‹ Petits mémoires de l'OpéraChapitre 17 sur 49 · CHAPITRE X1J · texte numérisé non relu

CHAPITRE X1J

arry et la lettre 0. — Les pensionnaires Jarry : le côté de la danse et le côté du chant. — Mademoiselle N... — M. Guillaume. — Quand je serai directeur! — Chrétien Urhan.— L'orteil de mademoiselle Essler et le maillot de madame D. . .

— La suite au prochain numéro. — Jarry cicérone. — Physiologie de quelques loges. — Les lions. — Avant-scène infernale. — Le comte de *** — Fieschi en cire. — Seconde avant-scène infernale. — M. Véron. — M. de Balzac. — M. James Fazy. — En plein chant. — Le four. — Mademoiselle Pauline Laurent et mademoiselle Caroline Lasciat. — Mademoiselle Céleste. — Héloïse de France, dite l'Espagne. — Clarisse ... — Laudanum et empoisonnement. — Les trois rencontres de Moncade. — Loge des élèves du Conservatoire. — Meyerbeer au cintre et M. Scribe aux troisièmes loges de face. — Madame Shickler. — La marquise de Las Marismas. — La marquise de Lauriston.— Loge de la commission royale de l'Opéra. — Silhouettes. — M. d'Henneville.

— M« Chaix. — Le marquis de Louvois. — Le maître de poste et le tailleur. — Chasse aux primes. — M. de Rothschild et le bravache. —Le prince Tufiakin. — *Aspasie numéro 1 et Aspasie numéro 2. — Vie du prince à Paris.

— Sa loge à l'Opéra.

— Jarry , avez-vous une place à l'orchestre ?

— Non , monsieur.

— Un tabouret?

— Non, monsieur.

— Je vois tant de places vacantes.

— Toutes ces places sont réservées : celle-ci est pour M. A. ; celle-là pour M. B. ; celle-là pour M. C.

— Tout l'alphabet vient donc ce soir à l'Opéra ?

— Non, monsieur ; je m'arrête à la lettre M , inclusivement, à M. de Montaigu. S'il trouvait sa place prise, il serait capable de me passer sa lorgnette au travers du corps.

— No vous arrêtez pas à la lettré M , Jarry : croyez-moi, poussez jusqu'à la lettre 0, c'est ainsi que commence mon nom; une lettre, un tabouret de plus ou de moins, vous n'en mourrez pas! Voyons, cherchez bien, n'auriez- vous pas à m'offrir un tabouret, rien qu'un tabouret dans le coin , à côté de vous? Je ne suis pas difficile.

— Ma foi, monsieur, je crois me souvenir qu'en effet | M. G... ne viendra pas ce soir, dit Jarry, qui se sentit glisser dans la main une pièce de deux francs: asseyez-vous sur ce tabouret, vous ne serez pas trop mal.

La lettre 0 prend possession, à côté de Jarry, du tabouret de M. G..., et peu à peu, lentement, arrivent quelques-unes des lettres protégées par le puissant Jarry. A chacune il remet sa lorgnette, son télescope, pour lesquels les maillots de ces demoiselles n'ont pas de secrets. La lettre 0, qui a expérimenté Jarry pour son propre compte, conclut assez judicieusement que ces complaisances n'étaient pas tout à fait désintéressées, et qu'à ce métier-là, sans compter le casuel, il a dû amasser un assez joli capital. Garçon de bureau le jour, placeur à l'orchestre le soir, à raison de six cents francs par an, Jarry possédait déjà sur les bords de la Seine une charmante petite bicoque.

Et l'on ne dira pas que je fais des folies Quand j'achète un château sur mes économies.

Au fond, Jarry valait mieux qu'il n'avait l'air de valoir. Une fois qu'on avait payé le tribut obligé, il était aussi simple, aussi bonhomme, qu'il avait commencé par être impertinent. Il flaira dans la lettre 0 un nouvel et précieux client, et il ne craignit pas de faire pour lui quelques frais de conversation. A chaque personne qui entrait : — Vous voyez,

nonsieur, lui disait-il, que je no vous ai pas trompé; encore jn de mes abonnés.

— Vos abonnés me semblent bien en retard.

— Du tout, monsieur, du tout; ils n'arrivent que pour le ballet. Ils se soucient bien du Philtre!

A travers ces lambeaux de conversation, le second acte :lu Philtre se chantait devant les banquettes.

— Et les jours de grand opéra?

— Ils n'arrivent encore que pour le ballet. Mon côté n'aime me la danse. Pour nous, la plus belle roulade ne vaut pas me pirouette^sur le cou-de-pied. C'est plus fort que moi, monsieur, je n'accepte pas d'abonné que je ne sois sûr qu'il met la danse bien au-dessus du chant. De l'autre côté, au contraire , du côté gauche, c'est le chant qu'ils préfèrent, c'est le chant qu'ils aiment. Ils ne dînent pas, ou ils dînent à six heures, comme des bourgeois ! pour venir entendre des Philtre ! des Serment ! Et cependant, monsieur, ne croyez pas que je sois injuste, que je sois aveugle. Mademoiselle N..., qui ce soir remplace madame Damoreau! j'avoue qu'elle est charmante, quoique chanteuse. Notre loge infernale, l'avant-scène qui est à votre gauche, protège mademoiselle N..., et, je le reconnais, la protection n'est pas mal placée.

— Prenez garde, Jarry, vous allez avouer que mademoiselle N... chante comme un rossignol.

