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CHAPITRE XIV

Premier bal Musard à l'Opéra. — Bataille. — Prisonniers. — Fuite. — Souper. — Bals avec tombolas et... — Bal emporté d'assaut. — Triomphes de Musard. Contredanse de la cbaise brisée. — Coup de pistolet. — Mortier. — Le galop infernal. — Saturnales parisiennes. — Le bal à cinq heures du matin. — Fermage consenti à M. Grimaldi. — Ce que rêvent les provinciaux à propos des bals de l'Opéra. — Les commis de magasin. — La vérité sur les conquêtes et les aventures des bals de l'Opéra.

Jusqu'en 1836 ou 1837, les bals masqués et costumés de l'Opéra ne furent masqués que pour les femmes et costumés pour personne. Le débraillé de l'époque, le goût du travestissement grotesque, l'amour du cancan, Vorgie Musard, en un mot, s'étaient arrêtés au seuil de l'Opéra, se contentant de régner sans partage au théâtre des Variétés, et à la salle Valentino. Cependant une tentative genre Musard avait été faite, et n'avait pas été heureuse. Il y avait eu scandale, bataille, bataille où, pendant la mêlée, M. X..., qui aujourd'hui a fait son chemin, avait joué le rôle de pacificateur herculéen, et, après la victoire, de pacificateur indulgent. M. Véron était bien vite retourné à ses mélancoliques habits noirs, qui ne lui rapportaient que douze mille francs par an, mais nets de tout souci.

A cette première expérience de bal Musard, il se passa un épisode assez piquant. Au milieu de la bagarre, dans la chaleur de la lutte , les sergents de ville avaient fait quelques prisonniers, qu'ils avaient introduits de force dans la loge du directeur sur le théâtre , non par la porte, mais

par la fenêtre; puis, après avoir barricadé la fenêtre, ils étaient retournés au combat, croyant leurs prisonniers en sûreté. Mais ils ne se défiaient pas d'un ami fidèle qui avait la clef de la loge, et qui les délivra en cachette. Quand le tumulte fut apaisé, quand le bal eut repris une physionomie calme, avec tous les égards que l'on doit au courage malheureux, M. X... vint rendre à ses prisonniers la liberté, non plus cette fois par la fenêtre, mais par la porte. Quelle est sa surprise ! la loge est vide. Que sont-ils devenus ? Certainement ils ne sont pas rentrés au bal; il les eût vus, reconnus. M. X... se consolait de ce léger déboire , lorsqu'en passant près du foyer de la danse, il entend des cris joyeux, des voix de femmes; il s'arrête, il écoute, il entre, et retrouve ses prisonniers soupant gaiement entre six demoiselles du corps de ballet et six bouteilles de vin de Champagne.

Les choses n'allèrent pas plus Ipin; M. X... était homme d'esprit.

Après cette première campagne, M. Mira, le fermier des bals en habits noirs, s'évertua à trouver des combinaisons attrayantes pour le public et recettifères pour l'entrepreneur. Il inventa les bals avec tombolas, lots d'argenterie, cachemires et tableaux des grands maîtres. Tantôt aussi c'étaient des divertissements par les plus jolis rats de l'Opéra, rats dont la présence au bal, après le divertissement, était offerte en prime aux chercheurs d'intrigues et de bonnes fortunes ; tantôt c'étaient des grotesques à petit corps et à grosse tête, représentant des personnages connus et célèbres, Paganini, Vestris et même Becquet. Rien n'attirait la foule, pas même les danseurs espagnols, la Doîores et Camprubi, qui se produisirent pour la première fois à Paris, aux bals

Il fallait à ce public blasé des plaisirs plus épicés. Pour lui, ce n'était plus assez du rôle de spectateur, il voulait être acteur, danseur, danseur échevelé, forcené; il voulait prendre ses ébats dans la salle encore vierge de l'Opéra, — et les barbares envahirent l'Opéra.

