CHAPITRE VIII
Nécessité de la claque. — 11 faut la régénérer. — Auguste. — Ses relations avec la direction. — La part du lion et la part de la claque. — Mademoiselle Noblet, ou 55,000 francs en quinze ans. — Abonnements mensuels ou annuels. — Chute et restauration d'Auguste. — Belle réponse d'Auguste. — Deuxième belle réponse d'Auguste. — Troisième belle réponse d'Auguste. — Auguste, la veille d'une première représentation. — Rapport d'un chef de claque. — Mort d'Auguste. — Porcher. — Claqueur. — Banquier. — Pourquoi Alexandre Dumas n'est pas de l'Académie? c'est la faute à Porcher. — Dialogue entre le client et le banquier. — Goudchoux. — La forêt de Blondy.
On a beaucoup déblatéré et Ton déblatère encore tous les jours contre les claqueurs. C'est l'habitude, c'est la mode, et l'on ne s'aperçoit pas que les claqueurs constituent avec les acteurs et les spectateurs les trois éléments indispensables du théâtre. Aujourd'hui on ne se passionne plus pour les jeux de la scène. Par hasard Duprez débute dans Guillaume Tell, et par hasard la salle transportée éclate en cris d'admiration; mais bientôt l'enthousiasme se fatigue, et tombe au calme plat. Le temps des ovations théâtrales est passé. Le public, le vrai public n'applaudit plus, il ne prend plus la peine d'applaudir. Il craint de salir ou de déchirer ses gants, de se rougir les mains; il ne crie plus : il murmure bravo, de peur de s'enrouer. Les claqueurs sont une conséquence forcée de nos habitudes de bien-être et de confortable; ils hurlent, ils trépignent, ils font les gros ouvrages , et ne laissent aux spectateurs que le plaisir tranquille de voir, d'entendre et de jouir.
Jaloux d'obéir à l'opinion, quelques théâtres essayèrent de supprimer la claque, La suppression des jeux publics avait donné naissance à une foule de tripots clandestins. Sur les ruines de la claque officielle s'éleva une foule de cliques clandestines et indisciplinées.
Ailleurs, au contraire, les claqueurs disparurent radicalement. Mais les spectateurs firent comme les claqueurs, ils ne revinrent plus. Glacés par un silence de mort, les acteurs avaient perdu leur verve, leur entrain, leur voix ; il leur manquait le coup de fouet de l'applaudissement, l'éperon du bravo : applaudissements, bravos payés, mais dont ils |ne pouvaient se passer. A la prière générale, les claqueurs furent rappelés, et avec eux la vie reparut dans les théâtres.
Du moment où il est prouvé, avéré que les théâtres ne peuvent vivre sans claqueurs, ne faudrait-il pas songer à régénérer la claque, à faire d'un métier honteux une profession avouable? Au lieu d'une bande recrutée chaque jour, au hasard, par le chef de claque, dans les bouges les plus infects, pourquoi les directeurs n'auraient-ils pas un corps }c claqueurs, comme ils ont un corps de figurants, qu'ils rayeraient à l'année, que l'on dresserait el qui s'appliquerait i connaître, deviner et satisfaire les sympathies du public. Si je ne me trompe, il y a là quelque chose à faire.
Je m'étonne que la réforme sérieuse de la claque n'ait pas encore tenté quelque directeur intelligent. On est convenu Je dire que la claque était la lèpre des théâtres, et il ne >'est pas rencontré un directeur, un seul, qui ait cherché à purger son théâtre de la lèpre de ces ignobles bachi-bou- ;oucks, toujours prêts à se révolter contre ce gredin de public payant, et au besoin à l'assommer. A l'Opéra, avouonse, il ne se passe jamais, ou presque jamais de ces scènes scandaleuses comme on en voit trop souvent au parterre des
petits théâtres. Les claqueurs de l'Opéra sont les claqueur: les plus civilisés du monde, et Auguste, l'ancien chef di claque sous les règnes Veron et Duponchel, restera commi un grand type de modération, comme un grand modèle' \ imiter.
Auguste a débuté dans le monde par le rôle de romain Grand , fort, robuste, un vrai taureau, doué d'une paire d« mains extraordinaires, il avait été créé et mis au mondi pour être claqueur. Avec de telles mains, de tels battoirs, 01 ne reste pas longtemps simple romain. Auguste franchi rapidement les grades de claqueur en titre et de brigadier il devint bientôt lieutenant, lieutenant de. César, et Césa lui-même.
