantant. Sans s'en douter, Auber était sous cette préoccupation quand il en composa la musique. Dès le premier acte, le cinquième acte le poursuit : s'il lui vient une idée, une mélodie, une phrase,
il les réserve pour ce cinquième acte qui doit étinceler do musique, comme il doit étinceler de lumières, de luxe et d'or. Pendant quatre actes, Auber fait des économies; on sent qu'il ne laisse tomber qu'à regret sur ces quatre parias quelques bribes de son charmant esprit : c'est agréable, bien fait, mais pas un seul morceau qui sente l'inspiration, le génie. Le poète tue le musicien, le ballet tue l'opéra.
Mais le cinquième acte arrive. Débarrassé de Gustave et de M. Scribe, voyez comme le musicien est vif, léger, content : c'est un cheval de course qui a fa'it quatre tours du Champ de Mars avec cent livres de surcharge et qui, au cinquième, ne porte plus qu'une plume. Voyez comme la situation le soutient ; comme il se sent à son aise, heureux, inspiré dans ce royal salon, au milieu de ces seigneurs, de ces grandes dames , au milieu de ces costumes si variés et si riches, de ces splendeurs féeriques. Il sème les mélodies à pleines mains; il les prodigue, il les jette aux pieds do tout ce qui danse, de tout ce qui saute.
D'abord c'est le pas des folies, dansé par les sœurs Noblet; puis le pas des hussards, dansé par les plus jolies hussardes de l'Opéra : Duvernay, Vagon, Varin, Ropiquet...; puis le pas à deux têtes, puis le galop, cet admirable galop qui a le diable au corps, ce galop qui restera le modèle et le désespoir de tous les galops passés, présents et futurs.
Mais les pauvres chanteurs, plaignons-les : tous ces bravos, tous ces cris, à peine si par charité on leur en a jeté quelques-uns. La fatigue, la préoccupation du musicien, ils la partagent , ils réprouvent quand ils chantent. Nourrit- Gustave, LevdiSSCUY-Ankarstroè'm se sentent paralysés, humiliés par cette dure nécessité d'amuser le tapis , de bien endormir le public pendant quatre actes, pour qu'il se réveille avec fureur au cinquième. Mademoiselle Falcon , qui
avait si brillamment débuté dans Robert le Diable, créait pour la première fois un rôle nouveau. L'insignifiance du rôle, le costume, la poudre l'écrasèrent ; elle mentit un peu à ses magnifiques débuts; mais quelle revanche elle prit dans Don Juan !
Grâce à son cinquième acte, Gustave se soutint quelque temps à la hauteur des plus belles recettes ; mais bientôt il tomba au rang, au chiffre qu'il méritait. Les quatre actes disparurent du répertoire, le cinquième acte seul survécut.
Ce cinquième acte était émaillé, bariolé de mille costumes de toute sorte, de tout caractère, de tout pays: cracoviennes et polichinelles, arlequins et bergères, bayadères et gardesfrançaises, naïades et albanais, tritons et chinoises. On y voyait un amour Louis XV, petit homme gros, court et pansu, poudré, couronné et habillé do roses; ce petit homme avait eu un nom, un vrai nom : il s'appelait Gontier ; mais ce nom avait fait place à un nom de guêtre, de fantaisie, de position. Choriste, chef d'attaque, hurlant, beuglant de toutes ses forces: En avant, marchons! — De la prudence ! faisons silence! — Arrêtons! saisissons! (tous les chœurs commencent ainsi) on l'avait surnommé Arrêtons- Saisissons. Pourquoi pas En avant, marchons? ou De la prudence! faisons silence? Je l'ignore ; je n'explique pas, je raconte.
Or cet Arrêtons-Saisissons avait tenu jadis en province l'emploi de bailli, et parlait sans cesse de ces beaux temps avec enthousiasme, mais sans se croire déchu de la haute position chantante qu'il avait autrefois occupée. Tout le monde à l'Opéra, premiers sujets et autres, s'amusait à le mettre sur le chapitre de son glorieux passé.
— Depuis quand , lui disait un jour Levasseur , depuis quand, mon cher Arrêtons-Saisissons , avez-vous quitté le théâtre?
— Quitté le théâtre, monsieur Levasseur ! mais je n'ai pas quitté le théâtre : je suis artiste de F Académie royale de musique.
— Pardonnez-moi cette question indiscrète : la langue m'a fourché. Je voulais vous demander depuis quand yous avez renoncé à jouer les baillis.
— Je n'y ai pas renoncé, je les joue toujours, quelquefois, pas aussi souvent qu'on me le demande; c'est-à-dire...
— Et si nous, vos camarades, vos amis, nous vous priions de chanter le bailli du Rossignol ?
— Je verrais... je réfléchirais...
Tl n'avait pas plutôt lâché cette imprudente parole, qu'une foule de petites voix se faisant bien tendres, bien caressantes, répétèrent en chœur: — Mon petit monsieur Arrêtons- Saisissons, le bailli, s'il vous plaît ! le bailli, s'il vous plaît ! le bailli, s'il vous plaît!
— Cela vous fera bien plaisir ?
— Ouil oui! oui!...
— Va donc pour le bailli du Rossignol !
— ■ Vive Arrêtons-Saisissons ! vive le bailli ! s'écria la troupe joyeuse.
— Mais qui chantera Colin? dit Arrêtons-Saisissons,
— Moi, dit'madame Dabadie.
— Moi, dit Alizard.
— Moi, dit madame Damoreau.
— Et Philis ?
— Moi, dit encore Alizard.
— Il y a moyen de tout arranger, continua le vieux choriste ; je prends acte de votre bonne volonté, messieurs et mesdames.
Il arrangea tout si bien que Lafont consentit à jouer Colin, et madame Damoreau Philis. Arrêtons-Saisissons pouvait
être fort ridicule, mais il n'était pas un imbécile. Au fond de cette plaisanterie il apercevait clairement une recette de 500 francs, et 500 francs ne sont pas à dédaigner pour un ex-bailli.
Cependant, en sa qualité d'artiste appartenant à l'Académie royale de musique, il ne se crut pas le droit de monter une partie i à la salle Ghantereine sans demander pour luimême une autorisation spéciale au ministre. Il parvint jusqu'au directeur; des Beaux-Arts.
— Monsieur le directeur, lui dit-il, je. suis artiste de l'Opéra ; M. Duponchel m'a permis de jouer le Rossignol à la salle Chantereine, mais il me faut encore votre autorisation : serez-vous assez bon pour me la donner ?
— C'est extraordinaire, murmurait M. Cave, je croyais connaître tous les chanteurs de l'Opéra : comment vous appelez-vous donc, monsieur?
— Gontier.
— Connais pas.
— M. le directeur me connaît peut-être sous mon autre nom, mon nom de guerre d' Arrêtons-Saisissons?
— Vous vous appelez?...
— Arrêtons-Saisissons..* pour vous servir, monsieur le directeur.
M. Cave ne savait s'il avait affaire à un mystificateur ou à un fou ; mais la figure candide de l'honnête choriste leva tous ses doutes; il le fit causer, raconter sa vie, l'origine de son singulier surnom, et lui accorda l'autorisation demandée, en lui promettant d'assister à la représentation.
Le jour venu, Habeneck conduisait l'orchestre ; Tulou était à son poste avec sa flûte (la flûte, dans le Rossignol, chante