CHAPITRE X
Le roi est mort, vive le roi ! — César, puis Auguste. — M. Aguado. — Son association avec M. Duponchel. — Sa naissance. — Officier à quatorze ans. — Grosmajor, colonel. — Bataille de Vittoria. — Interné à Bordeaux en 1815. — Cédant arma commercio. — La main droite de M. Aguado. — A propos de parapluie. — L'emprunt Ghebaert. — M. Burgos à Paris. — Trop heureux de remplacer M. Ghebaert par M. Aguado. — Banquier de l'Espagne. — Voyage à Madrid. — Un ami qui coûte cher. — Petit-Bourg. — Départ reculé d'un jour, pourquoi ? — Petit-Bourg contre deux maisons. —Le protégé et le calepin. — Histoire du jour de l'an. — Le père et le fils. — Le directeur auteur. — Le directeur amoureux.
— Le lorgnon de M. Duponchel. — Les trois qualités du même. — Les Huguenots. — Dédit de 30,000 francs. — Ce qui est bon à prendre est bon à garder. — 10,000 francs de dédit et 5,000 francs de prime font 15,000 francs.
— Emile Deschamps et le quatrième act^des Huguenots. — Maria Flécheux. — L'année 1836.
Le roi est mort, vive le roi! M. Véron quitte l'Opéro, bon voyage, monsieur Véron ! M. Duponchel le remplace, soyez le bienvenu, monsieur Duponchel !
Déjà une première fois, en 1831 , une association avec M. Véron avait été proposée à M. Duponchel , non par M. Véron, mais par M. Lesourd. Fort bien vu de M. de Monta livet, M. Lesourd avait eu à cette époque des vues sur la direction de l'Opéra; il n'eût pas été fâché de s'adjoindre un homme d'art tel que M. Duponchel, et il lui fit des ouvertures positives. Vers le même temps, M. de Montalivet, nommé ministre de l'intérieur, choisit pour secrétaire général son ami Lesourd. Adieu donc la direction de l'Opéra! la politique l'emportait sur le théâtre : mais ce qu'il ne voulait plus pour lui-même, M. Lesourd le voulut pour M. Véron,
sans toutefois oublier M. Duponchel, qu'il regardait toujours comme le complément artistique de tout directeur. M. Duponchel refusa l'association proposée, et se contenta, à l'Opéra, d'une position modeste et honorable, position où, à son tour, M. Véron alla le chercher pour l'élever d'abord jusqu'à lui, et le nommer plus tard son successeur.
Car six mois avant d'être seul César à l'Opéra, M. Duponchel avait été créé Auguste et associé à l'empire par M. Véron, César en titre et en exercice. M. Véron avait fait une fortune inespérée ; il tenait à ne pas la perdre, voulant se prouver à lui-même et aux autres, à lui surtout, qu'il possédait le double talent de gagner et de conserver. Plein de cette idée conservatrice, il avait d'abord voulu abdiquer en faveur de Mira, le fils de l'acteur Brunet des Variétés. M. Thiers, ministre des travaux publics, et ministre compétent, repoussa M. Mira comme peu capable. M. Véron se rejeta sur M. Loëve-Weymar : nouveau refus de la part du ministre; M. Loëve-Weymar était son ennemi personnel. En désespoir de cause, M. Véron s'était retourné vers M. Duponchel, et le ministre avait accepté M. Duponchel.
Le jour où M. Véron se retira sous sa tente de la rue Pinon, comme Charles-Quint au monastère de Sainl-Just, déjà tourmenté par l'idée d'une restauration, M. Duponchel alla trouver M. Aguado :
— Monsieur le marquis, lui dit-il, je suis aujourd'hui seul directeur de l'Opéra. J'ai acheté à M. Véron la fin de son privilège ; je lui ai payé 244,000 francs les dix -huit mois qui lui restaient encore; j'ai la promesse, presque la certitude que mon privilège sera prolongé de cinq ans. Je crois au succès de l'entreprise ; mais pour moi c'est une affaire bien lourde; il peut m'arriver un malheur : tout ce que je possédais je l'ai compté à M. Véron, je suis d'une famille où
jusqu'à présent on a toujours fait honneur à se^ engagements. Je voudrais conserver quelques capitaux pour pouvoir, en cas de direction malheureuse, payer mes dettes. Voilà pourquoi je viens, monsieur le marquis, vous proposer de vous céder une partie de mon privilège.
