CHAPITRE XJll
L'année 1838. — Les quatre guignons de Guido et Ginevra. — Le feu. — Cinquième et dernier guignon. — Pompiers accusés et acquittés. — Madame Doi us-Gras. — Mademoiselle Dobrée. — La tète de Duponchel. —Feu Dupon- Chel. — Le moit vivant. — M. Maillot. — Les croque-morts. — Dialogue k propos de pourboire. — Suite et bénéfices d'une mystification. — Benvenuto Cellini. — La Gypsy. — La Cracovienne. — M. de Saint-Georges. — Madame Stolz et mademoiselle Nathan. — Mademoiselle Lœwe. — Mort de Nourrit. — Le Lac des Fées. — La Tarentule. — La Vendetta. — La Xacarilla. — Augusta Maywood. — Une entrée et une sortie. — Edouard Monnais. — Mort du chevalier.
Les années se suivent et ne se ressemblent pas. L'année 1837 n'avait été que gloire et or; l'année 1838 fut moins dorée et moins glorieuse. Sans les débuts de Mario, qui jetèrent un si vif éclat sur les derniers jours de cetle année, il n'y aurait presque à enregistrer que des demi-succès, des chutes ou des malheurs, et cependant Duprez était toujours le chanteur recette de l'Opéra : il conservait encore presque tout son prestige; mais mademoiselle Falcon avait perdu sa voix, l'opéra de Guido et Ginevra avait fait fiasco, et ta Volière, ballet de fabrique et de pirouettes esslériennes, était resté sur le carreau. A la loterie de l'Opéra, on ne gagne pas à tous les tirages.
Quelques esprits superstitieux et cabalistes avaient d'avance mal auguré des destinées de Guido et Ginevra. C'est un ouvrage, disaient-ils, né sous une mauvaise étoile, baptisé sous un double et fatal nom, commençant par une double et fatale lettre, la lettre G; c'est un ouvrage qui
uira non-seulement du guignon, mais un double guignon: linsi le veulent les noms de Guido et Ginevra, qui tous les :leux commencent par un G.
Sans attacher la même importance à ce double G, à ce double guignon, il faut avouer qu'un mauvais génie avait jprésidé à la naissance de Guido et Ginevra. D'abord, c'est mademoiselle Falcon qui doit créer le rôle de Ginevra, et c'est madame Gras qui le crée ! Gras... encore un G ! Certes, je professe une profonde estime pour les qualités privées, domestiques et même artistiques de madame Gras; je ne lui impute nullement à crime son goût forcené pour le veau ; je la proclame une chanteuse de mérite, d'ordre et d'économie; mais entre mademoiselle Falcon et madame Gras, il y a plus que l'épaisseur d'un veau. Madame Gras chante comme un instrument joue, mademoiselle Falcon chantait avec son âme autant qu'avec sa voix; et cette pauvre Ginevra se repentit toute sa vie, sa courte vie, d'être passée d'une âme à un instrument.
Madame Gras, premier guignon pour Ginevra. Second guignon pour Guido: la romance, l'air succès de l'opéra, se trouve au premier acte, et Jarry nous l'a déjà appris, qui est-ce qui vient à l'Opéra pour entendre un premier acte? des bourgeois, des petites gens. Mais les loges, les stalies qui dînent et se respectent! il n'y a pas de romance au monde, composée par Halévy, chantée par Duprez, qui ait le don de les faire mettre à table une heure plus tôt : une fois peut-être, la première représentation, par curiosité, par hasard, elles manqueront à leurs habitudes; une seconde fois, jamais! C'est pourquoi l'air de Duprez, sur lequel on avait tant compté, se chantait en petit comité, en présence de quelques amis disséminés dans cette vaste salle : rari nautes in gurgïte vasto.
