‹ Petits mémoires de l'OpéraChapitre 9 sur 49 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La loge Crosnier et la loge Asberg. — La mère Crosnier. — Adolphe Nourrit. — Habeneck. — Taglioni. — Madame Stolz. — Duprez. — Voilà comme on écrit la mythologie. — L'Arthur au bouquet et à la lettre. — Le chapitre des mœurs. — Les conseils et le pain de la mère Crosnier. — Mademoiselle V. . . à dix ans et à dix-huit. — Dialogue. — Le plus long. — Grand cordon et cordon bleu. — Le père Crosnier. — M. Crosnier directeur de l'Opéra. — Mot de Louis XIV et

' mot de M. Crosnier. — Les traditions. — Population de l'Opéra. — Les petits ménages. — Quarante ans de service.

Le mortel assez heureux pour être admis dans les coulisses de l'Opéra n'a pas tout vu. Il lui reste à voir un côté plus intime encore, les coulisses des coulisses, la loge de madame Crosnier.

D'abord madame Crosnier, ou mieux, la mère Crosnieri n'est ni une danseuse, ni une chanteuse; elle est concierge, ' concierge du théâtre; ne pas confondre le théâtre avec] Fadministration, qui a aussi son concierge, le couple Âsberg, domicilié dans la cour et la cave de l'Opéra.

La loge Crosnier et la loge Âsberg n'étaient pas cousines :J elles ne se voyaient pas, elles ne se parlaient pas; il existait! entre elles une rivalité, un antagonisme qui n'en vint ja-1 mais aux mains, mais qui eût bien voulu y venir.

Madame Asberg, qui portait chapeau, avait une bonne etf très-peu de littérature, ne se gênait pas pour rire des pataqu 'est-ce de la mère Crosnier et de son casaquin d'indienne.

De son côté, la mère Crosnier ne manquait jamais de sel boucher les oreilles et de hurler bravo , toutes les fois que

'ésonnait le piano do la loge Asberg; car la loge Asberg tait mélomane, pianomane forcenée en la personne de sa ille chérie. Dans le cours de ses premières années, la jeune, maigre et intéressante Àsberg s'était livrée à l'étude du pliant; elle avait même failli devenir une grande chanteuse; 1 ne lui avait manqué que de la voix. Longtemps elle avait eru avoir dans le gosier 100,000 francs de rente, et elle ivait fini par n'y trouver qu'un chat. C'est pourquoi la jeune Asberg s'était réfugiée dans le sein du piano, qui, l'ingrat, le lui rendait pas non plus amour pour amour. Cependant, après dix ans de piano forcé, elle était devenue de première force... sur la polka.

La mère Crosnier était bien supérieure à ces portiers diettantes. Franchement concierge, concierge de la tête aux pieds, l'œil, l'oreille à tout, le verbe haut, à cheval sur ses devoirs, honnête au milieu de tous ces vices qu'engendrent a misère et la vanité, bonne pour les petits, fière avec les grands, d'une taille élevée, forte en hanches, la mère Crosnier avait fait de sa loge une sorte de tribunal, une espèce de royauté qui ne comptait avec personne et avec qui tout le monde comptait. Elle était, après le directeur, avant le directeur peut-être, la plus grande puissance de l'Opéra.

En sa qualité de concierge des coulisses, elle présidait à la porte* réservée aux artistes.

On connaît le passage noir, infect, immonde qui donne sur la rue Grange-Batelière et où, le soir, tant de bergers attendent leurs bergères. Au bout de ce passage se trouve une porte : cette porte conduit à la loge de la mère Crosnier, rendez-vous, pendant la journée, de tout ce que l'Opéra compte de gros bonnets en tout genre.

C'est dans cette loge, ou plutôt devant cette loge, c'est là, dans ces cinq ou six mètres carrés, qu'en plein jour on pouvait

voir, sans maillot et sans fard, sous leur forme naturelle,) ces grands artistes qu'en scène, le soir, on ne voit que peints, rembourrés et déguisés : Levasseur, Nourrit, mademoiselle) Falcon, madame Damoreau, mademoiselle Essler.

