CHAPITRE XI
Eurêka. — Dupiez chez Choron , aux Roches , à l'Odéon , en Italie. — Dirprez à Paris. — Une première audilion. — Oui , cent fois oui. — Madame Duprez. Nourrit en scène et Duprez à l'orchestre. — Pierrot valet. — Ce qu'Halé\y dit à M. Duponchel. — Un fauteuil historique. — Un ténor qui avait trop présumé de ses forces. — Mois d'avril 1857. — Déhut de Duprez. — La Chatte métamorphosée en femme. — Le Diable boiteux. — La Cachncha. — Fanny Essler.
— Maladie et retraite de mademoiselle Falcon. — Tel mari et non pas telle femme. — Il est avec les ténors des accommodements. — Incendie du Théâtre- Italien. — Grande combinaison théâtrale. — M Viardot, directeur de l'Opéra italien. — Démission de M. Viardot. — Dissolution de la société Aguado, Duponchel et Viardot. — 30,000 francs en avancement d'hoirie. — Procès et gain,
— Mario. — Une comtesse trop sensible et un comte trop farouche. — Fuite en France. — Dîner chez la comtesse Merlin. — Engagement. — Etudes. — Début,
— Succès.
Au milieu de tous les enivrements que produit le succès, M. Duponchel ne s'endormait pas sur la prospérité présente, il se préoccupait de l'avenir. La fortune de l'Opéra reposait dans le gosier de Nourrit : qu'un rhume survînt à Nourrit, et plus d'homme rouge à la livrée du roi portant sur son épaule la recette de la soirée et pliant sous le poids de l'é-| norme sacoche! M. Duponchel se mit en chasse d'un ténor; ténor, gihier philosophai, espèce de merle blanc, qu'un directeur ne rencontre pas deux fois en sa vie! M. Duponchel demandait un ténor à tous les échos d'alentour. —Connaissez-vous un ténor? Un ténor, s'il vous plaît!
— Mais Nourrit; vous avez Nourrit.
— Il me faut un second Nourrit.
— Diable! un second Nourrit. C'est difficile; cherchez.
Et M. Duponchel cherchait et ne trouvait pas.
Un matin, le confident de ses recherches et son ami, Armand Bertin, du Journal dés Débats, entre tout joyeux chez M. Duponchel.
— Bonne nouvelle, lui dhVil, bonne nouvelle! Eurêka! Vous rappelez- vous un petit homme court et trapu, un élève de Choron, qui, il y a quelques années, a chanté ArmùJe au théâtre Lou vois?
— Duprez! dit M. Duponchel.
— Duprez, que vous avez plus tard entendu chez moi, aux Roches; il faisait Faust et mademoiselle Fétis Marguerite.
— Rossini était là; je me le rappelle parfaitement, et il semblait assez satisfait devotre-Faust. Depuis, Duprez a débuté à TOdéon, sans beaucoup de succès, puis il est parti pour l'Italie; je n'ai plus entendu parler de lui.
— Et moi j'en sais plus long que vous. Duprez est aujourd'hui le premier ténor de l'Italie. Voulez-vous que je lui écrive?
— Si je le veux?... Vous me sauvez la vie.
Armand Bertin écrivit à Duprez; Duprez répondit à Armand Bertin qu'il serait à Paris au mois de novembre, libre et prêt à traiter avec la direction de l'Opéra;
Le mois de novembre et Duprez arrivèrent. Jour fut pris pour une audition ; il y avait là MM. Duponchel, Halévy et Ruolz, qui, à Naples, avait écrit Lara pour Duprez. L'enchanteur fit bientôt des siennes : au bout de quelques notes, son auditoire lui appartenait corps et âme. Ruolz, qui le connaissait de longue date, jouissait de la surprise générale. Séance tenante, l'engagement eût été conclu, si un scrupule n'eût retenu le directeur. Il ne se croyait pas le droit de rogner d'un trait de plume, sans avertissement préalable, l'empire de Nourrit, et d'en donner un morceau
à un aussi redoutable confrère. Il se rendit aussitôt près de Nourrit.