16i PETITS MEMOIRES
Faut-il qu'un musicien ait du guignon pour tomber sm une romance au premier acte? Halévy sort vainqueur de poésie de M. Scribe; quel triomphe! Sur les mêmes paroles dont M. Scribe a déjà fabriqué sa romance du second acte de la Juive : Il va venir! Halévy trouve des accents nouveaux, pleins de mélodie, de charme, et, disons-le avec regret, presque les seules mélodies réussies que l'on rencontre dans Guidai Mais son inspiration, mais son talent expire devant l'heure à laquelle se chante cet unique chefd'œuvre, perdu dans les steppes de ce malencontreux opéra.
Troisième guignon pour Guida et Ginevra :
Le duo du quatrième acte, le duo traditionnel qui doit en lever le succès, qui doit faire pâlir le duo des Huguenots, entre Raoul et Valentine, ce duo est manqué, complètement manqué. Placez le duo au premier acte, personne n'est là pour l'entendre; placez la romance au quatrième acte, tout le monde est arrivé, et le succès d'estime se transforme en succès d'argent !
Quatrième guignon, le cinquième acte tout entier.
Guido et Ginevra se retrouvent sous de frais ombrages, roucoulent comme des bergers et des bergères de Florian, à l'ombre du vieux chêne, ils conjuguent le verbe aimer sur tous les temps et tous les tons : je t'aime, tu m'aimes, il m'aime, nous nous aimons... La toile tombe sur ces bucoliques et fastidieuses amours,
Et chacun s'enfuit comme une ombre En fredonnant : Je reviendrai !
et personne ne revint; cela se chante, mais cela ne se fait pas.
Il était dit qu'aucun guignon ne manquerait à cet infortuné Guido. Pendant une représentation, le feu prit aux
Prises, à ces tentures de toile peinte qui s'enflamment avec à rapidité de l'éclair/A l'Opéra, l'on peut être grillé, mais ce n'est pas faute de précautions : sur le théâtre, dans les coulisses, des pompiers veillent sans cesse, armés, équipés, près de baquets pleins d'eau, la lance ou l'éponge à la main; dans les ponts de service, autres pompiers, marnes précautions, même surveillance/ Si l'on vient à rôtir, on n'a pas le moindre reproche à faire à l'administration.
Peu s'en fallut pourtant que pareille aventure n'arrivât aux infortunés spectateurs de Guido. Se faire brûler pour les beaux yeux de monsieur Guido et de mademoiselle Ginevra ! c'est un tort que, pour ma part , je ne me serais jamais pardonné.
Voilà donc que tout à coup le feu prit aux frises. La salle, légèrement assoupie, ne se doutait pas du danger; les pompiers sommeillaient aussi sans doute, car ils ne s'aperçurent de rien ; une seconde de plus, et l'Opéra n'est plus qu'une fournaise. Mais M. Duponcbelest là, il est là, armé de son inséparable lorgnon, il a vu la flamme; sans bruit, sans tumulte, il donne le signal d'alarme connu des pompiers, ceuxci se réveillent en sursaut et dirigent leurs lances sur le foyer de l'incendie.
— Ferme au poste! crie en même temps M. Duponchel à [tous les figurants qui encombrent la scène. Le premier qui bouge, à l'amende ! Cinq francs à qui ne bougera pas.
Et personne ne bougea. Les figurants se laissèrent stoïquement arroser par l'eau qui tombait des frises. «Que personne ne bouge !» criait toujours M. Duponchel. Si un seul figurant eût donné l'alarme, si de la salle un seul spectateur eût pu se douter de ce qui se passait sur la scène, quel désastre ! combien de victimes ! Tous les assistants, éperdus, en démence, se précipitant de leurs places, de leurs loges, s'étouf-
fant, s'écrasant pour échapper au feu, au feu qui n'est déjij plus à craindre. La présence d'esprit, le sang-froid du directeur prévinrent d'incalculables malheurs. Mais les figurants! de leur côté , n'avaient-ils pas bien mérité de la patrie e| vaillamment gagné leurs cinq francs?