Mira arracha à l'autorité la permission de donner un bal dansant et costumé : la veille, l'autorisation fut retirée. Le matin, Mira n'eu afficha pas moins son bal. La journée se passa en tiraillements^ en luttes avec le pouvoir, qui ne céda qu'à sept heures, sous la pression d'une espèce d'émeute populaire et dansante. Ce conflit avait eu de l'écho, et la foule, toujours avide de bruit et de scandale, assiégeait les portes de l'Opéra, décidée à les enfoncer en cas de refus. L'autorité céda, et elle fit bien ; le bal eut lieu, mais le lendemain , le directeur, éditeur responsable de la conduite de Mira, fut condamné à 10,000 francs d'amende, qu'il ne paya pas, je crois, mais qu'on fit à Mira la peur de lui faire payer.

Pendant ce bal, Musard, le grand Musard fut deux fois porté en triomphe autour de la salle, en l'honneur, une première fois, de la fameuse contredanse de la chaise cassée, A un moment donné, jusqu'alors on avait brisé une chaise dans l'orchestre, et ce fracas soulevait de frénétiques bravos; plus tard, un coup de pistolet avait remplacé la chaise brisée. Pour l'Opéra, il fallait quelque chose de plus à effet : Musard lui fit hommage d'un tromblon, d'un petit mortier qui fit merveille, que dis-je! qui fit fureur. A la première décharge, la salle devint folle; l'odeur de la poudre enivrait toutes les cervelles : on criait, on hurlait; Musard fut enlevé de vive force de son fauteuil, et promené autour de la salle sur les épaules de deux hercules de la halle.

Un second triomphe paraissait impossible. Avec son mor-

tier, le génie de Musard semblait avoir dit son dernier mot. On ne connaissait pas encore ce galop infernal, dansé, gesticulé, hurlé par quatre mille pieds, quatre mille bras et deux mille bouches. Une seconde fois, Musard fut arraché de son siège curule, et livré à l'enthousiasme des Mu~ sardolâtres. Dans leur frénésie, ils faillirent le briser et le mettre en pièces.

Ce premier bal fut suivi de plusieurs autres ejusdem farinœ, ejusdem cancani, d'une foule d'autres, permis et autorisés : la digue était rompue, le torrent débordait.

L'ancien bal de r Opéra, ennuyeux, gourmé, prétentieux, mais où Ton n'avait pas à se défendre contre la trop joyeuse humeur et l'ivresse de certains débardeurs, l'ancien bal de l'Opéra n'existe plus. C'est un mélange d'interpellations comiques, de gestes étranges, de costumes les uns élégants et les autres déguenillés, de tutoiements énergiques et de cris frénétiques. Au foyer, dans les corridors, les conversations se ressentent du laisser-aller de la danse. Prêtez l'oreille : les allusions décolletées, les plaisanteries triviales ne prennent pas la peine de baisser la voix, et les intrigues, mot consacré, — quelles intrigues! — se nouent et se dénouent tout haut, sans pudeur ni simagrées. Et ne croyez pas que les femmes dites comme il faut aient déserté ces saturnales parisiennes! Elles s'y précipitent avec frénésie, après avoir déclaré, comme il est juste, qu'elles leur font horreur; elles se lancent à corps perdu dans la cohue, pour s'exciter à des émotions inconnues et terribles, comme le jour où elles vont voir guillotiner un Lacenaire ou un Fieschi... elles y vont par goût, par entraînement et par calcul: au milieu de cette foule immense, bariolée et avinée, elles s'aventurent seules, sans peur, et rarement sans reproche. Leur incognito ne court aucun danger; qui donc

ira les chercher, les soupçonner même clans ces mauvais lieux?

Désormais les hais de l'Opéra, ceux que nous venons d'esquisser, sont assis sur une base solide. Mira a beau être mort et enterré, Paris viveur n'a plus à craindre de s'en voir privé. Une société de quatre spéculateurs a aulhentiquement affermé les bacchanales par-devant Me un tel et son collègue ; ils se sont engagés à payer à la direction de l'Opéra, pendant cinq ans, la somme annuelle de 40,000 francs. La spéculation n'est pas mauvaise, car s'ils payent 40,000 francs, ils en gagnent 100,000 : 150 pour 100, voilà ce que rapportent les saturnales parisiennes!