— Jamais, monsieur ! jamais ! De mon côté, il s'agit bien du gosier ! nous ne connaissons que les jambes. Vivent les jambes ! Mademoiselle N... ne se sauve que par la jambe, une vraie jambe de danseuse. Malgré moi, je me sens un faible pour mademoiselle N...; elle vient de soutenir un siège qui fait notre admiration.

— Un siège, mon cher Jarry! vous me faites venir l'eau à la bouche ; racontez-moi donc ça.

— Imaginez-vous, monsieur, que mademoiselle N... aré-| sisté près d'un an à l'unde nos plus aimables, nos plus illustres i avant-scène. Il a dépensé pour plus de trente mille francs del femme de chambre, mais il a fini par triompher. Après un j an de siège, le cœur de mademoiselle N... a battu la chamade, ] s'est rendu à discrétion, et le lendemain le vainqueur a mis j à la porte la femme de chambre aux trente mille francs j et donné sa place à la vertueuse mère dont il avait pu] apprécier la belle défense, les principes et le talent poulie miroton.

Le Philtre allait finir et la lettre 0 répondre à Jarry, lors- j que la porte de l'orchestre s'ouvrit brusquement, et Jarry î s'effaça avec respect devant le nouveau venu pour le laisser passer. C'était un homme d'un certain âge, ou plutôt d'un âge certain : moustache grise, rosette rouge à la boutonnière, j tournure militaire, figure légèrement cramoisie. — Monsieur deMontaigu, voici votre lorgnette , lui dit Jarry. Il n'eut pas le temps d'en dire davantage, la toile tombait, et il se faisait à l'orchestre grand remue-ménage et grand tumulte. Les uns sortaient, les autres arrivaient. Deux pensionnaires de Jarry, M. A... et M. B..., entrèrent avec fracas, la tête haute, le chapeau sur la tête, comme il convient à d'illustres et puissants boursiers. M. Léon Halévy se présenta plus modestement et se casa le moins mal qu'il put, au fond du couloir de l'orchestre. Si petit qu'il se fît, Jarry le regardait d'assez mauvais œil ; il ne semblait porter au poète qu'une très-médiocre déférence; qu'est-ce qu'un poète? Aux égards que Jarry témoigne à un monsieur gris-clair qui se présente, il est évident que le monsieur gris-clair n'a pas le malheur d'être poète. Jarry lui prend son paletot, Jarry lui présente sa lorgnette , Jarry lui apporte près de la lettre 0 un tabouret douillettement remboun-é. La lettre 0 ne pouvait

manquer d'apprendre le nom de son voisin. Personne ne sortait sans dire :

— Bonjour, Guillaume; Guillaume, bonjour.

C'était un feu de file de Guillaume qui ne finissait plus.

Enfin, l'orchestre fut plein, l'entr'acte finit, et la toile se releva sur la Sylphide.

La lettre 0 s'aperçut bientôt que M. Guillaume était un précieux voisin, qui en savait long sur l'Opéra et sur la danse, mais qui ne professait pas pour la direction une sympathie cordiale; il blâmait tout, il critiquait tout, et si haut, qu'à chaque instant une voix criait du parterre :

— Silence à V orchestre, silence! On ne peut pas voir.

La conversation ne tarda pas à se lier entre la lettre 0, qui ne demandait qu'à écouter, et M. Guillaume, qui ne demandait qu'à parier.

— Cette direction, monsieur, disait M. Guillaume, est déplorable, elle n'a pas quinze jours à vivre ; moi, je ne lui donne pas quinze jours. Ah! quand je serai directeur... Regardez, monsieur, ce corps de ballet : pas une de ces petites filles qui se donne la peine de danser. Que voulez-vous? sous une direction pareille, tout languit, tout meurt. Taglioni, Taglioni elle-même a un boulet à chaque pied... Sidonie ! s'écria-t-il tout à coup, emporté par l'amour de l'art; Sidonie, tes pointes sont molles!

—Silence à l'orchestre! silence, Guillaume!

— C'est la direction, Monsieur, qui paye ces gens-là pour m'insulter, mais leurs injures ne m'atteignent pas. Cette petite Sidonie, monsieur, quand elle veut, danse comme un ange; c'est ma première danseuse; elle n'a pas douze ans, mais elle ira haut, très-haut ; de l'esprit et du ballon ! avec ça une danseuse ne reste pas en chemin. J'en ai encore dix, dans ma classe, qui, a vec le temps, vaudront Sidonie; car j'ai une classe,

monsieur, une classe à moi, chez moi, une classe que M. Albert dirige sous mes yeux... Sidonie! Sidonie! poui cette fois, c'est trop fort ; je me plaindrai à M. Albert.

— Silence, Guillaume !

— Criez, criez, je ne me tairai pas, vous ne me ferez pasftf taire : je mourrai plutôt que de me taire. Vous ne pouvezP vous faire une idée, monsieur, des persécutions auxquelles ^ je suis en butte de la part de cette stupide direction, c'est au point que je porte toujours sur moi du contre-poison. Dernièrement on a mis le feu à mes bois dans le département de***. J'ai eu bientôt deviné le coupable... Je vous disais donc que j'avais une classe, douze petites filles, douze perles, monsieur, flanquées de douze mères, douze farouches mères, qui ne perdent jamais leurs perles de vue; car la vertu avant tout, ma classe ne doit pas même être soupçonnée.

— Comme la femme de César.