A l'apogée de sa fortune, il ne reniait pas ses mains, il ei était fier; il les montrait avec orgueil, et pour mieux le montrer il ne portait pas de gants, prétendant qu'il n'ei avait jamais trouvé d'assez larges. La figure encadrée dan d'épais favoris, l'air lourd et commun, le teint olivâtre, 1 régent à sa chemise et. le sancy à son doigt, des breloques des fruits rouges d'Amérique à sa montre, son gilet et soi pantalon trop courts, Auguste n'avait pas la prétention d passer pour un prince déguisé. Tout en lui trahissait, exha lait le claqueur : hicessu patuit dea. Mais le claqueur éta: honnête, loyal , intelligent, et avait le génie de son état. : vivait, il ne pouvait vivre qu'à l'Opéra : le jour, dans la coui causant avec les artistes qui lui témoignaient la plus cordial déférence ; le soir au parterre.
Les jours de représentation, à trois heures précises, il s rendait dans le cabinet de M. Leduc, chargé de la partie d la dague, et M. Leduc lui donnait ses instructions et lui re mettait le service du soir. Ce service ne variait que les joui de débuts protégés par l'administration et de première re
présentation. Les jours ordinaires il était toujours de quarante-cinq billets de parterre, les uns imprimés, les autres écrits à la main; les uns d'une place, les autres de cinq places. Auguste ne recevait pas d'argent de la direction ; il était payé en billets : aussi, au moindre prétexte bataillait-il pour en obtenir le plus grand nombre possible, surtout tjuand on voulait lui rogner sa part.
Un jour M. Leduc ne lui donna que quarante places au lieu de quarante-cinq : c'était une des mille rentrées triomphales de Taglioni ; la recette était certaine; les applaudissements payés devaient céder le pas aux applaudissements payants.
— Comment, monsieur Leduc, lui dit Auguste, pouvezpus désorganiser ainsi mon service ? Quarante places ! mais ^ous savez bien que j'ai trois pelotons de quinze !
De ses billets Auguste faisait deux parts : la première pour lui, la part du lion, qu'il vendait ou donnait, mais avec l'obligation d'applaudir; l'autre part était pour ses chefs de peloton, les claqueurs en titre : ils avaient droit de la vendre et d'en garder l'argent pour eux.
Vers cinq heures , Auguste entrait avec ses hommes par la porte Crosnier, et quand, à six heures, les portes du théâfre s'ouvraient, il occupait déjà ses positions.
Auguste naviguait à l'Opéra sur une mer hérissée d'é- 2ueils. Il fallait concilier ses intérêts avec les préférences et lies répulsions de l'administration. L'administration ne le payait pas, mais elle ne lui défendait pas de se faire payer; seulement elle voulait être obéie quand même.
Mademoiselle Lise Noblet lui abandonnait ses feux, qui étaient de 50 francs par représentation. A raison de 50 francs par représentation, Auguste a fait pendant quinze ans Ventrée de mademoiselle Lise Noblet. Supposez qu'elle ait dansé
six fois par mois, et c'est peu, soixante-douze fois par an, mille quatre-vingt-cinq fois pendant quinze ans, et on arrive au chitïre énorme de cinquante- cinq mille francs!
Tous les sujets étaient loin d'user envers Auguste d'une générosité égale à celle de mademoiselle Noblet; mais tous, ou presque tous, avaient avec lui des abonnements mensuels ou annuels, sans préjudice des rôles et des pas nouveaux qui se payaient à pari; mais tous lui donnaient leurs billets de service. Ces billets réunis formaient une somme assez ronde, chaque artiste ayant droit, droit consacré par l'usage comme la bûche du portier, à deux, quatre ou six places.
Entre les mains d'un directeur, la claque est un puissant moyen d'action, une arme à deux tranchants. C'est avec la claque qu'il récompense économiquement les services rendus ; et si grand, si indocile qu'il soit, il n'est pas de chanteur qui résiste au silence de la claque. Le silence d'Auguste était la leçon des artistes. Se taire, rien de plus facile; mais applaudir, applaudir assez, voilà la difficulté contre laquelle faillit se briser la fortune d'Auguste.