Jamais Nourrit ne montait au théâtre sans causer avec laj mère Grosnier, car il l'appelait la mère Crosnier, familia-l rite rare et précieuse qu'il ne partageait qu'avec Habeneck et Taglioni, dont le tabac et les pirouettes avaient captivé )a superbe concierge.

Madame Stolz allait plus loin, elle la tutoyait, et disai Crosnier tout court; ce qui, dans la bouche de la favorite, était du meilleur goût et du meilleur ton.

Les autres sujets l'appelaient respectueusement marne Crosnier.

Duprez, qui avait succédé à Nourrit, apprit à ses dépens que les bonnes grâces de la mère Crosnier ne faisaient pas partie de l'héritage.

Un jour, dans l'ivresse du triomphe, il se permit un imprudent : « Bonjour, la mère Crosnier ! » Elle ne se fâcha pas, elle ne répondit rien ; mais elle lui lança un regard, quel regard ! Depuis il n'a jamais recommencé.

La mère Crosnier avait trop aimé Nourrit pour pardonner à son heureux rival. Je crois même que depuis la mort, à Naples, de l'infortuné ténor, elle n'a jamais adressé -la pa rôle à Duprez; et, avec cette logique et cette modération qui n'appartiennent qu'aux portières, elle ne l'appelait jamais autrement que l'assassin de M. Nourrit!

Que n'a-t-on pas dit de la mère Crosnier, de sa complaisance à remettre à ces demoiselles lettres et bouquets, de sa complaisance à donner leurs adresses, des sommes fabuleuses qu'elle a réalisées à ce double et charmant métier? Pauvre mère Crosnier! a-t-elle été méconnue, insultée, ou- •

tragée! Cerbère métamorphosé en Mercure! Voilà comme on écrit la mythologie! Certes, il n'a pas manqué de galants qui ont mendié ses services et qui les eussent payés au poids de l'or ; mais leurs suppliques, elle les accueillait avec une grâce qui ne les encourageait pas à la récidive.

— Voulez-vous, madame, être assez bonne pour remettre cette lettre et ce bouquet à mademoiselle Olympe? lui disait un Arthur.

— Avec le plus grand plaisir, mon cher monsieur; revenez demain, vous aurez votre réponse.

Arthur lui glissait discrètement dans la main une pièce de vingt francs qu'elle ne refusait jamais, et s'en allait en fredonnant :

La victoire est à nous !

Le lendemain, Arthur, plein d'espoir, venait chercher sa réponse.

— Votre réponse, la voici, disait la mère Crosnier en lu tendant sa lettre décachetée et son bouquet fané; mademoiselle Olympe ne veut pas entendre parler de vous, elle dit que votre lettre sent trop bon et votre bouquet pas assez.

— Et mes vingt francs ? hasardait timidement Arthur.

— Vos vingt francs! je les avais oubliés...

Elle tirait alors la pièce de sa large poche ; et avisant une petite fille, une enfant de l'Opéra qui passait;

— Sidonie! Sidonie! viens ici, ma petite, ce bon monsieur veut bien te faire présent de ces vingt francs ; remercie* salue et va-t'en. *

Arthur était déjà parti salis attendre les remercîments de Sidonie.

Sur le chapitre des mœurs, sans être par trop bégueule, la mère Crosnier n'entendait pas raillerie; elle acceptait les

fautes commises, elle ne les provoquait jamais; elle ne tentait personne, mais elle ne repoussait pas de son sein celles qui avaient succombé à la tentation. Elle était la providence de ces pauvres filles, figurantes ou premiers sujets en herbe, fatalement prédestinées au vice par l'exemple ou par d'ignobles espérances maternelles ; elles la consultaient, lui racontaient leurs misères, et toujours et à toutes elle donnait de bons conseils, et quelquefois du pain. Sans le pain de la mère Crosnier, plus d'une sylphide affamée n'eût pas eu la force de danser le soir.