— Mon cher Nourrit, lui dit-il avec franchise, depuis mon entrée à l'Opéra, vous le savez, je cherche un lénor capable de partager avec vous le poids du répertoire ; si l'on pouvait vous nous assurer contre tout rhume, tout mal de gorge, toute indisposition plus ou moins passagère, je n'aurais besoin de personne; mais soyez malade quinze jours, il m reste qu'à fermer le théâtre, à faire relâche, ou à peu près. Je viens d'entendre Duprez; je ne vous le cacherai pas, c'est un grand chanteur, un merveilleux chanteur; je désire vi vement l'engager, maisje désire plus vivement encore vous conserver. Je ne signerai rien sans vous, sans votre aveu. Consultez-vous, tâtez-vous, prenez votre temps, réfléchissez, et quand vous aurez bien réfléchi, vous répondrez à ma question ; Voulez-vous que j'engage Duprez?
— Oui, cent fois oui, mon cher Duponchel, je veux que vous engagiez Duprez, non pas dans huit jours, non pa< demain; mais aujourd'hui, mais dans une heure. Je son< la responsabilité qui pèse sur moi, et je crains d'être trah par mes forces. Duprez n'a ni le même genre de voix, ni U même genre de talent que moi, Duprez est un ténor de force moi je suis un ténor de sentiment, un ténor dramatique. Non: nous partagerons les grands rôles; avec deux ténors vou: pourrez dormir tranquille, l'Opéra ne chômera jamais. Au jourd'hui j'étais presque sans rival ; je le sens, je m'endormais un peu. Le voisinage de Duprez me rendra l'ardeu qui me manque. Engagez donc Duprez, c'est moi qui vous ei prie.
Les deux grands artistes se virent , se donnèrent la maii
et se jurèrent une amitié et une émulation à toute éprouve
Duprez voulut être traité comme l'était Nourrit, avoir
nême engagement, les mômes avantages, les mêmes deoirs. L'Opéra était menacé d'une seconde édition de tastor et* Pollux sous les noms de Guillaume Tell et de Raoul.
Cependant il se fit en faveur de Duprez une exception dont Sourr|t ne pouvait s'alarmer. Madame Duprez chantait ; Madame Nourrit ne chantait pas. Duprez, excellent mari, lion moins excellent calculateur, désira ne pas être séparé de sa femme, même sur la scène. Il voulait avoir sa femme pour Mathilde et pour Valentine. M. Duponchel ne lui refusa pas cette petite satisfaction, qui cependant, pour la caisse de la direction, se traduisait par une galanterie de 30 ou 35,000 francs.
Duprez se connaissait en chanteuses, Duprez n'était pas influencé par l'amour conjugal, Duprez déclarait, jurait que sa femme était une prima donna cli Castello, que sur tous les théâtres d'Italie elle obtenait les plus brillants succès (lisez engagements), et madame Duprez fut engagée de confiance, sans avoir été ni vue, ni entendue, sans avoir même quitté Naples, où Duprez alla la rejoindre et la chercher.
Pour la dernière fois, Nourrit restait seul sur la brèche.
i Pendant le reste de l'hiver, il ne perdit rien de la joie che-
i valeresque que lui inspirait la pensée d'avoir bientôt, à se
mesurer avec un rival digne de lui. Cette noble émulation
réagissait déjà sur son admirable talent. Jamais Eléazar,
Raoul, Robert, n'avaient été plus sublimes, plus beaux.
Vers la fin du mois de mars 1837, on allait représenter la Muette de Portici ; Nourrit devait jouer Mazaniello.
Quand Nourrit chantait, il arrivait de bonne heure dans sa loge, et toujours avant qu'il entrât en scène, M. Dupon-
chel quittait son dîner et venait passer quelques instants ave< lui. Ce soir-là, comme à l'ordinaire, M. Duponchel se rendit, vers six heures et demie, dans la loge de Nourrit; i l'entendit chanter du corridor, et en entrant :
— Vous me semblez bien en voix aujourd'hui, Nourrit': lui dit-il.
— C'est vrai, ré pondit l'artiste, il y a longtemps que je me suis senti si en train.
La conversation continua quelque temps encore , puis M. Duponchel sortit et alla achever son dîner. Il était à peine assis à table, qu'Halévy le faisait prier de revenir à l'instant même: Nourrit venait d'être pris d'un enrouement subit et se voyait hors d'état de chanter.
