CHAPITRE XV
Aventure de bal masqué.
Vers deux heures du matin, deux hommes jeunes et élégants, assis à une table vis-à-vis l'un de l'autre, soupaient dans un cabinet du café Anglais.
— Me direz-vous enfin, mon cher Philippe, fit l'un d'eux, pourquoi tout à coup, à cette heure indue, vous m'avez arraché au bal de l'Opéra, où je m'ennuyais fort, selon l'usage, mais où je comptais finir par m'amuser beaucoup? Pourquoi m'avez- vous conduit ici, séquestré dans ce cabinet, pour me faire souper tête à tête avec vous, qui êtes infiniment moins gai que la petite Courtois et la grande Saulnier? Voyons, parlez : ce que vous avez à me dire est donc bien grave, bien sérieux?
— Ah I oui, bien sérieux, mon cher Etienne ; mais bien triste : c'est une déplorable histoire qui dure depuis trois ans...
— Trois ans I et elle n'a pu attendre un jour, une heure déplus? /
— Pas une minute... Ici même, à tout instant, elle peut, elle doit avoir son dénoûment. Le temps presse, je commence. Vous connaissez madame de C...; il y a trois ans, j'adorais madame de C... et madame de C... m'adorait.
— Madame de C..., la plus délicieuse femme de Paris! Heureux mortel !
190 PETITS xMÉMOIRES
— Oui, très-heureux... alors ! Jamais, mon cher, je n'avais rencontré de femme d'une beaulé si parisienne : j'étais fou de ses beaux cheveux noirs qui font un si ravissant contraste avec ses yeux bleus; j'étais fou de son pied de Cendrillon, de sa main de fée ; j'étais fou de sa taille divine, qui tenait dans mes dix doigts, de cette élégance, de cette distinction, de ce parfum exquis et naturel qu'elle répandait autour de sa personne.
— Quel portrait, mon ami, quelle chaleur ! Je le répète : vous êtes un heureux mortel !
— Attendez, le ré péterez- vous une troisième fois? J'adorais madame de C...; elle exerçait sur moi un empire tout-puissant, absolu, sans bornes, sans limites : mon sang, ma vie, mon honneur lui appartenaient; eh bien, elle en a abusé. Elle a une terreur profonde de M. de C..., gentilhomme froid, sévère, implacable, qui professe pour ce qu'il appelle V honneur du mari des idées beaucoup trop arriérées pour notre époque. S'il la surprenait jamais, et elle le sait, malheur à elle, il la tuerait!
— Bah ! depuis l'invention de la cour d'assises, les maris y regardent à deux fois avant d'en venir à ces extrémités de mauvais ton.
— M. de C... le ferait, je vous jure, peut-être même... Je poursuis : Un jour, une nuit, elle croit entendre, reconnaître ses pas; j'étais là, je saute par la fenêtre, je me démets la jambe, et je passe le reste de la nuit dans son jardin par une température glaciale. Une autre fois, aux eaux d'Aix, en Savoie, je l'attendais chez elle; sa femme de chambre, une nouvelle venue, entre, me surprend ; madame de C... la suivait, madame de G... eut la présence d'esprit de crier au voleur ! Je me laissai arrêter, conduire en prison, et j'eus toutes les peines à étouffer cette affaire. Vous voyez
le doigt qui me manque, mon cher Etienne, eh bien ! ce doigt a été pris et coupé dans une armoire où je m'étais blotti à la hâte pour éviter ce terrible mari. Je ne poussai pas une plainte, pas un gémissement; une plainte, un gémissement, et elle était morte!
— Ma foi, mon cher, je retire mon mot: décidément, vous n'êtes pas aussi heureux que je croyais. Malgré toute sa beauté, madame de C..., avec ses terreurs et son barbebleue de mari, me semble hideuse. Que diable ! quand on a le bonheur de posséder un Othello semblable, on reste sage, honnête, vertueuse; c'est plus facile et plus rassurant !
— Ce n'est pas tout. Sous sa figure adorable, madame de C... n'est pas une femme, c'est un ange déchu, Satan en crinoline et en dentelles, le génie du mal sur la terre...
— Quelle charmante maîtresse ! Pauvre ami, qu'alliezvous faire dans cet enfer?
— Vingt fois je voulus rompre, je rompis, et vingt fois je lui demandai pardon à genoux, à deux genoux. C'est qu'elle a tant de séductions, c'est» qu'elle était si câline, si spirituelle, si tendre même quand j'allais lui échapper ! Ma vie n'était qu'un long martyre mêlé de quelques éclairs de bonheur. Enfin, à la suite d'une dernière aventure , un duel malheureux où, fatalement poussé par elle, je blessai mortellement mon adversaire, pauvre jeune homme qui n'avait commis d'autre crime que de nous apercevoir ensemble, je m'éloignai d'elle pour toujours. Depuis lors, cette femme m'a fait horreur : j'ai rougi, je me suis effrayé de ma faiblesse; j'ai rompu sans retour... voilà six mois que je n'ai vu madame de C...
