‹ Petits mémoires de l'OpéraChapitre 11 sur 49 · FA-pression consacrée · texte numérisé non relu

FA-pression consacrée

un duo avec Philis) ; tous les gros bonnets de l'orchestre avaient réclamé l'honneur de participer à cette solennité. La salle avait été louée et enlevée huit jours d'avance ; on était là en famille, en plein Opéra. Chanteuses, danseuses, figurantes, marcheuses avaient fait des bassesses pour obtenir, non pas une loge, mais une place dans une loge : quant au parterre, ce n'était pas un parterre de rois, mais un parterre de lions. La représentation fut magnifique , la recette phénoménale, elle dépassa 800 francs ! Arrêtons-Saisissons, avec ses traditions de lSfcilli de province , ressemblait à un vieux portrait de famille exhumé du grenier, ce qui ne l'empêcha pas d'être criblé de bravos, d'applaudissements et de bouquets. Une danseuse maigre déposa sur sa tête une couronne de laurier, et la toile tomba et se releva dix fois aux cris frénétiques de : Arrêtons-Saisissons ! La foule enthousiaste ne pouvait assez contempler les traits augustes du bénéficiaire, lui exprimer assez bruyamment sa profonde admiration. Le lendemain, il crut devoir aller faire des visites de remercîment aux plus chauds promoteurs de sa représentation. Levasseur ne fut pas oublié. — Vous avez chanté hier comme un ange, mon cher Arrêtons-Saisissons, lui dit-il.

— Je ne suis pas content de moi.

— Vous êtes bien difficile.

— Non, non, je ne suis pas content de moi ; je crois même, ceci bien entre nous, je crois même que j'ai chanté faux.

— Vous croyez? bah ! au fond de la salle, cela ne s'entendait pas...

Je reviens à Gustave III.

Dans Robert le Diable, Y acte des nonnes, M. Duponchel avait déjà donné une éclatante preuve de talent; dans Gustave, il se révéla tout à fait ; il se posa comme l'Alexandre dei la mise eiL sçène du monde, comme le César du costume.)

Voilà ce que Ton sait; mais ce qu'on ne sait pas, c'est que M. Duponchel portail jusqu'à Ja passion l'amour de son art. Quelques jours avant la première représentation de Gustav$, une répétition générale des costumes est annoncée. Ce jour-là M. Duponchel est malade, dans son lit, avec une luxation du col du fémur. Mais le nouvel opéra dépend du cinquième acte; le cinquième acte dépend des costumes, de leur richesse, de leur exactitude, et M. Duponchel n'a pas le temps d'être malade. Assis dans son lit, flanqué de M. Géré le costumier, et de la maîtresse couturière, il fait défiler devant lui, un à un, une à une, toute une armée de premiers sujets, de figurants et de figurantes. Chacun s'arrête au chevet de son lit; il inspecte chacun de la tête aux pieds; il fait ses observations, donne, dicte ses ordres. A deux heures du matin, la revue est passée, il se recouche; il reste seul, fatigué, épuisé : mais qu'importe? le succès du cinquième acte et de l'Opéra est assuré. M. Duponchel avait tout vu par luimême, et

Il n'est pour voir que l'œil du maître.

De tels etForts ne furent pas perdus. Jamais, non jamais il n'y eut exemple d'un tel enthousiasme/Quand la toile se leva sur ce prodigieux ballet de Gustave, loges, orchestre, stalles, parterre poussèrent un cri d'admiration, et le cri dura tant que dura le ballet. Auguste et sa claque purent prendre des leçons de bravos et de trépignements.