— Vous l'avez dit. Si cela pouvait vous être agréable, je serais enchanté, monsieur, de vous faire assister à l'une de nos leçons. Vous verrez comme c'est tenu, sage, propre. Avant la leçon, je passe la revue des dents. Qu'est-ce qu'une danseuse sans dents? Sidonie, monsieur, me devra ses dente, des amours de dents! mais elle m'a donné du mal. J'ai attaché un dentiste à ma classe. Croiriez-vous que l'indifférence de ces petites filles en matière dentaire avait fait une sinécure de ce poste de confiance ? Sidonie surtout se révoltait contre la discipline et mon dentiste. Enfin, las de prêcher en paroles, je voulus prêcher d'exemple : «Regarde mes dents, luidis-je un jour, sont-elles blanches? — Je crois bien, me répondit-elle, elles vous coûtent assez cher pour cela! «Calomnie, monsieur, spirituelle calomnie d'une enfant à laquelle je passe tout, et dont je vous prie de ne pas croire une dent. Du côté des bains, car j'exige que ma classe se

ilaigne, je me méfie des mères: quelques-unes, sans être preières, pourraient bien changer l'eau en vin, cela s'est u et même bu. J'ai une salle de bains chez moi , mais je l'y entre jamais, je n'en ai pas la clef; sur la porte, monieur, j'ai fait inscrire en lettres d'or : Ma.vima clèbetur niero rêver entia.] Ah ! quand je serai directeur , monieur...

— Je ne doute pas, dit lâchement la lettre 0, je ne doute >as qu'alors tout ne marche à merveille ; et cependant un héâtre! l'Opéra! c'est bien chanceux; bien difficile! on a lien vite perdu cent mille, deux cent mille francs!

— D'abord, monsieur, je suis riche, très-riche ; je ne tiens pas à l'argent, je ne tiens qu'à la danse. Si je veux être directeur de l'Opéra, c'est, pour faire fleurir la danse, et entre nous... enterrer le chant! J'aurai des ballets en six actes et quinze tableaux, cinquante premiers sujets et douze cents îgurantes. Plus de figurants à l'Opéra ! Je gagnerai un million par an, et je le distribuerai à mes meilleures élèves. Je veux révolutionner, moraliser l'Opéra. Ah ! quand je serai directeur!...

La lettre 0 n'avait pas été longue à deviner que l'Opéra n'était pas encore prêt à passer sous l'empire de M. Guilaume; mais elle avait aussi reconnu derrière cette monomanie de danse et de direction un honnête homme, un homme de bonne foi et de réputation inlacte, qui avait peut-être choisi une singulière manière de faire le bien, mais qui le faisait cependant. Son dada ne nuisait à personne, pas même à lui, pas même à la direction, et il avait cela d'utile qu'il arrachait aux mauvais conseils de l'oisiveté douze jeunes filles qui, sans lui, fussent peut-être tombées dans la misère et dans le vice.

La lettre 0 le laissa donc déblatérer tant qu'il voulut contre

i\Q PETITS MÉMOIRES

cette stupide direction, et l'acte s'acheva au milieu des applaudissements et des extases de cannes de l'orchestre, côté Jarry. Le côté Jarry n'applaudit, je ne dirai pas qu'à bâtons rompus, mais qu'à coups de canne. L'orchestre devint désert, et Jarry profita du vide pour se rapprocher de la lettre 0, dont il avait fort goûté les grandes manières et la pièce de deux francs*.

Jarry était un adroit compère ; il prit la lettre 0 par son faible, et de lui-même il allait se remettre à son rôle de cicérone, lorsque la lettre 0 l'arrêta court ;

— Quel est donc, lui dit-elle, ce musicien qui seul est resté à l'orchestre, et qui paraît absorbé dans sa lecture?

— C'est M. Chrétien Urhan,le trappiste de l'orchestre et en outre premier second violon. Il ne manque pas de talent; il a été à bonne école. L'impératrice Joséphine l'avait distingué et mis en pension chez M. Lesueur, vous savez, monsieur, l'auteur des Bardes, et il a fait de bonnes études. Mais M. Chrétien Urhan s'est trompé de vocation et d'instrument: ce n'est pas le violon qu'il devait apprendre, c'est l'orgue ; ce n'est pas à la porte de l'Opéra qu'il devait frapper, c'est à la porte d'un couvent. Si vous dînez au café Anglais, tous les jours, de cinq à six, vous pouvez y voir M. Urhan. Les vendredis et les samedis, il fait maigre; il ne mange qu'une soupe au lait et du poisson. A l'Opéra, monsieur, il est une anomalie, une victime. Depuis tant d'années qu'il fait partie de l'orchestre, il n'a jamais levé les yeux sur la scène, sur une danseuse, pas même sur une chanteuse, et un pareil oubli constituerait un péché des plus véniels.

— Monsieur Jarry, vous en voulez bien à ces pauvres chanteuses.