— J'accepte, monsieur Duponchel, j'accepte. Quelle part voulez-vous me faire ?
— Celle qui vous plaira, monsieur le marquis.
— Alors je prendrai, je prends la moitié.
Le lendemain, M. Aguado envoya à M. Duponchel 122,000 francs.
Les choses se passèrent exactement comme je viens de le raconter : sans plus de paroles, sans plus de lenteurs.
Depuis 1831 jusqu'à sa mort, M. Aguado se trouve intimement mêlé à tous les événements de l'Opéra ; dans les moments difficiles, il apparaît toujours à propos comme le Deus ex machina ; on a d'ailleurs parlé quelquefois de lui avec tant d'injustice, qu'une rapide histoire de sa vie ne sera pas déplacée ici.
M. Aguado était riche, il avait fait beaucoup de bien, beaucoup d'ingrats; on l'a attaqué par tous les côtés, on l'a attaqué même sur sa naissance. C'eût été un péché bien véniel que de n'être pas né comte ou marquis : M. Aguado ne peut pas même donner cette satisfaction à ses ennemis. Il était le second fils du comte de Montelirios, excellent gentilhomme de Séville : sa mère était noble, si noble qu'elle avait le droit, même après son mariage, de porter la croix de chanoinesse de l'ordre de Malte ou de Saint-Jean de Jérusalem. Jusqu'en 1829, où il plut au gouvernement espagnol de lui donner le titre de marquis de Las Marismas, il ne s'appelait qu'Alexandre Aguado, parce qu'en Espagne, dans les plus nobles familles, l'aîné seul a un titre, porte un ti-
tre ; les cadets portent le nom patronimique. Le duc actuel d'Osuna n'a été longtemps connu que sous le nom de Mariano Giron, et c'est à la seule amitié de son frère aîné qu'il a dû plus tard le titre de comte de Terra-Nova.
A quatorze ans, Alexandre Aguado entra au service de son pays, comme officier; en 1808 il était gros-major, en garnison aux présides de Ceuta. Revenu en Espagne, il prit parti pour les Français, fut nommé colonel, aide de camp du maréchal Soult, prit une part active et glorieuse à tous les grands épisodes de la guerre. A la tête d'une colonne imposante, il parcourut et pacifia le comté de Niebla. Le 21 juin 1813, il était à la bataille de Vittoria, où la royauté de Joseph rendit le dernier soupir ; il rentra en France avec les débris de l'armée : son régiment fut licencié à Limoges, et lui, comme colonel bonapartiste et Français, interné à Bordeaux.
Les événements de 1815 l'amenèrent à Paris : il y resta. C'est alors qu'il renonça à la carrière des armes;' il se fit négociant, marchand même, petit marchand, et c'est la plus belle action de sa vie qu'on lui a le plus reprochée.
— Il a vendu du vin, de l'eau de Cologne ! s'écriaient avec indignation des gens qui auraient vendu bien autre chose, qui s'étaient vendus eux-mêmes ! Il a vendu du vin d'Espagne ! pouah !
Certes, il en avait vendu, et tant vendu, et de si bon, qu'en 1820 il possédait déjà 500,000 francs ; mais il avait aussi vendu de l'eau de Cologne qu'il faisait lui-même, qu'il mettait lui-même en bouteilles, et quand il fut devenu le plus riche particulier de l'Europe , il racontait avec un certain plaisir ces temps difficiles, qui avaient d'ailleurs laissé un souvenir ineffaçable dans son esprit... et sur sa main.
Un jour, en lui serrant la main, je m'aperçus pour la pre-
bière fois que la peau en était rude ; il remarqua ma surprise.
— C'est en faisant de l'eau de Cologne, me dit-il, que cet accident m'est arrivé : un jour je faillis avoir la main complètement brûlée ; je me trouvai trop heureux d'en être quitte pour la peau.