Le succès alla pliîs loin. Quelques nobles dames daignèrent honorer de leur présence sur le théâtre le Bal de Gustave. Madame d'Egmont allait bien aux Porcheronsl Avant d'entrer en scène, on faisait une halte chez M. Duponchel, et là on mettait son domino, son loup. Cette petite débauche de danse, qui sentait un peu la Régence, eut désiré garder l'in-

cognito; mais le secret de l'Opéra, c'est le secret de la co-l médie. La chronique prétend qu'entamée sous le masque, plus d'une tendre infamie se poursuivit et se commit plus! tard et ailleurs, sans masque, et que Gustave retrouva à Paris plus d'une fragile comtesse Ankarstroèm : la chroniqii#ne dit pas tout ce qu'elle sait.

Les prétoriens des avant-scène ne voulurent pas se laisser distancer par ces nobles figurantes; un mardi gras ils s'affublèrent de peaux d'ours, et le public assista à une scène qui n'avait pas été promise par l'affiche, à une danse d'ours abonnés. En 1833 on s'amusait, en 1856 on fume et l'on joue à la Bourse.

Les représentations $ Ali-Baba furent moins gaies. Dans Ali-Baba tout était ennuyeux, soporifique, poëme, musique et jusqu'au ballet, dont les airs cependant avaient été composés par Halévy. Ces fastidieux quarante voleurs eussent mieux fait de rester éternellement enfouis dans leurs cruches et dans les œuvres de Galland.

Chérubini, demandant à l'Opéra l'hospitalité pour Ali- Baba, m'a toujours fait l'effet de Bélisaire tendant son casque aux passants. Ali-Baba est un de ces opéras fossiles qu'un directeur n'accepte que l'illustre vieillesse d'un auteur sur la gorge. Il était convenu qu'Ali-Baba était un chef-d'œuvre, et sous peine d'être déclaré un Vandale, le directeur devait en passer par le chef-d'œuvre — et par une perte de 50 ou 60,000 francs. Mais le public, qui n'était pas tenu aux mêmes égards que M. Véron, bâilla si haut, sWort au nez d'^?- Baba, que de vrais sifflets eussent été moins éloquents. Le public condamna sans appel et exécuta sans pitié ces quarante voleurs, qui ne Vavaient pas volé.

Chérubini ne pouvait revenir de sa surprise ; il cherchait partout la cause de la déconfiture d' Ali-Baba, partout, ex-

cepté dans sa musique, et il finit par trouver la clef de ce mystère plein d'horreur.

— Avec de misérables chœurs comme ceux de l'Opéra, disait-il, il n'y a pas de succès possible. Jamais je n'ai pu parvenir à faire chanter ni même à faire marcher en mesure, un seul de mes quarante voleurs.

En effet, pendant les répétitions, la marche des quarante voleurs l'avait complètement absorbé. Il ne cessait de taper avec sa canne sur le plancher et de crier : — En mesure, messieurs!... messieurs, en mesure!

Le 10 mars 1834, Don Juanfiï son apparition rue Lepelletier. En passant de l'Opéra italien à l'Opéra français, Dow Juan s'était tènorisè, et bien lui en avait pris ; les lassestailles ne sont faites que pour chanter les tyrans, les maris, les pères et les traîtres. Aux ténors, aux ténors seuls l'amour et la romance au pied d'un balcon ! Don Juan était admirablement monté: M-Véron avait ouvert sa caisse, et M. Duponchel avait présidé aux costumes et aux décorations ; le poëme étincelait de vers charmants, poétiques, et à l'Opéra on n'était pas blasé sur la poésie ; le fournisseur ordinaire, M. Scribe, en est avare. Nourrit faisait Don Juan; Levasseur, Leporello ; mademoiselle Falcon , doua Anna; mademoiselle Dorus, Elvire; madame Damoreau, "Zerline. Lafont seul faisait ombre au tableau ; Lafont remplaçait Rubini et chantait la romance : O mio tesoro I Don Juan n'obtint qu'un succès d'estime. L'estime est une belle chose ; mais au théâtre l'estime ne vaut pas l'argent.