Une danseuse, Fanny Essler, je crois, Fanny Essler, la moins exigeante, cependant, et le plus honnête homme des danseuses, crut avoir à se plaindre de la froideur d'Auguste; elle avait rêvé je ne sais quel complot imaginaire. Auguste fut brutalement remplacé par Sauton, du Gymnase, la créature de M. Scribe. Froissé, mais digne, il se retira fièrement sous sa tente, et il attendit le jour de la réparation.
Provincial habitué aux splendeurs bourgeoises du Gymnase, Sauton se trouva dépaysé, ébloui par les magnificences féeriques de l'Opéra; lui qui n'avait jamais entendu que dos flonflons de vaudeville, il se sentait transporté par la voix
de la dernière Wideman. Quant aux danseuses, il en perdait la tête : il applaudissait à tort et à travers, moins en claqueur éclairé qu'en spectateur ravi. Depuis deux mois, tout en savourant sa vengeance avec délices, Auguste, la mort dans Tâme, assistait à cette déplorable anarchie.
Cependant il fallait sauver la direction, sauver la danseuse, l'ingrate danseuse, cause et victime de sa disgrâce, mais trop fière pour demander la paix. Il sollicita et elle lui accorda une audience.
— Tenez, mademoiselle, lui dit-il, tout le monde souffre ici, vous, moi, l'administration, le public... Sauton n'est qu'un crétin. Faites-moi rendre, rendez-moi ma place : voici cinquante mille francs que je vous prie de distribuer aux pauvres.
Et il fit mine de déposer aux pieds de la danseuse un portefeuille qui n'avait jamais contenu que des billets de loterie ou d'opéra. Mademoiselle Essler repoussa avec indignation le portefeuille et les cinquante mille francs absents; mais cette démarche d'Auguste amena une réconciliation, une restauration. Sauton retourna piteusement au Gymnase qu'il n'eût pas dû quitter, et au bruit des acclamations unanimes, Auguste reprit sa place au milieu des siens avec cette noble modestie qui est le partage des grands caractères.
Auguste ne demandait jamais, et il n'acceptait pas toujours.
Une chanteuse, son abonnée, sollicitait pour un mois un extra d'applaudissements, offrant, de son côté, un extra de solde :
— Désolé de vous refuser, madame, lui répondit Auguste ; mais votre engagement va expirer, fai promis d V administration de rester neutre.
La vie d'Auguste est pleine de ces traits , de ces mots qui peignent l'homme, le claqueur.
Un prétendant, éconduit et rancunier, lui proposa vingtcinq louis s'iL voulait chuter sa cruelle. Le soir même, la cruelle fut ch'utée à outrance ; mais la claque n'avait pas tenu sa promesse, n'avait pas donné; au contraire, elle avait applaudi à tout rompre, et son enthousiasme avait même été remarqué. Quand le lendemain Auguste vint réclamer ses honoraires, il fut assez brutalement reçu par l'amoureux dédaigné, qui lui reprocha sa trahison.
— Trahison ! s'écria Auguste, trahison ! dites un trait de génie, monsieur le comte! Je ne pouvais chuter mademoi* selle"''*, mes principes me le défendent; mais je Vai tant applaudie que je Vai fait chuter.
Auguste avait une très-grande habitude du théâtre et de la scène. Aux dernières répétitions du ballet de la Tarentule, l'auteur, l'immortel M. Scribe, s'inquiétait de l'effet que produirait le deuxième acte , où l'on voit passer un enterrement.
— Rassurez-vous, lui dit Auguste, je prendrai la morte gaiemeiU.
La première représentation d'un grand opéra était pour lui ce qu'est pour un général un jour de bataille. Il s'y préparait longtemps d'avance; il prenait ses dispositions, ses notes; il assistait aux répétitions, il étudiait le poème, la musique, les décorations. La veille, il conférait avec le directeur, lui communiquait ses plans et recevait ses derniers ordres. Un jour, — si je ne me trompe, il s'agissait des Huguenots, — le directeur n'eut pas le temps de travailler avec Auguste; un rapport écrit de la main de l'illustre claqueur remplaça la conférence. Ce rapport commençait ainsi :
« Monsieur le directeur,
» Je suis très-content du nouvel opéra. C'est un plaisir » de travailler pour de pareils ouvrages. On peut faire » tous les airs et presque tous les duos. Je m'engage à cou- » ronner de trois salves celui du quatrième acte. Pour le » trio du cinquième acte, je compte crier.