M. Duponchel retourne dans la loge de Nourrit, ne comprenant rien à un enrouement si extraordinaire, et il trouve Nourrit tout autre qu'il venait de le laisser. Il pouvait à peine parler; il avait la tête brûlante, la figure empourprée, il tremblait la fièvre. Il lui était évidemment impossible de paraître en scène; on dut annoncer au public que Nourrit venait de se trouver subitement indisposé, et que le rôle de Mazaniello serait joué par M. Wartel.
Le jour suivant, Nourrit était tout à fait malade. M. Duponchel alla s'asseoir à son chevet, et le trouva fort abattu. Deux, trois jours se passent; le quatrième, M. Duponchel voit arriver Halévy, soucieux et inquiet.
— Nourrit serait-il plus malade? s'écrie M. Duponchel, dont la première pensée est pour son ténor.
— Nourrit va mieux, dit Halévy, mais...
— Parlez !
— Mais il est fou.
— Fou !
— L'autre soir, tu te rappelles, le soir de son enrouement,
i allait cfuitter sa loge, tout à coup son domestique ', en lui tant son manteau sur les épaules, lui dit:
— Je vous en prie, monsieur, chantez de votre mieux ; àites ça pour moi, monsieur, je vous en prie.
— Pour vous , Paul ?
— Et puis à cause de M. Duprez.
— Que voulez-vous dire, Paul ?
— Monsieur ne sait-il pas que M. Duprez est à l'Opéra, à orchestre? Tout à l'heure, en regardant par le trou de la bile si nous avions une belle salie, je l'ai aperçu au premier ang, et il faut que ce monsieur Duprez sache tout de suite?
quoi s'en tenir sur la voix de monsieur.
— A ce nom de Duprez, continua Halévy, Nourrit s'est enti troublé, paralysé, pétrifié. Sa présence, à laquelle il ne 'attendait pas, l'avait atterré. L'idée que Duprez allait l'enendre, le juger, lui fit perdre la tête, la voix, le cœur, et il l'a encore retrouvé ni les unes, ni l'autre.
— Je cours chez lui , dit M. Duponchel , et...
— Non, n'y va pas, crois-moi ; il ne se sent pas encore en itat de te voir, de causer avec toi ; il m'a chargé de te denander un rendez -vous pour demain, à une heure, dans on cabinet.
Nourrit ne manqua pas au rendez- vous, et s'assit en face le M. Duponchel, dans un fauteuil qui a sa petite imporiance historique : c'est le fauteuil dont se servait l'empereur Napoléon quand il venait à l'Opéra. Là, Nourrit avoua ses 'ai blesses, ses terreurs ridicules, mais invincibles. 11 déclara m'il avait trop présumé de ses forces, que la lutte le tuerai!.
— Je vous appartiens, finit-il par dire à M. Duponchel, je
1. Ce domestique (bizarre rapprochement!) est aujourd'hui l'un des Pierrots qu Ont courir tout Paris.
OH
i30 PETITS MÉMOIRES
vous appartiens, vous avez ma promesse , mon ^ngage-ful ment ; mais je vous en supplie , rendez-moi ma liberté laissez-moi partir. De loin , je croyais l'Opéra assez grand pour Duprez et pour moi ; depuis qu'il est revenu, je trouve l'Opéra trop petit : encore une fois, je vous en supplie.1 laissez- moi partir.
Contre une pareille insistance, que faire? Céder, gagnei du temps, calmer, rassurer, remonter ce pauvre moral affaibli; c'est ce qu'on tenta, mais inutilement. Nourrit avai pris son parti ; rien ne put l'en faire revenir, et son engagement fut rompu.
Ainsi s'écroula cet échafaudage de ténors, créé par M. Duponchel, et sur lequel il avait bâti tant d'espérances et de recettes. Duprez remplaçait Nourrit ; ce n'était pas un ténor de plus, c'était un nouveau ténor, l'inconnu!