Malgré son admirable talent, madame Damoreau n'a jamais exercé aucune influence sur les recettes à l'Opéra; qu'elle chantât ou que mademoiselle Jawureck chantât, pas un centime de plus, pas un centime de moins. Après dix ans de pénombre, madame Damoreau quitte l'Opéra, passe à

l'Opéra-Comique, et dès qu'elle paraît, la salle est comble et pendant dix autres années son nom sur l'affiche est pou la foule un aimant invincible.

A quoi tiennent les destinées d'un artiste ? Madame Damoreau est à l'Opéra-Comique ce qu'elle était à l'Opéra. Ces toujours cette voix pure, légère, infaillible ; c'est toujours c< style à elle, ce style qu'elle a créé et auquel elle a initié quel ques rares élèves ; car madame Damoreau, dit un de ses bio graphes, M. G. Benedit, a fourni d'excellentes élèves, probablement comme une vigne fournit d'excellent vin, un» houillère d'excellent charbon. Cette biographie de madam< Damoreau par M. G. Benedit n'est pas assez connue, on m< saura gré de la faire connaître en passant. C'est la perfectioi du genre.

Madame Damoreau est la fille de monsieur et madame Montalant ; elle n'est pas plus Italienne par l'éducation que par le sang. Pour professeur de chant, elle eut M. Plantade et « l'abbé Jacques lui apprit l'histoire, la géographie et tout ce gui s'ensuit. »

A la place de madame Montalant, je n'aurais pas aime qu'on apprît à ma fille tout ce qui s'ensuit.

Lorsque mademoiselle Cinthie Montalant (Cinthie don plus tard on fit Cinti au Théâtre-Italien), sut l'histoire, le géographie et tout ce qui s'ensuit, « elle put sans restriction* se livrer à son goût dominant pour la musique.

» Une harpe était dans la maison qu'elle habitait (un autre eût dit : il y avait), et elle se mit à jouer de la harpe.

» La petite Cinthie, qui avait appris ses premières leçon* de solfège en copiant de la musique à cinq centimes la ligne, se composait pour elle des caprices, des rondeaux brillants, morceaux informes, construits en dépit de toutes les règles. Ce fut dans ces heureuses dispositions qu'elle fut présentée

au Conservatoire. » Heureuses ! vous trouvez , monsieur G. Benedit?

Mademoiselle Cinti entra au Théâtre-Italien, puis à l'Opéra. « Jamais l'Académie royale n'avait entendu RAI- SONNER un organe plus enchanteur. » (RAISONNER! l'orthographe y est.) Plus loin : « Madame Damoreau est à elle seule une des plus belles chroniques du moyen âge; elle semble avoir été créée pour cette vie d'amour et de galanterie (peste soit du compliment!) ; elle a un visage historique (tant pis pour elle! ) ; elle fait passer dans son chant toutes les grâces de sa personne, si bien qu'en l'écoutant avec le sens intime de la poésie, on se sentait transporter (au lieu de transporté! ) sur les ailes de la pensée à deux siècles d'intervalle, aux mêmes lieux où se passe la scène dans l'opéra de Rossini. »

Quel style I quel galimatias ! quel terrible biographe que M. G. Benedit ! Pauvre madame Damoreau ! ou plutôt heureuse madame Damoreau ! Survivre à une pareille biographie, c'est un brevet d'immortalité.

Mais depuis quelque temps, nous avons un peu, beaucoup négligé le ballet. Que devient mademoiselle Taglioni ? Mademoiselle Taglioni ballonne plus que jamais, et elle ne ballonne pas dans le désert. La danse remplit la caisse que le chant n'a pas su remplir : la danse ramène à l'Opéra le public qui a fui Ali-Baba, le fûté ! mais qui a fui Don Juan, le barbare 1 Mademoiselle Taglioni n'a pas encore ressenti les premières atteintes de cette fantasque engelure qui a causé tant d'insomnies à M. Duponchel ; et puis, pour le moment, l'engelure pourrait faire impunément des siennes. M. Véron est allé chercher à Londres, et il a ramené en triomphe à Paris une célèbre danseuse , Fanny Essler, qui doit à son tour faire révolution dans l'art de la danse.