Dans la salle, on s'était bien aperçu qu'il pleuvait sur h scène , mais qui donc , en voyant choristes et comparse: si calmes, si impassibles, aurait eu le moindre soupçon d'incendie? L'acte allait finir; il finit, et lorsque tout fut terminé, le feu bien et dûment éteint, M. Trévaux, l'orateur d( la troupe, vint faire ses trois saluts d'usage et annoncer ei même temps et le danger et la fin du danger.
lies pompiers de service passèrent devant un conseil d'enquête. Interrogé le premier, le brigadier avoua sa faute
— Mais , malheureux , lui demanda le capitaine, commen avez-vous pu vous endormir?
— Ma foi, mon capitaine, répondit naïvement le brigadier c'a été plus fort que moi, c'a ne m'était jamais arrivé.
— Et que jouait-on donc ce soir-là?
— Guido, mon capitaine.
— Guido l fit l'officier, ah! c'est une circonstance atténuante.
Les autres coupables ne furent pas même interrogés : 1< cause était entendue, ils furent tous acquittés à l'unanimité
Madame Gras eût peut-être dû refuser le rôle de Ginevra mais à coup sûr jamais M. Duponchel, jamais M. Halév^ n'eussent dû ni le lui proposer, ni le lui distribuer. Madame Gras n'est pas une Valenline, une Ginevra; c'est une Isabelle, une Marguerite fort convenable; le drame, la pas sion ne vont ni à son talent, ni à sa personne; elle m ment pas à son origine flamande, sa voix est blonde comnu sa chevelure. Madame Gras est née à Valenciennes, et à
Valenciennes on ne naît pas artiste , on naît dentellière.
Mademoiselle Dorus, quel joli nom cependant, quel nom de bon augure pour une chanteuse ! mademoiselle Dorus, malgré son nom, malgré son organe , n'a pas fait exception à la règle flamande. Très-jeune encore, elle chantait, elle avait de la voix. La municipalité de Valenciennes s'émut de cette rareté; elle ne voulut pas que ce prodige restât enfoui dans les limbes d'une simple sous-préfecture du Nord , et avec une générosité sublime, 1,500 francs par an ! elle fit les frais de son éducation musicale au Conservatoire de Paris.
Plus tard, une autre ville de France, non moins dilettante, Versailles, fit pour mademoiselle Dobrée ce que Valenciennes avait fait pour mademoiselle Dorus. Plus tard encore , ce fut mademoiselle Dobrée qui hérita d'une partie des rôles de mademoiselle Dorus, devenue madame Gras. Toutes les deux ont fait honneur à leur patrie, toutes les deux elles ont remporté le premier prix de chant au Conservatoire, mais ni l'une ni l'autre n'a remporté le premier prix de chant... à l'Opéra.
La vie de madame Gras s'est écoulée pure, sans tache, sans joie et sans enfants, entre son mari, son ménage et son théâtre» Elle a chanté vingt ans à l'Opéra et il n'a pas été murmuré à ses chastes oreilles un seul compliment, un seul .mot équivoque, tendre* presque tendre. On ne l'a jamais regardée d'un certain air , on ne lui a jamais écrit , on ne lui a jamais serré la main; elle a mené, au milieu de cette foule de charmantes pécheresses, la même vie qu'elle eût pu mener au couvent. Elle a fait son salut et sa fortune eu même temps, deux choses qui marchent rarement de front à l'Opéra.
Ici, en toute humilité, nous nous avouerons coupable d'un oubli, d'une omission; Qu'il nous soit permis de revenir
îm PETITS MEMOIRES
sur une série de mystifications qui précédèrent et suiviren la représentation au bénéfice de mademoiselle Taglioni. - C'est là leur date.