Le 4 avril 1837, Nourrit fit ses adieux au public parisien, dans une magnifique représentation, où il fut couvert d fleurs, de regrets et d'applaudissements. Il quittait l'Opéra à la fleur de l'âge, à trente-cinq ans, et au milieu de sa plus belle création, les Huguenots; je ne parle pas de cet infortuné Stadella Niedermayer dont il avait essayé et dont Duprez essaya vainement aussi plus tard de galvaniser la musique.
Quel mois que le mois d'avril 1837 ! il fera époque dans les annales de l'Opéra ! est-il assez rempli ! Adieux, larmes, séparations, triomphes! Le 4 avril, Nourrit se retire; le 17 avril, Duprez débute dans Guillaume Tell; le 22 avril, Taglioni part à son tour, mars, il faut l'avouer, l'immensité de cette double perte s'effaça devant l'étonnant, le prodigieux, l'inouï, l'extravagant succès de Duprez. A peine avait-il ouvert la bouche qu'il avait conquis son public. Ce soir-là tous les mécontents, les Nourritistes qui voulaient faire retomber leur colère sur Duprez, s'avouèrent vaincus: ils
ublièrent Nourrit, ils applaudirent Duprez comme ils n'a- Meut de leur vie applaudi Nourrit. Duprez fut l'idole de la rirée. Jamais n'avaient résonné dans l'enceinte de l'Opéra ne telle voix, un chant si large, un récitatif si magnifiquetent accentué. On croyait entendre pour la première fois uillaume Tell, cet immortel Guillaume Tell, mutilé, réduit, jms une autre direction, à un acte, et descendu au rang de mer de rideau, ni plus ni moins qu'un simple vaisseau- fanmie. Pendant la représentation, dans la salle, on ressentait Dmme une sorte de fièvre; pendant les deux entr'actes, p. loyer, dans les corridors , on se serait cru revenu à 3s jours de révolution où l'on s'aborde, l'on se parle sans
connaître, sans s'être jamais vu. Au troisième acte, ce fut e la passion, du délire. Le grand air dont on soupçonnait à eine l'existence, que l'on ne chantait plus, avait été rétabli; lais quand arriva le fameux Suivez-moi, lancé par Duprez e toute la puissance de ses poumons, la salle tout entière 3 leva électrisée comme pour le suivre* comme pour obéir
sa voix.
De ce jour le public avait épousé le nouveau ténor»
La lune de miel dura dans tout son lustre plus d'un an» a dir^tion put impunément donner le stupide ballet de la liât te métamorphosée en femme ; sa chute passa presque uaperçue entre les représentations triomphales de Duprez.
Mademoiselle Fanny Essler tenait seule le sceptre de la lanse, sceptre qu'elle avait enfin conquis dans le Diable miteux; elle avait mis la main, c'est-à-dire le pied sur un 'ôle selon son cœur, selon son double talent de mime et de lanseuse , sur un pas selon son genre de beauté. Depuis [uelque temps, au bruit si doux des bravos, elle dansait la ïachucha, imitation francisée de ces danses espagnoles rop décolletées pour nos pudiques lorgnettes, et. dont elle
allait devenir la personnification. Il faut toujours à un arlj liste un rôle dont il soit l'incarnation vivante : à Duprei Guillaume Tell; à Falcon, la Juive; à Taglioni, la Sylphide à Grisi, Norma; à Essler, c'est la Cachucha.
Cependant il fallut au public, au vrai public, quelques refey présentations pour s'habituer à la Cachucha. Ces déhanche ments, ces mouvements de croupe, ces gestes provoquant; ces bras qui semblent chercher et étreindre un être absen cette bouche qui appelle le baiser, tout ce corps qui très saille, frémit et se tord, cette musique entraînante, ce castagnettes, ce costume bizarre, cette jupe écourlée, ce cor sage échancré qui s'entr'ouvre , et par-dessus tout la grâc sensuelle, l'abandon lascif, la plastique beauté d'Essler furent très-appréciés des télescopes de Torchesire et de avant-scène. Le public, le vrai public, eut plus de peine i accepter ces témérités chorégraphiques, ces excès de pru \ nelles, et l'on peut dire que cette fois ce sont les avant scène infernales qui ont forcé la main au succès. La Ca chucha française n'est point un goût naturel, inné; c'es un goût acquis.