Une autre fois, il se promenait avec un ami; celui-ci veut le quitter pour aller acheter un parapluie :
— Un parapluie ! s'écrie M. Aguado, laissez-moi l'acheter pour vous ; je m'y connais : j'en ai tant acheté, expédié en Espagne !
N'a-t-on pas mauvaise grâce à faire un crime à un homme d'avoir loyalement vendu, trafiqué, quand, au sein de la plus haute fortune, cet homme raconte si simplement les épisodes de sa vie passée ?
Lorsque les Français entrèrent en Espagne , au secours de Ferdinand VII, M. Aguado était devenu un des premiers banquiers de Paris.
A cette époque, M. Ghebaert avait entrepris ce fameux emprunt si connu sous le nom d'emprunt Ghebaert : il devait livrer quatre-vingts millions au roi Ferdinand ; il en paya à peu près quarante, en gagna quelques-uns, et déclara qu'il lui était impossible d'en donner davantage. Ferdinand, restauré par les armes françaises, avait refusé de reconnaître les emprunts des Cortès, et ce refus impolitique avait rejailli sur l'emprunt Ghebaert. Les prêteurs craignirent qu'il ne prît un jour fantaisie au royal créancier de les traiter comme il avait traité les créanciers des Cortès, et ils fermèrent les cordons de leur bourse. Le gouvernement espagnol envoya à Paris un agent, M. Xavier Burgos, chargé de trouver une maison qui consentît à prendre la suite do l'emprunt Ghebaert; M. Burgos frappa à toutes les banques, à
toutes les caisses, et pas une seule banque, pas une seule caisse ne s'ouvrit.
Ces rigueurs ne faisaient pas les affaires de M. Burgos et encore moins celles du roi ; M. Burgos fut trop heureux de traiter avec M. Aguado, qui prit l'emprunt Ghebaert à un prix assez bas, mais qui le prit, lorsque personne n'en avait voulu à aucun taux. M. Aguado s'engagea à faire des versements mensuels, et il les fit. Il en était au troisième versement, et la confiance pour les fonds espagnols n'avait pas fait un pas; il tenta un dernier effort : M. Burgos lui vint en aide, le gouvernement espagnol donna des garanties, des hypothèques, l'emprunt revint à la vie, un tour de force et de génie lui rendit la santé la plus florissante.
Dans le principe, l'emprunt Ghebaert était remboursable en vingt séries égales et tirées au sort; mais il s'était bien gardé d'user de son droit. M. Aguado annonça que désormais le remboursement serait une vérité, et comme il tenait ce qu'il annonçait , comme surtout un premier tirage, un premier payement s'effectuèrent, l'emprunt surgit tout à coup des troisièmes dessous de la caisse et monta rapidement.
Tout le monde était content , le roi qui recevait régulièrement son argent, les créanciers qui voyaient rentrer ou monter leur créance, M. Aguado, M. Burgos qui profitaient et jouissaient de la hausse.
En 1828, M. Aguado était le banquier du gouvernement espagnol dans le monde entier. Quand on avait besoin d'argent, c'était sur lui qu'on tirait ; c'était lui qui payait les ambassadeurs dans les pays étrangers : il était le Jacques Cœur de l'Espagne et de Ferdinand VII.
Au mois de février 1831 , il vint à Madrid avec Rossini, son ami le colonel Valdezet M. d'Arthez, le beau-père futur
de Ledru-Rollin. Sur sa route on lui fit une réception princière, une véritable ovation ; il apportait au roi, à la reine, aux ministres des présents magnifiques, et on le savait. Les temps étaient b'*3ii changés ! Qui se serait jamais douté que le marquis de Las Marismas, reçu en 1831 sous les arcs de triomphe officiels de Ferdinand, fût le colonel Aguado qui, en 1812, n'eût pas manqué d'être fusillé par les sbires de Ferdinand , s'ils avaient pu l'attraper ?