— Leur en vouloir ! m'en préserve le ciel ! Mais avouez,

monsieur, que plus un péché est agréable à commettre, plus il est lourd à la conscience. M. Chrétien Urhan n'est pas de mon avis; il n'a jamais vu ni opéra , ni ballet. Un soir cependant il eut une distraction, une tentation; il entrevit l'orteil de mademoiselle Fanny Essler, rien que l'orteil , et pendant un mois il se mit au pain et à l'eau; un peu plus haut, et il se croyait damné! Un jour, monsieur, un accident arrive en scène au maillot de madame D..., un frémissement s'empare de mes stalles, de la salle entière, c'est comme une étincelle électrique. Atteint, frappé aussi par l'étincelle, M. Urhan lève les yeux, et... c'est un miracle qu'il ne soit pas mort sur le coup. Il fallut l'emporter. Depuis il ne s'est jamais bien remis; il languit; on dit même qu'il porte un cilice sur la peau, et qu'il ne le quitte ni jour ni nuit. Ces dames du corps de ballet et ces messieurs de l'orchestre lui jouent mille tours dont il n'a pas l'air de s'apercevoir. Les unes lui écrivent des lettres brûlantes, les autres dessinent sur sa musique des académies plus qu'anacréon tiques; et aux livres pieux qu'il lit pendant les entr'actes, ils substituent les chefs-d'œuvre de M. Paul de Kock. Je ne sais pas comment ce soir on le laisse si tranquille ; il faut que M. Meifred soit malade. M. Meifred, monsieur, c'est l'homme d'esprit, le petit journal de l'orchestre, et de plus le mortel ennemi de M. Chrétien Urhan. Je vous le montrerai tout à l'heure ; il porte de petites moustaches relevées en croc comme M. Massol dans les Huguenots.

La lettre 0 paraissait si bien mordre aux récits de Jarry, que celui-ci crut pouvoir tenter un coup de maître. Lorsque retentirent les trois coups annonçant le ballet :

— Monsieur, lui dit-il, le second acte de la Sylphide va commencer ; je ne me permets jamais de parler pendant le econd acte de la Sylphide ; j'admire, j'écoute voler mademoi-

■f',8 PETITS MÉMOIRES

selle Taglioni; ainsi comme disent les journaux : la suite au prochain numéro. Si vous voulez revenir mercredi, on donne Robert le Diable, je vous réserverai le même tabouret, je serai tout à vous, et je vous en apprendrai bien d'autres.

La lettre 0 accepta l'offre de Jarry et fut exacte au rendez-vous ; elle commença par déposer l'offrande sacramentelle de deux francs, s'assit, et fut tout étonnée de la solitude devant laquelle se chantait Robert le Diable : on se serait cru à une représentation de la Fille mal gardée par la troupe de fer-blanc.

— Mon cher Jarry, je m'étais laissé dire que Robert le Diable faisait ses 8 ou 9,000 francs de recette, et toutes les loges sont vides î il n'y a pas cinquante personnes à l'orchestre!

— Tout est loué, monsieur, mais tout n'est pas occupé. Les loges ne viennent guère qu'au second acte, quelquefois même qu'au troisième ; il n'y a que les petites gens qui viennent au lever du rideau. Je connais plus d'une loge qui n'a jamais vu et qui ne verra jamais un seul premier acte d'opéra ; d'autres qui n'ont vu d'un opéra que l'acte où danse certaine danseuse bien-aimée. Levez les yeux : cette loge de rez-de-chaussée, à droite, c'est la loge du général C. Elle est vide, et elle reste vide toutes les fois que mademoiselle Lise Noblet ne danse pas. Dans l'avant-scène infernale, dont fait partie le vainqueur de mademoiselle N..., il est rare que personne arrive avant neuf heures. C'est la loge la plus élégante de l'Opéra, où la fleur des pois, la crème des lions

— Des lions ! allons donc ! est-ce qu'il y a des lions ? Il y a des hommes qui ont quinze mille francs de rente et qui font semblant d'en avoir cinquante, qui dînent à trente-deux sous et qui font semblant de dîner au café de Paris, qui sont vieux et qui...

DE L'OPKRA 149

— Et qui font semblant d'être jeunes. Oh ! monsieur, je n'ai l>as l'honneur <^e vous connaître, mais je vous porte trop l'intérêt pour vous laisser dire de pareilles énormités. Il y | il y a eu et il y aura toujours des lions, des gens plus riihes, plus généreux, plus élégants, plus aimés que les aures. J'ai vu, je vois tous les jours des lions, de vrais lions, 5t franchement, monsieur, ils ont autant d'esprit que vous et noi. Il y en a qui non-seulement dépensent, mais qui...

*- Tudieu ! mons Jarry, quelle chaleur ! vous n'êtes cependant pas à la solde de la loge infernale?

— Plût à Dieu que j'y fusse ! Ici je vivote , je grignote les pièces de quarante sous ; là-bas l'on roule sur les pièces le quarante francs. Si vous pouviez passer seulement une îeure dans l'avant-scène infernale, vous en sortiriez convaincu que tous les lions ne sont pas au jardin des Plantes. Tenez, monsieur, voici la porte de la loge qui s'ouvre, regardez ce charmant jeune homme qui entre; regardez -le, \ô mirez-le, et tâchez de l'imiter.

— C'est le comte de ¥**.

— Vous connaissez le comte de*** et vous prétendez qu'il n'y a pas de lions ! Dernièrement, notre directeur m'a envoyé porter une lettre à M. le comte de *** ; il y avait une réponse. J'ai attendu deux heures, j'ai assisté de loin à son petit lever; nous étions là au moins une vingtaine dans un charmant salon, des tailleurs, des marchands de chevaux, des femmes de chambre et des créanciers, jusqu'à un maire de village qui voulait obtenir du Jockey-Club que le tracé d'un steeple-chase passât par sa commune. M. le comte n'a reçu personne, on nous a tous renvoyés. Il attendait son conseil d'administration.

— Son consei} d'administration ! ! !