Une des avant-scène infernales ne pouvait se consoler di départ prochain de mademoiselle ïaglioni ; on conçoit ces rc grets : ce n'est pas elle qui avait à souffrir des caprices d< la terrible engelure. A la dernière représentation de la célèbre danseuse, la susdite avant-scène avait fait confectionne! en carton une tête d'homme coupée, et à un moment donne cette tète devait être lancée sur la scène , au milieu d'une pluie de bouquets et aux cris de : La léte de Duponchei . Vive Taglioni ! Délicieuse plaisanterie! charmante allusion La reine Marie-Amélie assistait à la représentation; c'esl la dernière fois, je crois, qu'elle soit venue à l'Opéra; elle eut vent, je ne sais comment, de la lugubre plaisanterie qui se préparait, et on vint de sa part prier i'avant-scène troj chorégraphique de remettre à un autre jour la démonstration taglionienne . Meunier, un des assassins du roi, avait été condamné à mort, et cette plaisanterie de têle coupée à côté de cette autre tête à la veille de tomber, mais qui m tomba pas, grâce à la clémence du roi, cette plaisanterie avait effrayé, bouleversé la reine. Au premier mot, au premier désir manifesté, l'avant-scène rengaina sa tête et se contenta de jeter à mademoiselle Taglioni une forêt de fleurs. Cette manifestation avortée n'était que le premier acte d'une soie qui devait avoir trois actes et plusieurs tableaux. Vers 1835 et 1836, des cabrions restés inconnus avaient couvert les murs de Paris, de la France et même de l'étranger de celte légende cabalistique : CrédevUle voleur. Cinq amis, non des peintres, mais bien des hommes de science, de lettres, d'État, du barreau et du monde, renouvelèrent la charge et prirent un autre nom pour plastron. Leur vie-
time fut M. Duponchel. Partout où surgissait un mur, on vit apparaître, comme au festin de Balthazar, cette inscription tumulaire : Feu Duponchel! Il y avait des feu Duponchel écrits avec des lettres énormes, jaunes, blanches, rouges, jusqu'au sommet des édifices les plus élevés. Crédeville voleur avait baissé pavillon devant feu Duponchel.
Les cinq amis ne s'étaient juré aucun silence : ils ne faisaient nul mystère de leurs exploits nocturnes, et cependant le nom de chacun d'eux n'a jamais été bien connu. Trois sur cinq sont morts emportant malgré eux leur secret avec eux ; des deux survivants, l'un occupe aujourd'hui dans les lettres et dans l'Etat une position élevée, et je lui enverrai un des premiers exemplaires de cette œuvre indigne, qui lui rappellera les beaux temps de sa folâtre jeunesse.
Passons au troisième acte.
Premier tableau. Un salon, une grande table au milieu. Sur cette table une masse énorme de billets de faire part bordés de noir, et alentour le conseil des cinq; les uns sont occupés à plier des lettres, les autres à les cacheter ou à écrire les adresses.
Deuxième tableau. La cour de l'Opéra, rue Grange-Batelière. Des employés des pompes funèbres tendent la grande porte et dressent un catafalque. La besogne terminée ; ils entrent dans la cour et se trouvent face à face avec un monsieur, moitié homme moitié lorgnon, qui sortait précipitamment. — Monsieur, lui dit l'un d'eux, voudriezjvous nous dire où nous pourrons trouver le corps?
— Quel corps?
— Le corps de M. Duponchel, parbleu!
— Le corps de M. Duponchel 1 s'écrie le monsieur stupéfait.
— Oui, du défunt.
i70 PETITS MÉMOIRES
— Je suis défunt?
— Vous, non; mais M, Duponchel.
— Mais Duponchel, c'est moi.
— Vous?
— Moi !
— - M. Duponchel, directeur de l'Opéra?
— Lui-môme.
— Alors, si vous êtes M. Duponchel, mon devoir e de vous enterrer.
— S'enterrer.] un instant, mon cher...
L'affaire s'échauffait, les croque-morts prenaient la moi
che, M. Duponchel riait comme un fou de ce qu'il croya un quiproquo, quand il se vit aborder par plusieurs in vit* qui arrivaient tout de noir habillés et porteurs de figure de circonstance. A son aspect, c'est un cri unanime, c d'étonnement et de stupeur.
■—Quoi! c'est vous, mou cher Duponchel! vous n'ête donc pas mort? s'écrie Vatel, le futur directeur du Théâtre Italien, pour le moment ami et agréé du prétendu défun
— Tu quoque, ô Vatel !