M. Aguado n'était pas ambitieux ; il avait quarante ou cinquante millions peut-être ; il se retira des affaires. Il aimait les arts et s'y connaissait, quoi qu'on ait pu dire. Sa galerie de tableaux, tant critiquée^ renfermait d'admirables chefs-d'œuvre, qu'il avait déterrés lui-même et généreusement payés. Il était l'ami deRossini, qui ne prodiguait pas son affection, le patron de deux ministres en herbe, de M. Bineau, de M. Teste.
Plus tard... mais alors il était vertueux! M. Aguado a possédé un autre ami, M. de Cases, dont l'amitié ne lui a guère valu que des pertes d'argent ; il en est des affaires, de la Bourse, comme des premières amours : on y revient toujours. M. Aguado n'était plus banquier, mais il était resté spéculateur, et les grandes spéculations, les grandes entreprises le tentaient. Plus d'une fois les conseils de M. de Cases, qu'il croyait en position de lire à livre ouvert dans les secrets de la politique, l'égarèrent et lui coûtèrent des liquidations de 4, 5 et 600,000 francs. L'idée du chemin de fer de Rouen par les plateaux, où faillit être engloutie la fortune de M. Aguado, appartient à M. de Cases ; et jamais un reproche, jamais une plainte ne sont sortis de sa bouche.
Simple et généreux, spirituel et fin, M. Aguado avait pour ses amis des délicatesses d'argent charmantes, pour ses inférieurs, ses gens, des bontés patriarcales; l'homme
UQ PETITS MÉMOIRES
de finance n'avait pas déteint sur le gentilhomme; le soldat avait conservé intact le sentiment de l'honneur militaire.
II passait les étés à son château de Petit-Bourg. Le jour fixé pour son départ vint et il ne partit pas. Pourquoi n'étaitil pas parti ? Nos grands seigneurs de Bourse vont bien rire : il avait reculé son départ pour laisser aux gens de sa maison le temps de voir un opéra nouveau.
Ce Petit-Bourg, qu'il aimait tant, qu'il avait embelli à si grands frais, où Rossini avait écrit Guillaume Tell, ce Petit- Bourg ne lui causa que des ennuis. Il avait accablé le pays, les habitants de ses bienfaits; il avait fait construire un pont, le leur avait donné. Survient le chemin de fer d'Orléans, qui prétend couper, mutiler son cher Petit-Bourg : procès, jugement à Corbeil; condamnation de M. Aguado, condamnation par les Brutus qui lui devaient tout. Il est quelquefois plus agréable de se venger d'un service que d'une injure. Cette ingratitude lui fut si sensible, qu'il quitta immédiatement Petit-Bourg et n'y revint plus. Il ne voulut même pas le garder, et l'échangea à grosse perte contre deux maisons rue de Trévise.
Il avait l'habitude de distribuer des étrennes à tous les employés de l'Opéra, grands et petits. Ceux-ci les recevaient sans reconnaissance, mais sans étonnement , parce que le haut patronage qu'il exerçait sur l'entreprise n'était ignoré de personne. Ces étrennes, depuis les cadeaux de prix jusqu'aux délicieuses bagatelles, étaient toujours appropriées au goût et à la position de chacun. Il y avait tout un travail dans le choix de ces présents, mais ce travail devait faire des heureux, il devenait un plaisir pour M. Aguado.
Il arriva qu'un jour , au nombre des privilégiés , allait figurer pour la première fois un homme d'une position honorable, presque son ami, et dont les fonctions, mieux réîri-
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buées plus tard, ne l'étaient pas encore brillamment. Un cadeau, quelle que fût sa valeur, n'ajoutait rien à son bien-être, et M. Aguado pensait au bien-être de son protégé. Le difficile était de rendre service tout en ménageant la susceptibilité de l'obligé.
— Tenez, mon cher ami, lui dit-il un premier janvier, en lui remettant un petit portefeuille, ceci est pour mettre vos cartes de visite. Le contenu, permettez-moi de l'offrir à vos enfants, placez-le pour eux ; il est bon que nous pensions à leur avenir. Commençons donc aujourd'hui, et promettonsnous d'y revenir.