Demandez à mademoiselle V..., aujourd'hui riche, heureuse et mariée sous le plus beau ciel du monde. Demandezlui combien de fois, quand elle avait dix ans, elle est arrivée à l'Opéra sans avoir déjeuné ; combien de fois la mère Crosnier lui a donné le pain que lui avait refusé sa mère 1 Mademoiselle V... n'a rien oublié : sa prospérité et le mariage ne l'ont pas rendue ingrate, la dame châtelaine n'a pas renié les dettes de la figurante.

A dix-huit ans, mademoiselle V... n'était pas précisément jolie, mais sa physionomie piquante, son ardeur à la danse,' son ambition, son talent déjà remarqué la désignaient au. choix du directeur. A la prochaine promotion elle devait passer premier sujet: elle ne passa pas. Quel désespoir! et cependant quel chemin elle avait fait : elle déjeunait tous les matins ! Comme toujours, elle alla se jeter et pleurer dans les bras de la mère Crosnier.

— Et cependant, marne Crosnier, lui dit-elle, si je veux, il ne tient qu'à moi d'être premier sujet.

— Alors, pourquoi te désoler ?

— C'est que... c'est que...

— Ah ! je comprends! rien pour rien, n'est-ce pas? un ami qui ne donne pas sa protection, qui...

— N'en dites pas de mal, il est si bon ! il m'aime tant!

— Et toi?

— Moi... moi... je voudrais être premier sujet.

— Ecoute, mon enfant, tu es pressée, tu ne veux pas attendre : n'attends pas, et tu feras bien ; attends, et tu feras mieux encore.

•*" Mais, marne Crosnier, vous savez bien qu'il m'a promis de m'épouser.

— Raison de 'plus pour attendre, ma fille... raison de plus pour attendre; plus on promet, moins on tient. Tu demeures rue Coquenard?...

— Oui, marne Crosnier, n° 11, au cinquième, sur le derrière.

— Rue Coquenard, second arrondissement. Eh bien, ma ïlle, pour te marier au second arrondissement, si tu passes par le treizième, tu prends le plus long. As-tu compris?

— Oui, marne Crosnier.

Mademoiselle V... n'en fit qu'à sa tête : elle prit le plus

long, selon l'expression de la mère Crosnier, et elle n'en est pas moins arrivée au port, au mariage: tout chemin mène à Rome. Elle s'est mariée en 1848, à une époque où tous les rangs, toutes les distinctions sociales étaient ou se Croyaient menacés; mais il a fallu une révolution pour que l'avenir ne donnât pas raison à la mère Crosnier.

La mère Crosnier était, si je puis m'exprimer ainsi, un illustre cordon : — on dit bien une illustre épée. En fait de cordons, elle les méritait tous : concierge, le grand cordon de tirage; cuisinière, te cordon bleu; car la mère Crosnier cuisinait avec la plus rare perfection. Pour le bœuf à la mode et la matelote normande, je ne connais que Sophie qui soit digne de lui être comparée. C'est à propos d'une

sauce, son chef-d'œuvre, qu'a été poussé ce cri d'un estomac reconnaissant : « A celte sauce-là, on mangerait son oncle! »

Vers deux ou trois heures, la mère Crosnier allumait son fourneau et elle se mettait à l'œuvre. Alors se répandait de sa loge. (sa loge était aussi sa cuisine), dans la cour de l'Opéra et dans le passage noir, un délicieux parfum culinaire.

— C'est le dîner du directeur qu'on apprête, disaient les ignorants qui passaient par le corridor noir ; est-il heureux, ce M. Yéron!

— C'est le dîner du père Crosnier, disait-on avec plus de vérité dans la cour de l'Opéra; car il existait un père Crosnier, septuagénaire adoré, qu'à force de soins et de gelées de viande, de tendresses et de consommés, sa cuisinière légitime a fait vivre dix ans de plus. Jamais pour le digne homme, jamais de volaille assez fine, de marée assez fraîche, de primeurs assez précoces, de vin de Château- Margaux assez généreux. C'était un touchant spectacle que de voir cette bonne et colossale femme dorloter avec amour ce vieillard en lévite bleue et... en enfance."