Cependant, pour être juste, l'Opéra ne se mit pas tout d'un bond à la hauteur des défunts bals des Variétés; il lui fallut quelques années avant d'atteindre à ce degré de raffinement qu'il a depuis atteint et dépassé. Ce ne fut que plus tard que les quatre spéculateurs firent rendre aux bals de l'Opéra des trésors qu'on ne leur aurait pas soupçonnés. Tous les moyens leur furent bons : réclames effrontées, baisse de prix pour les billet d'homme, billets gratis pour les femmes, etc., etc.

Et cependant un article du cahier des charges imposées au directeur de l'Académie royale de musique lui défendait de baisser ou d'élever le prix des places, sans une autorisation ministérielle.

Au mépris de cet article, les billets de bal marqués 10 francs sur l'affiche se vendirent 6 francs dans les rues et jusque dans le sein de l'administration.

Les noms de deux mille femmes perdues, réprouvées, furent enregistrés, conservés religieusement dans les archives de l'Académie royale de musique, et chaque semaine qui précède le bal on l'emploie à expédier à domicile des masses

de billets pour ces fêles dont elles doivent faire l'ornement. La lie du peuple, ivre, débraillée, criant, vociférant des mots ignobles, se livre à d'épouvantables orgies. Mais la jeunesse dorée n'est pas d'humeur à lâcher pied devant ces hordes sauvages; elle tient à ses bals de l'Opéra, où elle s'est toujours ennuyée, où elle s'ennuie toujours; elle se réfugie dans ses loges, et ne se hasarde qu'au foyer, dont une ordonnance de police a réservé la jouissance aux habifs noirs.

La fin, l'agonie d'un bal de l'Opéra, vers cinq heures du matin, est quelque chose d'horrible à voir. Fatigués, épuisés par ces danses convulsionnaires, par ces cris sauvages, les traits décomposés, la sueur coulant et confondue avec le rouge, le blanc, les costumes souillés, déchirés, hommes et femmes sont étendus, couchés, vautrés sur les marches des escaliers. On dirait un champ de bataille jonché de cadavres : pour entrer, pour sortir, on est obligé de les fouler aux pieds; ils ne se dérangent pas, ils n'ont plus la force de se déranger. L'ivresse s'est mise aussi de la partie ; moyennant une redevance de 4,000 francs , une porte de communication a été ouverte entre le restaurateur de l'Opéra et la salle : sans sortir du théâtre, on peut aller souper, boire, fumer ; mais le lendemain, quel mélange infect d'eaude-vie, de viandes, de vins et de cigares !

Tels étaient les bals de l'Opéra de 1840 à 1848, et tels qu'ils étaient, MM. Duponchel et Roqueplan, quand ils rentrèrent au pouvoir, furent trop heureux de les retrouver libres de tout fermage. Les revers et les fautes de la direction qu'ils remplaçaient avaient creusé un déficit de 513,000 francs, sans compter la commandite de 150,000 francs restée sur le champ de bataille. M. Grimaldi offrait aux nouveaux directeurs 250,000 francs pour leurs bals pendant dix ans. Ce

n'était pas le moment d'afficher un rigorisme hors de saison : caisse affamée n'a pas d'oreilles. MM. Duponchel et Roqueplan trouvaient là un moyen d'éteindre 250,000 francs de dettes de l'ancienne direction , ils acceptèrent, et les bals continuèrent comme par le passé.

Les provinciaux, les lions de chrysocale, les élégants au rabais se font des bals de l'Opéra une idée tellement fausse, que la réalité, une réalité de dix ans quelquefois, ne suffit pas à les désabuser. Ils ne vont jamais à un bal sans être convaincus qu'ils seront assaillis par des nuées de comtesses, de marquises et de duchesses amoureuses. Ils ne rêvent que grandes dames passionnées, houris échevelées dont la présence fait de l'Opéra un véritable paradis de Mahomet ; mais la nuit se passe, le jour naît, les rêves s'envolent; pauvres et incurables visionnaires, trop heureux quand toutes ces conquêtes à fracas, filles de leur imagination, se réduisent à la conquête de leur blanchisseuse!