— Si vous n'êtes pas mort, que signifie cette lettre defaii part que j'ai reçue hier ?
Les assistants en chœur: — Voici nos lettres ! voici ne lettres !
Pendant cette explication, la cour s'était peu à peu rem plie de gens qui venaient pieusement rendre les derniei devoirs au directeur de l'Opéra. On finit pourtant par com prendre qu'il devait y avoir là-dessous une plaisanteri un peu corsée, et que le mieux était d'en rire. M. Dupon chel n'avait pas attendu jusque-là pour s'en amuser. Il pass en revue tout le personnel de ses obsèques, qui ne s'atlen dait guère à le trouver si souriant et si gai ; il donna cent
deux cents, cinq cents poignées de main ; et cette journée, qui semblait devoir se passer au Père-Lachaise, se termina bar un excellent dîner où M. Duponchel prouva qu'il n'avait nulle envie de se faire enterrer, pas même sous la table. Il n'y eut qu'un mécontent, un seul, M. Maillot, le bonnetier de l'Opéra, mortel célèbre qui a donné son nom aux ineœpressibles que portent les danseuses; M. Maillot se retira de fort mauvaise humeur, se plaignant d'avoir été dérangé pour rien. A partir de ce jour-là, M. Duponchel perdit l'es- I time de M. Maillot ; il eut tort, sans doute, de ne pas donner '(satisfaction à cet homme vénérable, ce qui fut cause que [le rancunier Maillot jura, à partir de ce jour, qu'il ne mettrait de sa vie les pieds qu'à un seul enterrement, le sien, et le brave homme a tenu parole plus tôt qu'il ne le supposait.
— J'ai perdu ma journée, disait-il avec aigreur à M. Duponchel, en parodiant sans le savoir le mot de Titus.
— Mais j'ai gagné la mienne, répondait M. Duponchel. Restaient les croque-morts, qui partageaient la mauvaise
humeur de M. "Maillot; ils avaient bien plus réellement encore perdu leur journée. Jaloux de conserver l'incognito, les auteurs de la mystification avaient eu la précaution de solder le compte d'avance, mais ils n'avaient pas pensé à la huona mano des croque-morts, comme disent les Italiens. Un croque-mort qui se croit frustré irait jusqu'aux enfers réclamer son pourboire. Ceux-ci n'avaient qu'un étage à monter, et ils se trouvèrent en présence de M. Duponchel.
— Ah rà ! dit-il à la vue de ces enterreurs quand même, fïnirez-vous par me lâcher ?
— Hélas ! monsieur, il le faut bien, répondit l'orateur de la troupe ; mais nous voudrions faire observer à monsieur que nous avons été refaits.
— Et que voulez- vous que j'y fasse?
— Ayez égard , monsieur , à notre fâcheuse position de pères de famille I
— Un mort de plus ou de moins, ce n'est point une affaire.
— Ce n'est pas pour le mort, monsieur, mais le pourboire?
— Le pourboire!... que le diable vous emporte!
— Oh! monsieur, soyez humain, ce sont nos petits bénéfices ; nous ne vivons que de...
— La mort des autres... Je ne suis pas mort, je ne dois rien.
— Vous nous reviendrez tôt ou tard, monsieur, personne ne nous échappe. Soyez bon pour nous de votre vivant, nous vous le rendrons plus tard.
— Il faut donc payer d'avance ? Allons, soit, j'y consens pour la rareté du fait... Voyons, quel est le tarif? Vous comprenez que je n'ai guère l'habitude... On ne va pas tous les jours à son enterrement.
— Gela varie, monsieur; cela dépend de la générosité des vivants et de la qualité du mort.
— Combien êtes-vous ?
— Quatre, mais je compte pour deux, je suis brigadier.
— Eh bien , monsieur le double croque-mort, voici trente francs, allez vous griser à.., à ma santé; allez, et surtout.... ne revenez pas... de sitôt.