Mais les. méchants ne croient à rien. Ils gâtent tout ce qu'ils touchent. N'ont-ils pas été jusqu'à incriminer le dévouement conjugal de la mère Crosnier? N'ont-ils pas osé dire que la portière tenait plus à sa porte que Baucis ne tenait à Philémon ; que, Philémon trépassé, Baucis cran gnait de perdre sa porte, sa très-^chère porte ? Mensonge ! calomnie ! Le père Crosnier est mort^ et la mère Crosnier est restée à la porte ; elle n'y a pas été mise* à ta porte. Elle eût voulu y mourir* elle y serait morte; mais* comme tous les Etats, l'Opéra a ses révolutions ; la dynastie Crosnier a

DE L'OPERA m

remplacé la dynastie Roqueplan, et, victime des grandeurs, la mère Crosnier a dû se résigner à vivre de ses rentes, loin de l'Opéra, loin de sa loge.

M. Crosnier, directeur, administrateur de l'Opéra! Dans cette élévation, dans cette fortune loyalement conquise, il y a de grands enseignements et aussi des encouragements pour les hommes qui ne sont pas nés au sein d'une classe privilégiée. La société ne connaît plus de parias, elle ne rejette que les fainéants et les sots. Tout ce qui est honnête, intelligent, actif, n'arrive pas toujours, mais peut arriver; et les idées ont tellement marché, qu'une fois arrivé, loin d'en rougir, on est fier de son origine.

Un autre que M. Crosnier eût peut-être refusé la direction de l'Opéra ; un autre eût craint de réveiller certains souvenirs. M. Crosnier a mieux jugé son temps et les hommes. On avait fait appel à son dévouement, à son expérience, et il s'est laissé forcer la main, et nous l'avons vu développer sur un théâtre nouveau tous les talents, toutes les ressources qu'il avait déployés dans le cours de sa laborieuse et honorable carrière. Mais voilà près de cinquante ans que M. Crosnier vit sur la brèche ; il a acquis le droit de se reposer sur ses lauriers et sur son Corsaire. La fortune n'aime pas la vieillesse.

— Que voulez-vous, disait Louis XIV au maréchal de Vil— leroi, après la bataille de Ramillies, que voulez-vous, monsieur le maréchal, on n'est pas heureux à notre âge î — Parole 'généreuse et vraie, vraie au théâtre comme à la guerre, et ique M. Crosnier connaissait avant nous. A son âge on n'est Ipas toujours heureux. Gare Ramillies !

Mi Crosnier marche à l'Opéra sur un terrain qu'il ne connaît pas. Je n'ajoute pas grande toi à une naïveté qu'on lui prête :

Gi PETITS MÉMOIRES

— Que faites-vous ce soir? lui disait un de ses amis.

— Ce soir, mon cher, j'irai entendre Guillaume Tell; croiriez-vous que je n'ai jamais entendu Guillaume Tell ?

Evidemment, le mot est apocryphe , mais il y a un fond de vérité. L'Opéra ne se dirige pas comme l'Opéra-Gomique.

L'Opéra est le théâtre des traditions; ces traditions, M. Crosnier ne s'en doute pas : M. Véron et M. Duponchel les connaissaient, les pratiquaient et les respectaient.

Les traditions! A l'Opéra, le succès est là, la fortune est là. Savez-vous ce qu'il en a coûté à M. Pillet pour les avoir méconnues, sans parler du reste? 663,000 francs.

Savez-vous, au contraire, ce que le culte des traditions a rapporté à M. Véron? 900,000 francs; à M. Duponchel? 731,000 francs, et le chiffre Duponchel eût atteint et même dépassé le chiffre Yéron, si la subvention fût restée la même

our M. Duponchel que pour M. Véron.

Mais revenons à la mère Crosnier.