Alexandre , roi de Macédoine, portait la tête penchée, et tous ses courtisans portaient la tête penchée. Fanny Essler était fort bien en cour; tous les courtisans de l'Opéra raffolèrent de Fanny Essler, s'apitoyèrent sur le sort de cette pauvre Taglioni. Mais quel chorégraphe, quel ballet sera digne de la nouvelle étoile? Nourrit, qui avait fait la Sylphide, esquissa le ballet de la Tempête, On vit alors se reproduire exactement pour la Tempête ce qui s'était passé pour la Tentation, seulement Miranda s'appelait Alcine : Fanny Essler avait remplacé Pauline Duvernay. A l'Opéra, on ne rêvait que Tempête, on ne jurait que par la Tempête, on n'adorait que la Tempête; depuis le directeur jusqu'au dernier figurant ou machiniste, le théâtre avait la tête à l'envers et le cœur idem.

Dans la Tempête, il y avait une mer; j'en demande bien pardon au Corsaire, mais je déclare la mer de la Tempête bien supérieure à la sienne : M. Desplechin ne me cherchera pas querelle pour cette préférence; d'abord, je suis un peu Laudator temporis actiy et puis il est le père des deux mers... On s'était donné, pour confectionner cette mer, plus de peine que certainement n'a coûté la mer du Corsaire. Rien qu'en la regardant, on avait le mal de mer. La Tempête n'a pas été montée du fond du cabinet directorial ; le directeur mettait lui-même la main à l'œuvre, et il me revient à l'esprit un petit détail qui prouve tout l'intérêt, tout l'amour qu'il portait à la Tempête.

Le second acte se terminait par l'illumination d'un palais. Alors, on commençait à se servir du gaz pour les effets de scène ; on inventait, on créait, on ne dirigeait pas sur le velours et le génie des autres; il fallait penser à tout, veiller à tout, inventer, faire faire ; cette admirable collection d'accessoires n'existait pas encore.

> A la répétition générale, les tuyaux de gaz commandés pour l'illumination du palais manquent à l'appel. A onze heures du soir, M. Duponchel, M. Desplechin , M. Feuchères, M. Séchan, montent avec M. Véron dans sa voiture:

— Rue Paradis-Poissonnière, chez Albouy ! s'écrie M. Duponchel.

Relancé au gîte , Albouy avoua qu'il ne faisait pas luimême, qu'il faisait faire les tuyaux en question.

— Où ? s'écrie M. Véron d'une voix formidable.

— Rue Nicolas-FIamel.

On repart pour la rue Nicolas-FIamel. Il était plus de minuit. On ne savait ni le nom, ni la maison de l'ouvrier; on réveille le quartier, et on trouve le faiseur de tuyaux.

— Au lieu de reproches, reproches inutiles : — Cent francs de plus pour vous, lui dit M. Véron, si ce matin, avant dix heures, vos tuyaux sont à l'Opéra, posés, prêts à manœuvrer !

Et ils repartent pour aller souper et se coucher. Ils avaient bien gagné leur nuit, il était deux heures du matin.

Voilà comme on dirigeait dans ce temps -là. Mais il s'agissait de la Tempête et de Fanny Essler!

Le matin de cette nuit agitée , avant neuf heures, Albouy était sur le théâtre ; à dix heures, on faisait une répétition générale de l'illumination, et le soir, on représentait la Tempête qui, sous une autre direction, n'eût pas pris la mer de longtemps.