Quant aux commis de magasin, depuis l'abolition de la loterie , le bal de l'Opéra est resté leur unique consolation, leur seule espérance ; eux aussi, ils rêvent l'amour à l'Opéra, mais l'amour légal, conjugal et moral, sous les traits d'une veuve opulente ou sous la forme d'une riche héritière; ils rêvent une aventure romanesque commençant par un enlèvement, — le leur, — et finissant par le mariage. Ils ne liennent pas précisément aux aïeux, à la naissance ; à la rigueur, la fille du patron suffirait à leur ambition. Le samedi, ils se parent de leurs plus beaux atours, habit noir, cravate blanche, bottes vernies, gants irréprochables; ils entrent, et ils attendent l'ennemi. Appuyés contre une des colonnes qui avoisinent le foyer, ils passent la nuit à regarder tendrement tous les dominos qui vont et viennent, tous les dominos que leur regard d'aigle a doués des qualités requises et néces-

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saires à la femme de leur choix; ils en arrêtent même quelques-uns,— les plus timides, — au passage, ils les encouragent, les mettent sur la voie; peine perdue! on rejette leurs avances avec dédain, et aucune voix ne murmure à leurs oreilles ces mots si doux : amour ! argent! mariage ! aucune voix ne leur dit : 0 mon ami, merci de m'avoir devinée, de m'avoir arrêtée dans ma course ; ô mon ami, je t'aime, et je n'osais te le dire : je t'aime depuis le jour où je t'ai vu déplier avec tant de grâce et mesurer avec tant d'élégance une pièce de moire antique. Je t'aime et je couronne ton amour par l'offre de ma main et de cinquante mille francs de rente...

Hélas! à chaque bal la même chimère renaît, et à chaque bal elle s'évanouit pour renaître le samedi suivant. Mais pendant la semaine, ces amoureux, ces conquérants in partibus, ces maris en expectative, redoublent d'oeillades et de sourires envers les charmantes clientes qui ont recours à leur mètre. Dans les plis de chaque robe qu'ils étalent, ils découvrent un signe d'intelligence, une preuve d'amour. Il y a tel magasin à la mode où tout ce qu'il y a de jeune, d'élégant, d'ambitieux, de blond dans la nouveauté, consentirait à s'enrôler et à servir gratis. Pendant vingt, ans, nos jeunes gens de famille plumés et déplumés par les filles de marbre s'engageaient et partaient pour l'Afrique : c'est là qu'ils devenaient officiers, capitaines, colonels, généraux. Pour le commis, pour le soldat de la nouveauté, le magasin où l'on devient colonel , où l'on épouse, où l'on se flatte d'épouser une dot, ce magasin a pour enseigne : Au mariage impossible !

Les mésalliances, les coups de tête matrimoniaux qui vont chercher le bien-aimé derrière un comptoir pour l'installer dans un riche hôtel n'existent, hélas ! qu'au théâtre ; les bals

de l'Opéra n'ont jamais fait concurrence aux établissements Saint-Marc et de Foy. Les bonnes fortunes que l'on ramasse l'Opéra n'exigent pas l'intervention du notaire , et même ces sortes de conquêtes, si conquêtes il y a, sont encore moins communes que ne le pense le crédule vulgaire. Pour peu qu'une aventure mérite ce nom, soyez sûr qu'elle a été préparée , combinée , complotée d'avance. Au bal de l'Opéra, l'imprévu ne joue qu'un rôle secondaire. ] as femmes, ]e ne parle pas même des demoiselles, vont retrouver au bal le bienaimé qui les attend ; mais elles ne vont pas à la recherche d'un homme, comme Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale. Ce n'est pas à dire qu'il ne se soit jamais conclu au bal de l'Opéra de ces liaisons qui prennent feu comme la poudre : on a vu des rois épouser des bergères; mais ce que je prétends, c'est que tout homme qui , pour ses six francs payés au bureau , se berce de l'espoir d'une bonne fortune, compte sans le bal masqué; ce que je prétends, je le répète, c'est qu'au bal de l'Opéra il ne s'improvise guère que les aventures ébauchées ailleurs :

Nous Talions montrer tout à l'heure.

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