En effet, chaque année, jusqu'à sa mort , il ne manqua jamais à sa promesse, et jamais sa simplicité, sa délicatesse ne se démentirent. $ -
Ceci m'a été raconté par celui-là même qui fut l'objet de cet intérêt, et je sais qu'il conserve précieusement le petit portefeuille premier souvenir de cette exquise bonté.
La possession, le maniement de l'argent n'avaient pas éteint en lui le point d'honneur.
Son fils Alexandre, atteint aujourd'hui d'une maladie terrible et sans espoir peut-être, était en garnison à ***. Il y eut une aventure qui fit quelque bruit : une femme surprise! un mari furieux 1 Le général qui commandait la ville, vieil ami de M. Aguado, usa de son autorité pour étouffer l'affaire et fit partir le jeune officier pour Paris. En arrivant, le fils remet à son père une lettre du général qui ne lui cachait rien.
— Mon cher Alexandre, lui dit M. Aguado, vous allez repartir tout de suite pour***; vous portez l'épaulette, et il ne faut pas qu'on croie que vous pouvez avoir peur. Dieu vous protège, mon ami. Retournez vous mettre à la disposition de M. ***; ne le luez pas, ne vous faites pas tuer, et si vous
m'aimez, ne recommencez plus. Adieu, mon ami... Diei
vous protège !
Et Alexandre Aguado repartit pour ***. Il repartit tout joyeux, car il n'avait fait qu'obéir malgré lui aux ordres de son général.
Il n'était pas resté plus d'une heure à Paris.
Tel était M. Aguado. Il connaissait M. Duponchel, l'étudiait depuis quatre ans, depuis six mois surtout qu'il dirigeait l'Opéra de concert avec M. Véron. M. Aguadp comptait sur sa probité et son habileté, mais il comptait aussi sur trois qualités que possède M. Duponchel, et que pas un seul des directeurs qui ont passé par l'Opéra n'a réunies au même degré.
M. Duponchel n'avait aucune prétention littéraire. D'excellent conseil, homme de goût, homme pratique, rompu aux exigences de la scène, il laissait aux auteurs toute responsabilité, toute liberté, et ne s'est jamais avisé de substituer un
dénoûment de sa façon à un autre dénoûment , encore moins d'imposer à un musicien un libretto dont il fût le père. Les directeurs auteurs , auteurs même désintéressés, ne travaillant que pour la gloire ou l'amour, n'ont jamais réussi au théâtre.
Des directeurs auteurs passons aux directeurs amoureux: de Charybde passons à Scylla.
M. Duponchel n'est point un Gaton, ce n'est pas même une rosière, mais il ne s'est jamais laissé charmer par une seule de ces danseuses, Armides qu'on appelle premiers sujets. Où est la Miranda, l'Alcine, la favorite, là Medora qui puisse se vanter d'avoir touché son cœur de roc? M. Duponchel est par lui-même d'un rigorisme à défier lesHippolyte, les Joseph de farouche et pudibonde mémoire. Aimer une Phèdre du chant, une Putiphar de la clame! il s'en est
or
ien gardé! Il a su éviter recueil contre lequel sont venus se riser tant d'autres qui se prétendaient des hommes forts, 3S hommes sérieux.
Du moment où un directeur 'aime un premier sujet, il bdique, il sacrifie l'argent à l'amour; le théâtre n'est plus u théâtre, une affaire où, tout en faisant de l'art, on fait sa' >rtune ; le théâtre devient un piédestal sur lequel l'amou- 3ux directeur hisse sa bien-aimée aux dépens et au-dessus e toutes les autres. La bien-aimée a du talent par le fait îuI qu'elle a eu le talent de se faire aime/ ; et plus l'amour u directeur augmente, plus le talent grandit. Quand amour devient passion, le talent devient du génie. Chacun lors courbe la tête devant l'idole ; les auteurs ne font plus e rôles que pour l'idole; lesclaqueurs ne claquent plus que idole; on supplie les journaux bien pensants de n'encenser ue l'idole; tout le monde adore l'idole, tout le monde, xcepté le caissier et la commandite.