Tant de peines, tant de dévouement, tant de courses nocturnes ne tombèrent pas précisément dans l'eau ; mais ils ne rapportèrent pas ce qu'ils avaient coûté. Comme femme, Fanny Essler détrôna Taglioni ; comme danseuse , elle fut vaincue. On la vit avec surprise courir sur ses pointes si fines, si vives, si déliées et si agiles, dit un de ses admirateurs ;

mais le public ne songea pas un seul instant à immoler les « ailes de la Sylphide aux pointes d' Alcine. Du trône de la danse que Taglioni occupait seule, il fit deux trônes: le premier un peu plus élevé pour la Sylphide, le second un peu plus bas pour Alcine.

Fanny Essler a prouvé qu'on pouvait être une adorable danseuse, sans vivre au milieu des airs et des sylphides. Fanny Essler ne s'envole jamais, elle reste sur la terre, sans doute pour qu'on la voie de plus près, pour qu'on admire cet ovale si pur, si coquet, si piquant , cette taille si souple et si cambrée, ce regard si doux, mais si provoquant, qui promet beaucoup plus qu'il ne tient. Fanny Essler est l'expression la plus ravissante, la plus parfaite de la danse terrestre et sensuelle, comme Taglioni a été l'incarnation delà danse aérienne et pudique. Essler plaisait plus aux hommes, Taglioni aux femmes ; Taglioni ne pouvait être importunée des succès de Fanny Essler, Fanny Essler ne pouvait s'inquiéter des triomphes de Taglioni ; la terre peut-elle être jalouse de Vair?

Le ballet, la beauté d' Alcine ne soulevèrent qu'un assez modeste enthousiasme : le succès de la Tempête resta bien au-dessous de ce qu'on espérait.

On avait eu tort de faire débuter Fanny Essler dans un ballet de poésie; rien de moins poétique que Fanny Essler. Elle ne devait jamais aborder les Alcine, les fées ; il lui fallait des créations positives, des ballets, des comédies mimées: Je Diable boiteux, la Gypsy, la Tarentule. Il lui fallait des pas de caractère : la Cachucha, la Cracovienne ; il lui fallait surtout, dans ses pas, l'appui, le concours de sa sœur Thérèse. Ce fut une grande faute que d'avoir séparé, dans la Tempête, ces deux Siamoises de la danse, et l'on peut dire que Fanny ne débuta réellement que le jour où, dans Don

Juan, elle dansa pour la première fois avec sa sœur Thérèse.

Grande, maigre, d'une beauté à peine suffisante, Thérèse avait franchement accepté près de sa sœur le rôle de Cendrillon ; elle s'était faite son danseur, son repoussoir. Dans leurs pas, qu'elle réglait elle-même, elle la servait, elle la faisait valoir avec un dévouement plus que fraternel ; elle la soutenait, elle lui prêtait la force près de lui manquer ; c'est ainsi que les deux sœurs exécutèrent ensemble, avec tant de succès, ces poses gracieuses, ces groupes délicieux où l'une se sacritiait toujours à l'autre.

La Juive, d'Halévy, est le dernier ouvrage que M. Véron ait monté à l'Opéra. Débuter par Robert le Diable, un triomphe! finir par la Juive, un succès! Peste! quelle chance ! C'est presque de l'habileté !

Robert le Diable en est aujourd'hui à sa trois cent quatrevingt-neuvième représentation, la Juive à sa deux cent vingtième. Comme Robert, la Juive est restée au répertoire et y restera toujours. A quoi bon m'appesantir sur un chefd'œuvre que tout le monde connaît, que tout le monde a vu et reverra ? Je suis surtout le chroniqueur de ces petits mystères qui ne franchissent pas la rampe. La Juive a beaucoup fait parler d'elle, mais elle a fait fort peu jaser.

Cependant, au premier acte, avez-vous remarqué un figurant, le coryphée chargé du rôle muet de l'empereur Sigismond? Ce figurant, ce coryphée a ou avait nom Quériau. Dans sa sphère modeste, Quériau a été le serviteur le plus consciencieux, le plus dévoué, le plus fanatique que l'Opéra ait jamais possédé. Quériau s'était identifié de si bonne foi avec son rôle d'empereur, qu'il avait fini par se croire l'empereur lui-même.