» Quant à ce qu'il faudra faire pour les artistes et les » auteurs, j'attends les ordres de l'administration. »
Pour les grandes solennités, Auguste recevait jusqu'à deux et trois cents billets, et tous ces billets faisaient loyalement leur devoir. Ils criaient, ils applaudissaient comme un seul homme. Mais respect aux indifférents, respect même aux contradicteurs... c'était la consigne ! Dans l'exercice de ses fonctions, Auguste n'a pas à se reprocher d'avoir cassé ou laissé casser personne. Il ne tolérait un mouvement de vivacité que contre les pères et les frères qui se permettaient de chuter les camarades, et encore ne fallaitil pas aller trop loin !
Au mois de novembre 1844, Auguste est mort au champ d'honneur, laissant la réputation d'un claqueur intègre, et à sa fille, madame Cogniard, une belle fortune.
Auguste a été et est mort le plus illustre claqueur de son temps. Il a jeté sur la claque un éclat qui n'est pas près de disparaître. Il n'a pas eu do rivaux. Nous avons vu Sauton à l'œuvre. Porcher lui-même, Porcher, son contemporain, le premier après le maître à tous, n'est pas digne de porter les fruits rouges d'Amérique qu'Auguste avait suspendus à la chaîne dorée de sa montre. D'abord, Porcher n'est pas un claqueur pur : il a fait plus d'une excursion hors de la claque, et il a fini par se retirer du commerce et n'exerce plus
qu'en amateur, qu'en partisan. Il se porte avec sa bande là où Ton réclame, où l'on paye sou assistance , là où l'on joue ses pièces ! Ses pièces ! elles sont bien à lui ; il les a payées !...
Sans être un Auguste, Porcher ne manque pas d'intelligence ; il a compris que les théâtres du boulevard n'ont rien de commun avec l'Opéra , qu'un premier rôle de mélodrame ne peut être généreux comme une première danseuse, et que si les Noblet sont rares même à l'Opéra, elles n'ont jamais existé au boulevard. En restant claqueur, rien que claqueur, il n'y avait que de l'eau à boire, et Porcher ne déteste pas une bouteille de bon vin. Il a donc agrandi le cercle de ses opérations : il s'est fait le banquier de la débine littéraire et dramatique ; il prête sur gages , sur pièces faites , pièces reçues, pièces en répétition. Souvent même il ne prête pas, il achète; il court la chance; mais il lit, il se réserve le droit de lire avant d'acheter. Porcher possède presque tout le répertoire d'Alexandre Dumas, l'homme qui a le plus produit et le mieux produit. Porcher a été la pierre d'achoppement de Dumas; supprimez Porcher, sa chère providence, et le prodigue Dumas est obligé de se ranger; il ne dépense que cent mille francs par an, en met cent autres mille de côté, et il est de l'Académie. Aujourd'hui c'est Yordre qui mène à l'Académie, quand ce n'est pas la vieillesse ou Y éloge mal écrit de l'inquisition ; le génie endetté, désordonné, non est dignus intrare in corpore nostro.
A tout candidat qui frappe à la porte de l'Académie demande-t-on : Quels sont vos titres, vos ouvrages? non; mais : Quel âge avez-vous? Le fauteuil que nous décernons aujourd'hui est un fauteuil d'âge ; on ne l'obtient pas à moins d'avoir fait preuve de quatre-vingts ans. Quant à celui-ci, c'est un fauteuil d'économie; combien gagnez -vous
par an? combien dépensez -vous? combien économisezvous ?
A toutes ces questions, Alexandre Dumas ne peut que répondre la même absurdité: J'ai fait cinq cents volumes, j'ai fait cinq cents volumes. Cinq cents volumes ! plus que l'Académie tout entière n'en a fait depuis cent ans.
Mais il s'agit bien de cinq cents et même de six cents volumes, mon cher monsieur ! Il s'agit d'argent, d'économie ! Si encore vous étiez légitimiste, orléaniste ; mais vous n'êtes pas même fusionniste!
Franchement l'Académie, cette excellente femme de ménage, ne peut admettre chez elle le client de Porcher. Je m'y oppose , et dans le cas impossible où elle serait tentée de se laisser attendrir, je lui dénonce d'avance un petit dialogue échangé entre la recette et la dépense, entre Porcher et Dumas. Si, après un semblable trait, l'Académie faiblit, ma foi, je lui retire mon estime.