— M. le comte est président d'un chemin de fer... Il

Hl

mène de front les affaires et les plaisirs ; il dépense beau coup, il gagne beaucoup... il a des inventions, des idées i comme il n'en vient à personne. Il y a quelques années, le m lendemain du jour où Fieschi fit des siennes, M. le comte acheta la maison qui avait servi de théâtre au crime ; marchant sur les traces de Curtius, il prétendait faire exécuter en cire cette scène de douleur et de désolation. Pas un acteur n'y eût manqué : roi, princes, maréchaux , généraux , morts et mourants , victimes et bourreaux , tffus|i eussent été représentés dans ce musée à cinq sous par tête. 11 y avait là un gros bénéfice, mais le préfet de police défendit cette exhibition tragique, et M. le comte...

— En fut pour sa maison, qui lui resta sur les bras.

— Par exemple!... Il la revendit six mois plus tard 100,000 francs : il l'avait achetée 30,000 : c'était le début de cette fièvre de spéculation sur les terrains. M. le comte profita de la veine et de l'occasion.

La lettre 0 préférait , pardonne-lui , ô Meyerbeer ! la conversation de Jarry aux accents d' Alice et de la princesse de Sicile. Jarry poursuivit donc son cours d'Opéra, à la plus grande joie de la lettre 0.

— La loge qui touche la loge infernale, continua Jarry, appartientà madame de ***, présidente de la commission de fOpéra : beauté un peu déchue, un peu épaisse ettrès-contestée. Au-dessus de madame de C..., seconde loge infernale à laquelle, après avoir abdiqué, M. Véron a demandé l'hospitalité. De directeur, M. Véron s'est fait... s'est fait... comment dirais-je?

— Frondeur...

— Frondeur, soit ! Il s'est campé dans une loge qui ne passe pas pour l'amie bien dévouée des directions; cela nous a un peu inquiétés à l'administration...

C'est comme si M. Thiers, en quittant le ministère, alt s'asseoir à la Chambre sur le même banc que M. Odilon rrot.

- Je ne saisis pas très-bien ; mais je suis trop poli pour m contredire : ce gros homme à côté de M. Véron, c'est de Balzac, le fameux Balzac ; M. de Balzac a la manie de

ter avec sa chevelure. Hier il avait un mètre de cheveux r les épaules; aujourd'hui il est rasé comme un capucin, tre manie de M. de Balzac : il a fait émailler un arbre

fausses turquoises, et il s'en sert en guise de canne, rnière manie de M. de Balzac : il n'aime pas à payer sa part loge; trois manies qui n'empêchent pas M. de Balzac d'ê-

un homme de génie... La plume lui convient mieux que canne , il y a tant de gens auxquels la canne convient ieux que la plume !

Ce troisième infernal s'appelle M. Fazy, James Fazyi, î Genevois transplanté à Paris et qui n'y prendra pas racine, ontez un étage, encore deux avant-scène plus ou moins fernales ; montez-en un autre, et vous êtes en plein chant; est là que les dames du chant qui ont fini de chanter viennt entendre et déchirer à belles dents leurs camarades ni chantent.

— Et les danseuses, n'ont-elles donc -pas aussi leur loge? -»- Gardez-vous d'en douter, mais vous ne pouvez pas

i voir. Avant-scène des troisièmes : petits premiers sujets et bryphées de haute volée; quant à l'avant-scène des quaièmes, plus généralement appelée four, elle est exclusivement réservée aux figurantes. Quand ces dames, je me rompe, ces demoiselles, n'ont plus rien à faire sur le théâre, elles se précipitent au four, où il paraît que l'on s'a-

1. Le même qui, depuis 1848, est à la tète du gouvernement de Genève.

muse beaucoup, et où l'on cause avec d'aimables vauriej qui se tiennent à la cantonade, c'est-à-dire dans le corridoif

Jarry avait fait four (le style d'Opéra nous gagne) e vantant à la lettre 0 les délices et les joies qui se goûtaici à l'avant-scène des quatrièmes. Au premier entr'acte, l lettre 0 disparut et ne revint plus : elle se sentait dévoré du désir de voir les folles locataires de cette loge interdit aux yeux du côté Jarry, et elle passa à l'ennemi, c'est -à-dir au côté gauche, trahison que Jarry remarqua et ne pardon ni pas. La lettre 0 se souciait assez peu de la rancune de Jarry elle avait cassé aux gages un cicérone, mais elle en avai trouvé un nouveau qui valait bien l'ancien. Désormais c'es nous-même qui piloterons de loge en loge la lettre 0 i travers les petits mystères de la salle de l'Opéra, et peutêtre serons-nous assez heureux pour mettre la main sur quel que anecdote ignorée de Jarry lui-même. Jarry nous a révélé l'existence du four ; entrons-y, dans ce four incompa Fable, et voyons comment on s'y comporte.

Importantes et sérieuses, tout entières à la représentation, en dignes figurantes qui visent aux honneurs du co ryphat , mademoiselle Pauline Laurent et mademoiselle Caroline Lasciat, l'une trop haute, l'autre trop courte, occupent deux places» sur le devant du four. A côté d'elles mademoiselle Céleste , simple marcheuse, mais qui prétend passer figurante. Sur le second plan, on mange des sucres d'orge; sur le troisième, on a le propos un peu léger sur le quatrième... ma foi, sur le quatrième... il fait si obseui qu'on ne distingue pas ce qui s'y passe. La plus écheveléc sur le troisième plan est une belle grande fille, aux cheveu] noirs, aux grands yeux bleus frangés de cils noirs, pâle d'une pâfeur de morte, l'air d'un ange déchu; elle rit plus haut, elle crie plus fort, elle est plus décolletée que personne, mais

i rire fait mal, il est triste comme un sanglot, et à chal> gravelure qui passe par ses belles dents de duchesse, on roid, on a le cœur serré. Héloïse de France, dite VEspae, est un mystère vivant, sa vie n'a jamais été que drame roman.