La mystification eut pour M. Duponchel les suites les plus heureuses. Pendant quelques jours on ne parla que de lui, de sesdébats avec les croque-morts, de l'esprit, de l'à-propos qu'il avait montrés dans ces deux rencontres; toute une semaine il occupa le tapis de la grande ville, et cette lionnerie ne contribua pas à rendre la salle de l'Opéra déserte. La
mystification lui rendit en outre un service plus important et plus durable.
Quelques journaux plus ou moins influents lui avaient déclaré et lui faisaient une rude guerre. On doit la vérité aux morts, dit-on ; en tout cas, c'est une dette que les débiteurs acquittent mal, car j'ai toujours vu les morts accablés d'éloges, même par leurs propres ennemis, éloges qui ne faisaient pas l'éloge de ceux qui les prodiguaient en ce moment suprême et qui avaient attendu la mort pour les prodiguer. Enfin, on doit la vérité aux morts, c'est convenu. M. Duponchel profita de son vivant des bénéfices attachés à la profession de mort.
Le matin de son enterrement, chaque journal ennemi contenait sur feu Duponchel une longue tartine de regrets motivés qui vengeait et réhabilitaitDuponcbel vivant. Devant cette mort si subite, si imprévue, si terrible, toutes les rancunes s'éteignirent, se changèrent en sympathies, et M. Duponchel eut les honneurs d'un panégyrique universel. Il ne laissa pas péricliter ces bonnes dispositions, ces gages de paix future il alla rendre lui-même ses visites de deuil, remercier ses adversaires de la justice qu'ils lui avaient rendue; tout le monde s'embrassa, et... ce fut à recommencer.
L'année 1839 s'ouvrit à l'Opéra sous de tristes auspices. Le 12 janvier fut représentée Notre-Dame de Paris, paroles de Victor Hugo, musique de mademoiselle Berlin. Je ne prétends pas que la musique de mademoiselle Berlin valût la musique de Meyerbeer, mais devait-elle être condamnée sans être entendue? Parce qu'on est la fille du Journal des Débats, est-ce une raison pour qu'on soit sans talent? Pourquoi cette basse jalousie , cette haine ignoble contre un journal qui a toujours marché en tête de la presse, pour un homme comme Armand Bertin, qui, toute sa vie, a tant
demandé et tant obtenu pour les autres, et qui est mortï indécoré ?
Quinze jours plus tard, c'était le tour de la Gypsy, balletpantomime de MM. de Saint-Georges, Mazillier, Benoist, Thomas et Marliani.
Fanny Essler ne retrouva pas dans la Gypsy les bravos du Diable boiteux. Après les emportements de la Cachucha, les gentillesses de la Cracovienne étaient bien froides. Avec leur type militaire, leurs bottes rouges et leurs éperons dorés, les danses du Nord n'ont rien de féminin. Dans la Cracovienne, Fanny Essler n'est plus qu'un petit garçon gentil, vif, mutin, charmant; dans la Cachucha, c'était une bacchante dont les gestes lascifs, les mouvements éperdus provoquaient et faisaient bondir les sens.
M. de Saint-Georges débutait à l'Opéra par la Gypsy. Qui ne connaît M. de Saint-Georges? non pas ce défunt chevalier au visage africain, îf repée mortelle, mais le poëte aimable et parfumé qui chaque jour, depuis trente ans, enrichit les théâtres des fruits de sa riche imagina'ion ; M. de Saint-Georges, le plus élégant de nos auteurs dramatiques, est une* réponse victorieuse et vivante à ces gens moroses qui trouvent la vie trop courte pour qu'on ait le temps de soigner son esprit et sa personne. Rien de plus coquet que son style, sa toilette et son appartement. Les couplets qui échappent à sa plume dorée sont autant de diamants merveilleusement enchâssés. Il jette sur ses épaules et porte avec je ne sais quelle grâce son petit manteau espagnol, et avec ses petites moustaches relevées à l'Almaviva , il a toujours l'air de voler à la gloire ou à l'amour. Quant à sa demeure, c'est un temple où brûle un éternel encens ; partout des tapis moelleux, des portières rembourrées, partout des objets d'art moderne, des groupes, des coupes d'albâtre,
des draperies de mousseline, des portraits de femmes, des bougies en cire verte, rose et bleue. Partout on respire le musc et la volupté; on se sent chez un Alcibiade de lettres.