Un directeur amoureux finira toujours par se ruiner, lui et \ théâtre. Les artistes, qu'ils chantent, qu'ils dansent ou qu'ils éclament, sont toujours les mêmes : c'est un mélange de ilousie et de vanité, d'égoïsme et de petitesse, qui n'admet i rivalité ni égalité. Tout artiste se croit un géant , traite es camarades de pygmées et regarde comme un vol les oies et les applaudissements qui s'égarent sur eux. Mais uand cet artiste est une femme, quand celte femme est dorée, quand elle tient le directeur et le pouvoir à ses pieds, lors l'anarchie commence, le public disparaît, les recettes 'en vont et le ridicule arrive.
Nous avons aussi la directrice amoureuse, la directrice en on-puissance de mari. C'est une variété très-curieuse et rès-rare dans l'espèce, dont nous serons peut-être assez eureux pour servir un échantillon à nos lecteurs;
M. Duponchel n'a donc jamais versé dans l'ornière l'amour premier sujet. Peut-être voyait-il de trop près 1( jour ces demoiselles et ces dames, pour s'éprendre de leur; charmes. Les danseuses surtout, belles de nuit, gagnent l n'être vues qu'à la lumière. J'ai toujours soupçonné au lorj gnon de M. Duponchel,à ce lorgnon qu'on lui a tant reproché, un pouvoir magique. C'est le lorgnon deM.Duponche qui doit avoir donné à madame de Girardin l'idée de se plus charmants ouvrages. Grâce à son lorgnon, M. Duponchel avait perdu toute illusion sur les visages flétris pai l'abus du blanc, du rouge, du bleu, du cold-cream; il découvrait les rides, il touchait les pattes d'oie, qui échappen au mortel qui n'a pour voir que ses yeux ou un lorgnor purement humain. Que ce soit habileté, magie, hasard, dégoût ou insensibilité, toujours est-il que M. Duponchel s'es garé comme de la peste de l'amour, de l'amour qui perdil Troie, sans compter les directeurs de théâtre.
J'ai réservé pour la bonne bouche la troisième qualité de M. Duponchel, Vinitiative, l'initiative qui marche avanl même l'horreur du premier sujet, Vinitiative, sans laquell on n'est qu'un général médiocre, un politique sans gloire, un directeur de troisième catégorie.
Dans le cours de ses diverses directions, M. Duponchel a toujours fait preuve d'initiative. Son esprit inquiet, agité . mais prévoyant, se plaisait dans les combinaisons de l'avenir. Le présent l'inquiétait peu. Il aimait à préparer de longue main ses ressources et ses munitions; si après avoii tout prévu, tout préparé, le présent lui échappait, il se résignait, courbait la tête, montait à cheval et allait faire un tour de bois.
Le premier ouvrage qu'ait donné M. Duponchel est l'opéra des Huguenots (le 29 février 1836). Avant d'arriver à la
ène, à leur destination, les Huguenots eurent à subir quelues accidents, quelques retards en route.
Désireux de tenir un second Robert le Diable, sa Califorie, mais connaissant les sages et modestes lenteurs de (cyerbeer, M. Véron conclut un traité avec lui. Par ce traité,
maestro s'engageait à livrer son opéra des Huguenots un
ur fixé ; le jour fixé, s'il n'avait pas livré son œuvre, il payeait un dédit de 30,000 francs.
De son côté , le directeur s'engageait à faire représenter ans un délai convenu l'ouvrage qui lui aurait été livré.
Au jour fixé , les Huguenots n'étaient pas prêts , mais le édit était prêt ; Meyerbeer s'exécuta, paya les 30,000 francs u'il eût été à coup sûr plus généreux et plus adroit de ne )as accepter.
Je ne m'explique pas bien cet acte de rigueur de M. Véron, 'igueur qui n'était pas dans ses habitudes. Dans toute sa vie le directeur, on ne retrouverait pas un second trait du nême genre. Certes, il était dans son droit. Mais je suppose me le jour où M. Véron céda à la tentation de toucher et de
arder ces 30,000 francs, il songeait à prendre sa retraite,
t il se préoccupait fort peu de mécontenter Meyerbeer.
\l. Duponchel avait été étranger à ce petit coup d'État,
faillit en porter la peine.