L'année 1837, en dépit de la Chatte métamorphosée ei femme, se solda donc par un chiffre splendide, faLuleux bien supérieur au chiffre de 1836, de si magnifique mémoire Mais déjà cependant l'horizon commence à se rembrunir mademoiselle Falcon, la touchante Rachel,la dramatique Valentine, est atteinte par une de ces maladies trop réelles qu n'ont rien de commun avec les engelures de la danse. Dan Stradclla, et au premier acte, à la scène du balcon, la voi: lui manqua tout à. coup ; il fallut baisser le rideau et renvoyé le public.
D'un autre côté, madame Duprez , cette prima donm di Caslello sur laquelle on fondait tant de brillantes chi
EHE L'OPÉRA {£i
lères, avait commencé les répétitions de Guido et Ginecra, elle faisait preuve d'une faiblesse désespérante ; elle chanût faux, si faux qu'Halévy, l'auteur de Guido, eut bientôt igé le mal incurable. Le cas était embarrassant; madame uprez ne pouvait aborder le rôle sans compromettre, sans 1er l'ouvrage ; mais madame Duprez, M. Duponchel ne publiait pas, était madame Duprez, c'est-à-dire la femme fe Guido, de Guillaume Tell, de Raoul, et il était dangepx de mécontenter ce redoutable et susceptible époux.
11 est avec le ciel des accommodements.
en tut avec Duprez. Vut de poitrine entendit raison; il ai suffit d'entendre sa femme. L'amour-propre de madame bprez fut ménagé; on prétexta une maladie de voix, u accusa le changement de climat, on dora tant qu'on put 1 triste vérité; madame Duprez consentit à résilier son ngagement, mais celui de Duprez fut refait et porté à 0,000 francs ; en d'autres termes, à ses premiers appointements on ajouta une partie des appointements de sa femme.
L'Opéra italien venait d'être brûlé; l'un des directeurs lait mort; l'Opéra français était à l'apogée de la prospérité. f. Duponchel proposa à M. Aguado une immense affaire, ne opération colossale: il s'agissait d'obtenir le privilège u Théâtre-Italien de Paris, d'acheter le Théâtre-Italien de fondres, et de réunir ainsi les trois théâtres sous une même i'irection. M. Aguado goûta la combinaison; on commença i>ar le Théâtre-Italien de Paris, dont il fit donner la direction I M. Louis Yiardot; mais l'affaire de Londres , ayant traîné in longueur, passa en d'autres mains. Le plan de M. Duonchel reposait sur la triple réunion; Londres devait être fe placement, l'écoulement indispensable de ses artistes de |aris et une barrière contre leurs exigences menaçantes.
L'affaire de Londres ayant manqué, il se souciait peu de combinaison des deux Opéras de Paris. M. Aguado comp cette répugnance de M. Duponchel en présence d'un pro, qui n'était plus le sien; il proposa de lui racheter moitié, à la condition qu'il continuerait à rester à la tête d l'Opéra. M. Duponchel n'avait pas trop mal administr jusque-là. Pour le décider, M. Aguado lui fit un por d'or : commandite de 300,000 francs , traitement fixe d 12,000 francs par an, 5,000 francs pour sa voiture, 12 1/ pour 100 sur les bénéfices de l'Opéra et 12 1/2 pour 100 st les bénéfices du Théâtre-Italien. La même position fut fail à M. Viardot.
C'était magnifique, mais n'oublions pas que l'Opéra ve nait de passer par deux années de prospérité inouïe, qi M. Aguado avait réalisé de superbes bénéfices, que le pas; semblait répondre de l'avenir; n'oublions pas surtout qi M. Aguado traitait l'affaire en grand seigneur, et non c marchand. M. Aguado ne pouvait faire les choses qi grandement. Son caractère le portait à la générosité, et l'ingratitude ni la cupidité des hommes ne l'ont guéri de défaut.
Cette association des deux Opéras, deux directeurs oblig de se consulter réciproquement pour les besoins de leu théâtres respectifs, ne pouvait durer longtemps* La saisi du Théâtre-Italien avait été excellente * grâce à mademc selle Pauline Garcia, la sœur de la Malibran; mais* héla encore un directeur amoureux^ amoureux pour le bon mot
M. Yiardot n'avait pu résister aux charmes de la voix mademoiselle Pauline Garcia; mais mademoiselle Pauli Garcia était une de ces femmes qui n'aiment que leurs m fis, qui ne se laissent aimer que par leurs maris; M* Viarû épousa sa première chanteuse* et en honnête homme tju
îtait, il quitta la direction du Théâtre -Italien et donna brusquement sa démission.