A quatre heures, Odette dînait dans sa loge tête à tête avec son vieil enfant. Après le dîner, en été, celui-ci prenait sa canne et se traînait sur le boulevard ; l'hiver il montait dans ses appartements : la porte vitrée sur la cour de l'Opéra se fermait; l'épouse, le cordon bleu disparaissait, il ne restait plus que la concierge. La concierge s'installait dans sa niche, et de là elle voyait défiler devant elle toute une armée, tout un monde de jeunes et fringants seigneurs, de jeunes et voluptueuses sylphides, pour le moment crottés jusqu'à l'échiné. Pas un, pas une n'entre, ne sort et ne ressort sans passer par son œil gris et perçant, par cet œil qui vaut, à

ui seul, tous les yeux d'Argus. Depuis cinq heures du soir jusqu'à une heure du matin, défense de sommeiller une minute, de se retourner, de se moucher, ou vite un intrus profite de l'armistice et se faufile dans le théâtre ; mais plus

vite encore il rebrousse chemin à cette voix formidable qui lui crie : — Où allez-vous ?

Qui pourrait, les jours de représentation, compter tout ce qui passe et repasse par la porte Crosnier ? D'abord, ce sont les pelotons de claqueurs, sous les ordres de leurs brigadiers. Ceux-là vont occuper leurs positions militaires au parterre ; on ne les revoit plus de la soirée;

Puis viennent les vétérans, — ils sont bien cent, les vétérans,— futurs soldats de Cortez, Gessler ou Charles VI;

Puis cent machinistes ;

Puis cent figurants ou figurantes ;

Puis cent choristes et coryphées ;

Puis cent lampistes, arroseurs, balayeurs ;

Puis les enfants, les marcheuses, les sujets, les auteurs, les coiffeurs, les perruquiers, les habilleuses, les tailleurs, les femmes de chambre, les mères, les sœurs: total, huit ou neuf cents hommes ou femmes, — sans compter les chevaux!

Et tout ce monde entre ou sort dix fois par soirée ; tout ce monde est altéré et va boire la goutte chez le marchand de vin , ou une bouteille de bière au café voisin.

Ah ! le métier de la mère Crosnier n'était point une sinécure!

En énumérant tout ce qui passe par la porte Crosnier, je n'ai pas cité les petits ménages, faute grave et qui demande une réparation.

L'Opéra compte trois classes de petits ménages. On appelle ainsi ces unions temporaires et charmantes qui se signent, les unes par-devant Mc Champagne, les autres pardevant Me Garât et ses collègues.

Première classe : petits ménages de prétoriens, locataires de loges , amis de la maison , hauts et puissants personnages! Ces heureux de la vie jouissent du privilège de

monter au théâtre par le même escalier que les chevaux et les claqueurs ; quel privilège ! Mais c'est un privilège. Et puis, quelquefois ils sont pressés, impatients: les bayadères en titre ont failli attendra.

Seconde classe de petits ménages : habitués de l'orchestre, lionceaux qui font leurs premières armes, et qui, à la première vacance, passeront lions effectifs ! Sans être à la hauteur de leurs maîtres de la première classe, ils ont le droit (Y attendre leurs esclaves au pied de Vescaîier privilégié, et de causer avec la mère Crosnier.

Troisième classe : menu fretin d'obscurs amoureux qui attendent dans le passage noir d'obscures et mûres figurantes.

Un dernier trait peindra la mère Crosnier.

Quand elle prit sa retraite , elle comptait quarante ans de service, et pendant ces quarante ans, elle ne s'est pas absentée un seul jour; elle n'a pas demandé un seul congé; elle n'a pas mérité une seule réprimande ; elle n'a pas été malade une seule fois. C'était une santé de fer et un dévouement de la vieille roche.

Mais, le croira-t-on? la mère Crosnier n'a jamais entendu un seul opéra, n'a jamais vu un seul ballet. Comment eûtelle pu être à la fois à sa porte et dans la salle? Dans la salle, elle n'y metlait les pieds qu'après la représentation, lorsque tout était fini. Alors, une lanterne sourde à la main, en compagnie d'un inspecteur et d'un pompier, elle faisait le tour du théâtre, de la salle; elle visitait les loges, les coulisses, veillait à l'extinction des feux, et ne se couchait que lorsqu'elle était sûre qu'aucun incendie n'était à craindre.

La fortune, leuvie de tout un quartier, d'un immense quartier, étaient entre ses mains. Mais le quartier pouvait dormir tranquille, — La mère Crosnier veillait sur lui.

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