Molière consultait sa servante, cette excellente Laforêl qui, plus d'une lois, lui donna de bons avis. Les servantes sont passées de mode; aujourd'hui elles s'appellent gouvernantes, et la gouvernante de M. de Saint-Georges est justement fière de son noble maître; elle l'aime, elle le vénère, elle lui raccommode ses chaussettes, mais elle ne le flatte pas , et les jours où elle n'a pas été satisfaite de la pièce nouvelle, le dîner s'en ressent.
Le lendemain d'une de ces victoires qui font époque au théâtre, M. de Saint-Georges avait réuni quelques amis à sa table. Il s'agissait de boire au succès de Giselle. Par extraordinaire, le repas fut mauvais, le rôti brûlé, le vin de Bordeaux frappé et le vin de Champagne tiède. Les cassolettes étaient à peine garnies de leurs parfums habituels. Les convives se regardaient avec consternation. On dîne ordinairement si bien chez l'auteur de la Reine de Chypre! « Mille pardons, mes amis, leur dit-il gaiement, mille pardons do vous avoir conviés à un si piètre dîner ! que voulez-vous, Marguerite n'est pas contente de moi : Giselle ne lui plaît pas ! »
Marguerite préfère Topéra-comique au grand opéra, et surtout au ballet. A toutes les premières représentations elle avait sa stalle, toujours la même, à la première galerie. M. Crosnier n'en eût dispesé pour personne, pas même pour M. Cave, son chef tout-puissant. C'est que Marguerite est une puissance : elle a le goût fin et délicat, et quand elle choisit ou applaudit un morceau, on est sûr qu'il est de première catégorie et qu'il ne sera jamais bissé.
M. de Saint-Georges est l'un des plus chers collaborateurs
de M. Scribe. C'est lui qui s'entend avec les directeurs, surveille la mise en scène et fait les répétitions. Doué d'un merveilleux talent d'invention, il fait assaut d'esprit avec ce père conscrit de la gaudriole, et il est plus d'une fois arrivé à l'élève de boutonner le maître.
Le talent et le succès provoquent toujours l'envie. L'envie, c'est le baptême du génie. M. de Saint-Georges a été assez heureux pour ne pas échapper à ses traits empoisonnés. Croirait-on qu'il a été accusé de n'être qu'un collaborateur fainéant, et d'abandonner, comme nos rois de la première race, à deux ou trois maires secrets les menus détails de la collaboration. On ne répond pas à de telles insinuations. M. de Saint-Georges est très-recherché des auteurs, des faiseurs de pièces ; ils lui font la cour et l'obsèdent de leurs plans et de leurs offres de service, et cependant M. de Saint-Georges n'entend pas et n'exerce pas l'hospitalité de la collaboration comme ses frères en littérature. Certains auteurs, tout en travaillant, vident entre eux quelques vieux flacons; M. de Saint-Georges a horreur des collaborations qui sentent le vin. Son esprit n'a nul besoin de ces excitations alcooliques. Il a des principes dont il ne s'écarte jamais; des collaborateurs ne sont pas des convives. Des parfums, des aromates tant qu'on veut! des liqueurs, jamais.
Car M. de Saint-Georges adore les parfums et les aromates, mais ce qu'il y a de plus exquis et de plus rare. Il n'emploie l'eau de Cologne que dans un seul cas, pour ses bains de mer. A Dieppe, avant de se' mettre à l'eau, il ne manque jamais de faire verser par son baigneur dans la mer une demi-douzaine de flacons venus en ligne directe du laboratoire de Jean-Marie Farina, breveté de S. M. Vempereur de Russie et de plusieurs autres cours.
Cependant mademoiselle Falcon ne se rétablissait pas ; madame Stolz, poussée à la première place par la disette de chanteuses, ne s'y soutenait qu'à grand'peine :
Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier.