Un matin donc, Dumas tombe comme un obus chez Porcher :
— Porcher, mon ami, lui dit-il, devines-tu ce qui m'amène?
— Un peu.
— Homme pénétrant !... tu sais que je venais remprunter trois louis ?
— Que ça ?
— Pas davantage... Il s'agit simplement de ne point tromper la confiance de deux ou trois amis qui viennent à l'improviste me demander à déjeuner.
— Ecce les trois jaunets, dit Porcher en fouillant à son escarcelle.
— Merci... je revoie chez moi... le temps seulement de
commander chez Potel des pieds truffés, un pâté de foie gras, quelques hors-d'œuvrç... Eh ! tiens! à propos de horsd'œuvre... où diable achètes-tu ces divins cornichons dont tu m'as régalé l'autre jour?
— Je ne les achète pas, je les fais faire.
— Où ça?
— Ici... chez moi... c'est une recette de ménage.
— Alors, cède-m'en un bocal.
— Par exemple !... permets-moi de t'en faire hommage.
— Noble ami!... En ce cas, ajoutes-y la grâce de le faire porter jusqu'au ver rongeur qui m'attend en bas, à ta porte.
— Françoise !... prenez un des bocaux de cornichons et descendez avec M. Dumas. Vous mettrez le bocal dans sa voiture.
— Au revoir, Porcher.
— Adieu, Dumas.
La servante obéit, suit M. Dumas jusqu'à son véhicule, ouvre la portière ; notre héros franchit le marchepied, s'installe sur la banquette, et prenant le bocal des mains de la ménagère :
— Merci, nia belle enfant, lui dit-il avec un geste de duc et pair. Ceci est pour ta peine.
Ceci était un des trois louis qu'il venait d'emprunter à Porcher.
Les claqueurs, dit-on, tendent à se décrasser un peu. On cite, chez quelques-uns, des tentatives d'élégance, des velléités de gants et de bottes vernies. Le chef de claque du Vaudeville semblerait même en savoir plus long sur le monde que bien des auteurs.
Le lendemain de la première représentation de feu Madame Lovelace, Goudchoux se trouvait au fover des acteurs.
DE L'OPÉRA i)5
La pièce, comme on dit en termes de coulisses, avait été un peu égayée ; ce qui n'égayait guère le directeur et l'auteur, mais ce qui, en revanche, égayait tout le monde. Chacun critiquait assez haut la pièce malheureuse. — Que pouviez-vous espérer, dit Goudchouœ, d'un ouvrage où le héros dîne chez Tortoni? On ne dîne pas chez Tortoni, on y déjeune.
Goudchouœ avait raison. Mais où diable une telle science était-elle allée se nicher? Comment Goudchouœ était-il si bien instruit? En tout cas, ce n'est pas le lendemain, c'est la veille de la représentation qu'il eût dû avertir l'auteur de son ignorance. Auguste n'y eût pas manqué. Mais Auguste était un homme de devoir, il n'eût pas sacrifié les intérêts du théâtre à un vain désir de briller. Goudchouœ n'est qu'un glorieux, entaché d'opposition, crime que ne peuvent faire pardonner à un chef de claque ni les bottes les plus vernies, ni les gants les plus beurre-frais.
Avant Goudchoux, la claque du Vaudeville reconnaissait Blondy pour chef, Blondy, l'âme damnée de M. Ancelot, qifi se trouvait être en même temps, par un heureux effet du hasard, directeur du Vaudeville et directeur de l'Académie française.
Blondy avait l'ordre de n'applaudir que les pièces de madame Ancelot ; c'était un ménage bien uni et bien touchant que le ménage Ancelot. Le mari tenait tant aux enfants..; je veux dire aux vaudevilles de sa femme , que Blondy devait impitoyablement siffler toute pièce d'un intrus s'annonçant sous une apparence de succès.
A la première représentation de V Homme blasé, vaudeville de Duvert pour les paroles et d'Arnal pour le succès , et qui remplit la caisse de M. Ancelot malgré M. Ancelot lui-même, Duvert était assis à la dernière banquette de l'orchestre, celle
qui touche au premier rang du parterre. Un sifflet part : 1 coupable c'est Bîondy. Duvert se lève : — Au diable, s'écrie t — il, cette forêt de Blondyl... et il s'esquive.
Le mot circula dans l'orchestre, fit sensation, et Blondy surveillé, dut laisser VHomme blasé entamer paisiblemen le cours de ses succès.