C'est le second exemple d'une semblable incarnation :

Edmond, Je Napoléon du Cirque, ne se promenait jamais qu'en bottes à l'écuyère, en culotte blanche , en redingote grise et les mains croisées derrière le dos; il continuait à la ville la fiction du théâtre. Quériau n'eût pas mieux demandé que de se montrer par les rues en empereur d'Allemagne; mais par ces temps d'humbles paletots et de modestes chapeaux de soie, le manteau d'or et d'hermine, la couronne impériale eussent pu. lui attirer quelques désagréments delà part des gamins de Paris : on lui conseilla de ne pas songer à cette tenue trop historique.

Ce brave Quériau, un peu ridicule avec son inféodation impériale, donna un jour l'exemple d'un stoïcisme antique: dans le ballet de la Fille de marbre, il remplissait un rôle de génie, le génie du feu ; il portail sur sa tête une flamme immortelle... à l'esprit-de-vjn . Par malheur, je ne sais comment, la fiole contenant l'esprit-de-vin s'ouvrit, et le liquide enflammé tomba sur son épaule nue. Quériau ne bougea pas, ne broncha pas , il ne donna pas signe d'émotion, de douleur; il continua son rôle, et se laissa brûler, rôtir, griller, sans sourciller : son visage ne savait pas même ce qui se passait sur son épaule. Mucius Scévola se brûlant la main sur un brasier ardent est moins beau que Quériau se laissant brûler l'épaule.

Scévola agissait pour la galerie ; il gagnait l'immortalité I Quériau gagnait 1,500 francs par an !

Cet acte d'abnégation chorégraphique et sublime ne resta pas sans récompense. Le lendemain, M. Duponchel fit remettre à Quériau un feu de trois cents francs. Certes c'était bien le moment de récompenser, de guérir le feu par le feu. L'Opéra tout entier applaudit à la munificence, à la justice directoriale. Quériau seul s'en étonnait : — Je n'ai fait que mon devoir ! répétait-il; je n'ai fait que mon devoir!

Quériau était un ancien maître de ballets, un ancien danseur de province, comme Gontier était un ci-devant bailli. Il poussait l'amour de son art jusqu'à la férocité. Une maladie de Simon, dit le Diable vert, lui permit de danser le pas militaire du premier acte avec mademoiselle Caroline Lasciat, et il y fit preuve d'une roideur, d'un sérieux qui ne furent pas assez remarqués. Lorsque le Diable vert fut revenu à la santé et à l'Opéra, il réclama ses droits et son pas. Le Diable vert tenait à ses pas et à ses feux ; Quériau voulait lui chercher querelle et le tuer pour lui apprendre à vivre. *

Estimable Quériau ! on ne peut pas dire de lui qu'il faisait aux autres ce qu'il ne voulait pas qu'on lui fît; il n'a jamais eu que des tentations, de simples tentations d'homicide, et il a fini par le suicide. Dans je ne sais quel ballet, il avait été condamné à un rôle de marmiton : son honneur, sa dignité ne lui permettaient pas de descendre au-dessous de l'emploi de cuisinier ; il réclama , on ne lui rendit pas justice. Le pauvre homme se coupa la gorge avec son couteau de marmiton.

Ici finit le règne de M. Véron. Il y en a eu de moins glorieux!

Entré à l'Opéra en 1831, M. Véron en sortit en 1835. Dans l'espace de quatre ans, il avait fait représenter cinq grands opéras ;

Robert le Diable* Gustave, Ali-Baba, Don Juan et la Juive;

Deux petits opéras : le Philtre et le Serment;

Un opéra-ballet: la Tentation;

Quatre ballets : la Sylphide, Nathalie, la Révolte au sérail et la Tempête.

Il n'avait perdu ni son temps ni son argent 1

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