I y a six semaines à peine, vers trois heures du matin, e belle Madeleine, Clarisse..., échevelée, presque folle, enprécipitamment au Jockey-Club, force la consigne qui en fend l'entrée à toute espèce de crinoline, s'élance dans la llle de jeu :

1— Au secours ! s'écrie-t-elle, au secours ! Héloïse se meurt ! Kloïse se meurt !

■Deux ou trois clubistes se dévouent, suivent Clarisse; ils ■rivent chez Héloïse. Au cinquième étage, dans un ignoble Iduit, Héloïse agonisait : elle s'était empoisonnée par. Inour. Un médecin lui versait dans la bouche du vinaigre, |i café, remèdes contre le laudanum. Déjà plusieurs fois il Ivait saignée : qu'elle était belle ! pâle, les cheveux épars, I poitrine découverte, tachée de sang, les yeux hagards, la fcuche entr'ouverte ; qu'elle était belle, sur ce grabat sans Idéaux, sans draps, au milieu de cette effroyable misère! In lui sauva la vie. A quoi bon ? Elle tâcha d'oublier l'indiffé- |?ut pour qui elle avait voulu mourir. Pour se distraire, our chasser le souvenir de son Hippolyte, Héloïse avait reris son service à l'Opéra. Elle cherchait à s'étourdir, mais u fond du cœur elle aimait toujours. Quelques mois se passent ; un jour Héloïse disparut : elle ne reparut pas. Où t— elle? que fait-elle? qui le saura jamais? Mais que nous sommes loin du four, des gais propos qui 'y débitent et des joyeuses folies qui s'y passent ! Héloïse, hte Ariane de coulisses, m'a fait commettre une anecdote jftitimcntalc et tragique ; quelle faute ! Je reviens à made- #

moiselle Céleste : je l'ai laissée occupant la troisième pla sur le devant du four. Mademoiselle Céleste est une chaûi mante petite blonde, mignonne, élégante, rouée, qui ira loii w elle a du sang Marne ffe dans les veines. Elle n'aime' pas, ell comme l'Espagne; on l'aime, au contraire; elle fait le déi espoir d'un jeune Moncade, désespoir qu'elle se propose c n consoler plus tard, mais qui, en tout cas, n'ira jamais jus ' qu'au laudanum.

Il est de singulières destinées. Moncade se promenait si le boulevard, il était déjà tard ; une jeune fille l'arrête tim dément et lui tend la main; elle était jolie sous ses haillons Moncade y laisse tomber vingt francs et. s'éloigne. Le lend( main, la jeune fille se présente chez Moncade; comment a vai elle su son adresse? peu importe; c'était bien facile. Le plu poliment du monde, et tout en rendant justice à sa beauté Moncade reconduit ; Moncade n'aime que la soie et la den telle. Il n'y pensait plus, lorsque, un soir, au détour d'un rue, il surprend son domestique Joseph en bonne fortune la bonne fortune de Joseph, c'était la jeune fille aux vint francs. Moncade oublie madame Joseph ; mais un autre soi! un de ses amis apparaît à Tortoni, donnant le bras à un jeune femme ravissante d'élégance et de charmes, ruisselante de cheveux blonds. Les deux amis se donnent la main et Moncade reconnaît, dans cette beauté superbe, la jewi fille aux vingt francs, madame Joseph, aujourd'hui mademoiselle Céleste au four de l'Opéra ; de son côté, Céleste reconnaît Moncade et teste impassible, pas le moindre embarras, pas l'ombre de rougeur au front; ce fut Moncad< qui, pour la première fois de sa vie, rougit et fut embarrassé Il s'était pris d'une folle et subite passion pour l' ex -mendiante pour Fex-Dulcinée de son valet de chambre! depuis, cett< passion n'a fait que croître et embellir; Céleste a voulu êtr<

3 l'Opéra, et Moncade l'a fait entrer à l'Opéra. Moncade est >u de Céleste, qui se pose maintenant en femme comme il mt, en femme honnête. On oublie si vite le passé, quand n veut !

Je quitte le four, je poursuis ma promenade aux quatrièles loges, et je tombe dans la loge des élèves d u Conservatoire, auvres jeunes gens ! que viennent- ils faire dans cette ga- ?re? Pour un Nourrit dont chaque note, chaque geste, haque accent est un enseignement vivant, combien de Ra-

Ïuenot, de Canaple, de Saint-Denis * ! combien d'Alexis Duont qui chantent faux et jouent plus faux encore ! C'est une grande erreur que d'envoyer chaque soir ces écoliers à

Opéra, et de s'imaginer qu'ils y apprennent quelque chose, les Duprez en herbe, ces Baroilhet de l'avenir, de peur de

e tromper, de faire un mauvais choix, ils sont encore si noices, que pour professeur de chant ils se donnent une figu- •anle du corps de ballet.

Encore un étage, me voilà aux combles, au cintre, et j'a- )errois Meyerbeer, seul dans sa loge, n° 5, jouissant comme in simple spectateur des accents passionnés d'Alice.