Meyerbeer, nous l'avons déjà dit, était le plus désintéressé ies hommes. Mais le procédé l'avait blessé. Tant que M. Véron serait resté à l'Opéra , les Huguenots n'y seraient jamais entrés. Meyerbeer n'eût jamais pardonné à M. Véron. Tout innocent, tout son ami qu'il fût, M. Duponchel ne triompha Das sans peine de sa légitime rancune ; enfin le maestro se laissa fléchir : il rendit les Huguenots à M. Duponchel, et il trouva moyen de prouver que, dans tous ces débats , ce qui l'avait le moins touché, c'était la question d'argent.
Le dédit payé par Meyerbeer était de 30,000 francs; M. Du-| ponchel voulait les lui rendre, Meyerbeer n'en accepta qui 20,000 francs. M. Véron n'ayant en réalité encaissé qui 20,000 francs, M. Duponchel ne devait rendre que l'argent encaissé par M. Véron.
Mais qu'étaient donc devenus les autres 10,000 francs?] Les autres 10,000 francs avaient été remis à M. Scribe, l'au-J leur des paroles, et l'un des signataires du traité, où sa position n'était pas trop mauvaise. En aucun cas, M. Scribe ne pouvait perdre , il ne pouvait que gagner. Si Meyerbeer manque à sa promesse, M. Scribe touche 10,000 francs!] si M. Véron manque à la sienne, M. Scribe touche encore! 10,000 francs. Mais ce qui est bon à prendre est bon à garder : M. Scribe ne rendit pas les 10,000 francs de son collaborateur j Meyerbeer, qui eut la délicatesse de ne pas les demander, ce \ qui n'empêcha pas M. Scribe de réclamer à M. Duponchel .la prime d'usage, 1,000 francs par acte : ci, cinq actes, ci, 5,000 francs; si bien qu'avant même la première représentation, M. Scribe avait déjà touché 15,000 francs. Ce n'était pas maladroit.
Les Huguenots étaient destinés à mettre en relief la générosité de Meyerbeer. La scène du quatrième acte entre Raoul et Vcdentine avait été écrite par M. Scribe dans ce style poétique dont un de ses couplets est Testé le type :
Un vieux soldat sait souffrir et se taire Sans murmurer.
Meyerbeer s'inquiéta de cette poésie un peu trop burlesque ; il demanda quelques variantes. M. Scribe se récria, vanta sa marchandise, et finalement refusa toute espèce de changement. Trop bon juge pour revenir sur son opinion, mais trop poli pour insister, Meyerbeer pria un poète, un vrai
boëte , de venir au secours de Raoul et de Valentine, condamnés aux vers de M. Scribe. Emile Deschamps eut pitié le leur triste sort, et il refit la grande scène du quatrième kcte.
Meyerbeer voulait et ne savait comment reconnaître cet ficie de courtoisie. Il eut l'idée délicate d'attribuer à Emile peschamps, sur sa propre part, une part d'autour, part qu'Emile Deschamps touche encore aujourd'hui,
Les Huguenots se montrèrent les dignes frères de Robert le Diable. L'enthousiasme se partagea entre Nourrit-ltaowZ et mademoiselle ¥a\con-Valentine. Une jeune fille, Maria Fiéchoux, chargée du rôle du page Urbin, fit preuve d'une voix magnifique et de jambes à la Quasi modo. Jarry n'eût pas dit d'elle ce qu'il avait dit de mademoiselle A., qu'elle se sauvait par les jambes. Pauvre Maria Flécheux ! elle n'a pas vécu longtemps ; elle est morte toute jeune, non pas à la peine, non pas victime de la musique de Meyerbeer, comme on a osé l'imprimer sérieusement: elle est morte de la poitrine, de cette terrible maladie qui n'a besoin de personne pour accomplir son œuvre de destruction.
Cette année 1836 fut belle pour M, Duponchel. Le 29 février, les Huguenots ; le 1er juin , le Diable boiteux ; le 10 août, la rentrée de Taglioni après une absence de neuf mois; le 20 septembre, la Fille du Danube. Quelles magnifiques recettes!... quels regrets, quels remords pour M. Yéron !