Madame Stolz faisait preuve de bonne volonté, mais elle succombait, elle ne chantait plus, elle râlait Valentine et Racket, Heureusement pour elle et pour l'Opéra, une élève le Duprez, mademoiselle Nathan, vint la soulager d'un poids trop lourd. Mademoiselle Nathan n'avait aucun charme ni dans la voix, ni dans la physionomie; elle savait chanter, mais ce n'était qu'une voix destinée à amuser le tapis jusqu'à ce qu'on eût trouvé une artiste, jusqu'à ce qu'on eût traite avec mademoiselle Lœwe, Allemande, Suédoise ou Danoise dont on parlait beaucoup et qu'on n'entendit jamais.
Tout à coup retentit à l'Opéra un bruit sinistre : Nourrit est mort! Nourrit s'est tué à Naptes ! cri lugubre, qui frappa tout le monde de consternation, et qui n'était que trop vrai ! Surexcité, fanatisé par de fausses idées religieuses, par le mal du pays, de l'Opéra, malade, fou, après une représentation où il avait soulevé des transports d'enthousiasme, l'infortuné Nourrit, à quatre heures du matin, s'était levé et précipité par la fenêtre : il avait une femme et six enfants!
Le retentissement fut grand dans Paris : quelques journaux prirent le deuil. M.-Duponchel fut dénoncé comme ayant ouvert la fenêtre par où s'était jeté Nourrit, et Duprez comme l'ayant traîtreusement poussé par les épaules. Pour répondre à ces calomnies, l'Opéra fit relâche, et les artistes du chant firent célébrer pour le repos de l'âme du défunt une messe où Duprez le pleura de sa plus belle voix.
En avril, le Lac des Fées, demi-succès, sous la raison so-| ciale Auber, Scribe et compagnie.
En juin, la Tarentule et la Tarentelle, par mademoiselle Fanny Essler.
En septembre, la Vendetta, paroles rimées de M. Léon Pillet, commissaire royal, musique de M. de Ruolz, gentilhomme de naissance et de musique.
En octobre, la Xacarilla, de Marliani et de M. Scribe, gracieuseté en un acte offerte aux jambes de madame Stolz.
En novembre, début de mademoiselle Augusta Maywood, une enfant de l'Amérique qui n'avait pas quinze ans, mais qui dansait ou plutôt gambadait avec une pétulance, une fougue à défrayer et à galvaniser les élèves les plus compassées de la classe Mazillier. Cette pauvre petite Augusta Maywood! elle ne put être engagée à l'Opéra; elle avait trop de vie, d'avenir; elle se crut obligée d'épouser un mirmidon de danseur, contrefait et morose, qui la colporta de ville en ville, 0 danseuses! épouserez-vous donc toujours des danseurs?
L'année 1839 vit enfin à l'Opéra une entrée et une sortie. Ventrée fut exécutée par Edouard Monnais, brave et spirituel garçon, homme de lettres distingué, qui fut adjoint à M. Duponchel comme codirecteur : les affaires de l'Opéra s'étant un peu embrouillées, il avait été jugé nécessaire d'appeler à l'aide de M. Duponchel un homme de la plus profonde inexpérience en matière d'opéra. Il fallait un mathématicien, et ce fut un danseur qui... Edouard Monnais fit son entrée à l'Opéra, vêtu de son habit flamme de punch, qui ne laissa pas de causer une certaine sensation ; et puis tout fut dit : l'Opéra ne fut pas sauvé.
La sortie fut plus sérieuse. M. de Luzy, employé supérieur
qui comptait trente-sept ans de service et généralement connu sous le nom du chevalier, fut frappé d'une attaque d'apoplexie au café Anglais et rapporté au théâtre. C'était un voltairien plein d'esprit, un épicurien de la vieille roche. Avant de mourir, avant de faire sa sortie définitive, il se laissa convertir, et reçut le prêtre que madame Duponchel avait appelé à son chevet, preuve qu'on fait son salut partout, même à l'Opéra.