Je reviens sur mes pas (impossible d'aller plus haut) : cette oge de face* six places, aux troisièmes, appartient à Miicribe, 3n vertu d'un traité authentique, signé et parafé par qui il appartient. M. Scribe a bien le droit d'être mieux traité me Meyerbeer ; M. Scribe a beaucoup plus fait pour l'Opéra que Meyerbeer t Meyerbeer n'a jamais voulu être pour l'Opéra qu'une recette et non pas une dépense. Patience, du reste, patience; nous dresserons tantôt le bilan de M. Scribe ; nous ne lui ferons pas tort d'un rôle, mais à condition de ne pas lui faire grâce d'un centime. Ce sera curieux;

\. Mauvais chanteurs, Il y a quinze ans, de l'Opëra1.

Plus bas, aux secondes loges, avant-scène de madanfi Schickler.

Plus bas encore, aux premières loges, avant-scène de la marquise de Las Marismas, la meilleure, la plus noble et 11 plus simple des femmes.

Aurez-de-chaussée, avant-scène de madame la marquis dcLauriston.

Ailleurs, c'est la loge de la commission royale de l'Opéra loge où ne font que paraître et disparaître ses différentl membres; M. de Vatry ;

M. d'Henneville, protecteur éclairé de la danse, qui I poussé la protection jusqu'au mariage;

Me Chaix, plus heureux au- palais que dans les coulisses!

Le marquis de Louvois, un véritable grand seigneur, qui compose de petites comédies, et cultive les lettres sans cuH tiver les actrices.

Le marquis de Louvois donna un jour une charmante- leçon de savoir-vivre à un parvenu qui croyait trancher du genJ tilhomme en se montrant insolent. Gomme cela se prati-l (juait souvent autrefois, le marquis était maître de poste titu-j laire dans le petit bourg où se trouvaient situées ses terres]

Unwoiture de poste arrive : le voyageur était pressé, impatient; il crie, il tempête, il s'emporte contre les chevaux,' contre les postillons: — Qu'on me fasse venir le maître de1 poste, s'écrie-t-il enfin, je veux le maître de poste, il faut que je lui lave la tête!

On va quérir le maître de poste: il arrive enfin.

— Pardon, monsieur Bernard, dit-il au voyageur, pardon de vous avoir fait attendre ! Je vous avais reconnu de ma fenêtre; je cherchais, je ne pouvais trouver mon habit de pair de France, le dernier que vous m'avez fait, vous savez... il un mo va pas du tout ; j:> voulais profiter de votre préJ

ence à*** [jour vous prier de me l'essayer et de l'emporter

vec vous à Paris, afin de le retoucher. Donnez-vous donc

a peine de descendre, monsieur Bernard !

M. de Rothschild a aussi sa loge à l'Opéra, où il vient tâcher

'oublier le soir les millions qu'il a brassés dans la journée,

nais souvent les mendiants d'affaires et les chercheurs de

Brimes le chassent de sa loge ou le forcent à la quitter. Que

es millionnaires sont quelquefois à plaindre !

C'est surtout au moment où il lance une affaire nouvelle

ue M. de Rothschild est assiégé et pris d'assaut. Les solli-

iteurs se flattent d'avoir meilleur marché de lui à l'Opéra,

ux sons de la musique, que dans son cabinet, au bruit

es écus. Chez lui, ils craignaient de ne pouvoir pénétrer

mqiïà lui. Erreur profonde! M. de Rothschild est acces-

ible comme le premier bourgeois venu ; le plus médiocre

voué a l'abord moins facile, et met une certaine fatuité à

è faire celer par son unique clerc. Entre M. de Rothschild

t ceux qui ont à lui parler, il n'y a ni commis, ni clercs, ni

aquais; on monte quelques marches, on pousse une porte,

eux portes, on tourne à gauche et l'on est dans le sanctuaire

m la finance faite homme.

Le demandeur pourrait au moins s'enquérir, .s'assurer des pures, des habitudes de celui auquel il a quelque chose à lemander. A l'Opéra, dans sa loge, M. de Rothschild devrait Hre inviolable, sacré pour tous, et assuré contre toute espèce Je vol à l'action, comme autrefois certaines gens trouvaient lans les églises un refuge* certain contre la persécution. Vlais l'amour du gain ne respecte personne, pas même le lauvre millionnaire qui fait sa sieste à l'Opéra.

Un soir, en sortant de sa loge, M. de Rothschild se trouve face à face avec un quidam qui, l'air assez cavalier, a moustache hérissée, lui dit :

-— Monsieur le baron, j'ai eu l'honneur de vous écrire plusieurs lettres pour vous demander des actions du chemin de fer du Nord, et j'attends encore une réponse. J'ai donc pris le parti de venir la chercher ici en personne... Voulezvous, oui ou non, me donner des actions ?

Pendant cet exorde à brûle-pourpoint, M. de Rothschild ne s'était pas ému le moins du monde. L'homme à la moustache avait parlé d'un ton ferme, mais toujours poli et pas assez élevé pour être entendu de ceux qui passaient. M. de Rothschild ne voulut point d'un esclandre qui eût pu avoir des suites fâcheuses pour l'étrange solliciteur :

— Donnez-vous la peine d'entrer dans ma loge, Monsieur, je vous en prie; je vous y rejoins dans quelques instants.

Il le poussa dans sa loge, partit et ne revint pas.

Le tour n'était pas mauvais, mais l'homme à la moustache ne fut pas de cet avis. Il ne se tint pas pour battu ; il lui fallait une satisfaction, et il choisit un autre terrain pour l'obtenir. L'Opéra ne lui avait pas été favorable, le lendemain, il se présenta hardiment chez son vainqueur de la veille.