On avait reconnu les vices de l'association : il eût fallu hercher un nouveau directeur, s'entendre avec lui, ou ne 3as s'entendre, ce qui eût été plus probable. Le divorce fut prononcé, et M. Duponchel ne garda plus que son intérêt à 'Opéra. Toujours grand et généreux, M. Aguado, pour in- Jemniser M. Duponchel de tous ces tiraillements, sans atendre l'apurement des comptes du Théâtre-Italien, lui fit compter immédiatement 30,000 francs à valoir sur lesbénéîces de la saison. Il calculait qu'on avait gagné 240,000 francs.
M. Aguado entreprit à celte époque ce regrettable voyage d'où il ne devait pas revenir : il partit pour l'Espagne , il y mourut. Après sa mort, M. Viardot réclama à la succession les 30,000 francs comptés à M. Duponchel. La succession refusa, il y eut procès, double procès, entre M. Viardot d'une part et la succession Aguado, et M. Duponchel d'autre part. Non-seulement M. Viardot perdit son double procès; nonseulement M. Duponchel ne rendit pas les 30,000 francs en litige, mais il fut établi que cette somme de 30,000 francs était inférieure aux 12 1/2 pour 100 attribués à M. Duponchel sur les bénéfices du théâtre, et M. Viardot fut condamné h lui payer le complément de ces 12 1/2 pour 100.
Quoique désormais assuré contre toute chance de perte* M. Duponchel n'en poursuivait pas avec moins d'ardeur et d'opiniâtreté son idée fixe* son ténor* Avoir deux ténors î avoir un autre Nourrit à côté de Duprez, comme il avait voulu avoir Duprez à côté de Nourrit, c'était son rêve !
Depuis quelque temps il n'était question, dans la haute société parisienne, dans les salons les plus aristocratiques* fque d'un jeune Piémontais réfugié, nullement politique* dont la voix ravissante faisait fureur. Son âge* sa naissance*
13û PETITS MÉM01KES
ses aventures, tout conspirait à son succès. On se racontait tout bas et même tout haut les circonstances qui l'avaient conduit en France.
Pour quelques misérables dettes, il avait déjà encouru la disgrâce de son père, homme sévère et religieux, quoique général, lorsqu'une dernière fredaine vint mettre le comble à ses forfaits. Ecoutez et frémissez-:
Il se trouvait en garnison à Gênes avec son régiment, les chasseurs sardes : les Italiennes passent pour être tendres ; les Génoises sont, sous ce rapport, plus Italiennes que les autres. Une comtesse bien connue accepta un peu brusquement les soins du jeune et séduisant officier ; elle succomba, mais elle ne sut pas succomber avec mystère : tout Gènes apprit leurs amours le lendemain, la veille peut-être du jour où elles avaient commencé.
Chose singulière dans un pays où les maris, plus faciles encore que leurs femmes, ne voient rien, ne veulent rien voir, le comte vit et se fâcha; il se fâcha pour de bon, ce ridicule mari, sous prétexte qu'il était las des caprices de son épouse; il en comptait jusqu'à trente-trois! Quelle don Juan ! On eut beau représenter à M. le comte que ce n'était pas la faute du jeune officier s'il était venu le trentequatrième, qu'il eût "même beaucoup préféré venir plus tôt, qu'il était injuste de faire retomber sur un innocent une rancune amassée sur trente-trois autres coupables; rien n'y fit. Le comte s'était juré que sa tolérance irait jusqu'à trente-trois, pas un de plus, et il se tint parole. Il resta inflexible ; il se plaignit, il était bien en cour : le jeune officier fut condamné à aller rejoindre le dépôt de son régiment à Cagliari, en Sardaignc ; c'était l'exil, l'ennui, la mort. Il protesta contre cet ordre barbare, il- réclama; mais le mari était plus puissant que l'amant, l'ordre fut maintenu.