— Monsieur le baron, dit-il d'une voix hautaine, cette fois je viens chercher les cent actions que vous m'avez promises hier.

— Cent actions, c'est-à-dire une prime de 40,000 francs ! c'est le prix que vous fixez à la place que j'ai eu l'honneur de vous offrir.*.

— Oui, monsieur le baron, cent actions, ou je vous passe mon épée au travers du corps.

Et le grand pourfendeur,- roulant des yeux féroces, brandissait son stick de la façon la plus menaçante.

M. de Rothschild n'avait qu'un geste à faire, et ce don Quichotte, saisi par vingt employés dévoués et vigoureux* eût été rudement déposé à la porte ; mais toujours maître

de lui, souriant avec malice , il aima mieux terminer la guerre par une plaisanterie que par la force.

— Si tous ceux, répondit-il, auxquels j'ai été obligé de refuser des actions et des primes, et qui ont juré de me passer leur épée au travers du corps m'avaient tenu parole, il y a longtemps que je ne serais plus qu'une pelote d'épingles. Au plaisir de vous revoir, monsieur... au plaisir de vous revoir.

Cette petite scène avait eu quelques témoins, qui ne se gênèrent pas pour rire de la mine et des mésaventures de ce nouvel actionnaire à l'arme blanche. L'innocent spadassin se retira tout confus.

Comment mieux terminer ce voyage en zigzag dans la salle de l'Opéra que dans la loge du prince Tufiakin?

Qui ne connaît , ou plutôt qui ne connaissait le prince Tufiakin, auquel le Paris goguenard et gouailleur avait donné un surnom qui, s'il n'était pas tiré par les cheveux, me semble l'être singulièrement par le col ? Le prince Tufiakin, vrai prince, vrai kniaz, ne pouvait souffrir la Russie; il n'aimait que Paris, qu'il habitait depuis 1801. Pour avoir la permission du maître d'y vivre, il s'était soumis à des sacrifices que pas un seul Parisien n'eût faits : il avait donné d'avance ses biens territoriaux à son cousin le prince Dolgorouki. Chaque fois qu'une guerre ou une révolution est venue l'arracher à son cher Paris, il a failli en mourir de chagrin. En 1811, au moment où les hostilités vont éclater entre la France et la Russie, l'empereur Alexandre Ier le rappelle à Saint-Pétersbourg; mais , comme fiche de consolation, il lui donne la direction générale des théâtres impériaux. C'était, après Paris, ce que le prince aimait le mieux. Mais on le calomnia, on l'accusa d'abuser des droits du seigneur ; on lui demanda sa démission. Sa disgrâce ne dura

pas longtemps ot so changea en triompha. Après deux ans d'exil à Vienne et à Naples, le prince Tufiakin vit lever l'interdit qui lui défendait le séjour de Paris.

Le prince Tufiakin vivait à Paris comme tout grand seigneur y vivait il y a cent ans, sans souci de l'opinion publique. Il passait sa vie entre deux Aspasies émérites, dont l'une, après dix ans d'un bonheur tranquille, était restée son amie, et dont l'autre, avec ses caprices, ses fausses tendresses, ses jalousies imaginaires, émoustillait ses derniers jours. Malgré ces deux liaisons publiquement affichera en sa qualité de vieux mauvais sujet, le prince Tufiakin' était très-bien vu dans la haute société féminine de Paris. Tous les ans, dans ses appartements du boulevard Mont-j martre, il donnait un des plus beaux bals de la saison, ot les plus jolies femmes lui faisaient la cour pour y èlre invitées. Espéraient-elles surprendre quelque lettre, quelque portrait, quelque anecdote bien excentrique? Parfois les femmes du monde sont assez friandes de ces sortes de bonnes fortunes. Se flattaient-elles d'emporter la recette de ce philtre prodigieux qui avait si bien su rajeunir un cœur de soixante-dix ans?

Du côté du cœur, le prince Tufiakin était reste le plus jeune des jeunes gens de son âge. Quand il est mort, en 1845, il n'avait rien changé à la vie qu'il menait depuis cinquante ans. Il était de tous les clubs, et avait sa loge aux deux Opéras; on le voyait à toutes les premières représentations, à toutes les courses, à toutes les fêtes, à tous les bals. Cependant, vers la fin de sa vie, pour plaire à son Aspasie n° 2, il avait modifié quelques-unes de ses habitudes. Aspasie n° 2 était si jalouse, que les jours de ballet elle lui refusait l'enlrée de sa loge à l'Opéra ; il ne pouvait assister qu'aux représentations de Robert le Diable, des Huguenots, des

DE LOPKRA 161

tarlyrs et de Don Sébastien. La Favorite était à l'index;

ien plus, les jours de grand opéra, Aspasie jouait l'amour

t la jalousie jusqu'à supprimer la longue-vue, sans laquelle

»t excellent prince ne voyait pas aussi loin que le bout de

on nez.

Ces tourments domestiques, ces jalousies, ces querelles

'amoureux, qui eussent fait le malheur d'un autre homme,

disaient et firent le bonheur du prince Tufiakin jusqu'à

es derniers moments. Avec lui disparut le dernier seigneur

picuricn, le dernier représentant du dix-huitième siècle,

e ce siècle charmant qui n'avait pour toules affaires que

es propos de salons, les intrigues de coulisses, les amours

mblics; de ce siècle qui affichait ses maîtresses aux théâ-

res, aux promenades, partout enfin, et qui mourait dans

impénitence finale.

Page 1