— Pour cette fois, mon cher, c'est de bon cœur que je dis : Heureux mortel !
— • Heureux, oui ! car j'étais parvenu à l'oublier. Heureux !
je l'eusse été sans le souvenir de cet affreux duel qui me poursuit toujours. Quant à madame de G..., je me suis consolé de sa perte avec une rapidité dont je m'étonne encore. J'avais cru à une éternelle douleur, à une vie brisée ! j'avais cru que je ne pourrais vivre loin d'elle, loin de ces transes, de ces scènes dont elle m'avait fait une habitude ; et je fus tout surpris de ne rien regretter, rien. Allez, mon cher Etienne, quand on ne divorce pas avec une vieille liaison qui vous pèse, c'est toujours par égoïsme ou par vanité. On s'effraye de sa solitude. Où passera-t-on ses soirées? On souffre à l'idée qu'Ariane retrouvera un autre Bacchus : double crainte qui s'évanouit bientôt devant la réalité du bonheur et de la liberté.
— Vous prêchez un converti, mon ami.
— Je ne tardai pas à reprendre ma vie, mes habitudes d'autrefois : je me rapprochai de mes amis, de vous, mon cher Etienne, dont elle m'avait éloigné ; je renaissais, je ne cherchais que plaisirs, distractions, chaînes et intrigues nouvelles; elles ne refirent pas attendre. Depuis quelque temps je recevais de petits billets, non signés, petits billets spirituels et bien tournés. Ils n'étaient pas tendres , ils n'avaient pas la prétention de l'être ; ils ne demandaient pas de réponse, car ils n'indiquaient pas de lieu où l'on pût les adresser. Peu à peu, le style subit une certaine modification, il devint plus confiant, plus intime ; il trahissait un certain désir de rapprochement, de rencontre. Toutes ces lettres, je vous en fais grâce ; je ne vous en lirai qu'une seule, la dernière. N
— Lisez, mon cher, lisez, je mange fort agréablement en écoutant, et j'écoute fort agréablement en mangeant. C'est inouï comme vos aventures gagnent à être racontées à table.
— Voici cette lettre, dit Philippe en la tirant de son portefeuille.
« Monsieur,
» Il me semble que nous sommes déjà de vieilles connaissances; que de gens qui sont les meilleurs amis du monde et qui ne se sont pas écrit deux lettres? et nous qui ne nous sommes jamais vus , c'est-à-dire vous qui ne m'avez jamais vue, vous en êtes déjà à votre quinzième lettre reçue.
» La première pensée qui doit vous être venue à l'esprit, c'es que je suis laide. N'allez pas avoir de moi cette opinion, monsieur. Si je ne vous ai pas plus tôt mis à même de juger par vos propres yeux de ma figure , c'est qu'en ce moment je subis la peine du coup de tête que j'ai commis en vous écrivant une première fois. J'aurais pu vous rencontrer sans tout le mystère dont je m'environne ; mais aujourd'hui je redoute votre présence presque autant que je la désire. Un sentiment que je ne puis définir me pousse et me fait agir. Non , je vous jure, ce n'est pas de l'amour. Qu'est-ce donc? je ne sais. Je ne suis pas assez grande dame pour faire des avances, et jusqu'à présent j'ai eu fort à me défendre contre celles qu'on a bien voulu me faire. Je n'ai donc pas le projet de vous séduire, monsieur, mais de causer avec vous. Après l'insigne folie que j'ai faite, il n'est plus qu'un seul lieu où je puisse vous rencontrer sans rougir, c'est le bal de l'Opéra, un masque sur la figure, enveloppée d'un large domino qui me protégera contre vos regards. Au milieu de cette foule bruyante et indifférente, je me sentirai plus libre, moins craintive ; plus tard j'aurai le courage de vous aborder, le front découvert,
» Venez donc à l'Opéra samedi prochain : je ne vous donne pas rendez-vous à deux heures, dans le foyer, sous l'horloge, parce que heureusement j'ai appris quelles sortes de femmes donnaient là leurs rendez- vous. Je n'aurai ni nœud sur l'épaule, ni rose à mon capuchon. Venez, et je vous trouverai.
» A samedi donc. »
— À la santé de votre inconnue ! dit Etienne en avalant un verre de vin de Champagne. Voilà une lettre qui lui fait honneur: et l'écriture, comment est-elle?... charmante, sur mon âme, et pas le moins du monde contrefaite ! Et vous êtes allé au bal de l'Opéra?
— Je n'y ai pas manqué. Aussitôt que les portes furent ouvertes, j'entrai, et lorsqu'une heure sonna, il y avait déjà longtemps que j'arpentais le foyer et les couloirs des premières loges. Je commençais à trouver le temps un peu long, à craindre une mystification; enfin un domino me regarde, s'approche : j'ai deviné mon inconnue avant qu'elle m'ait saisi le bras. — Que je suis heureuse, me dit-elle, de vous avoir rencontré; j'avais peur de ces hommes grossiers. Allons, monsieur, dépêchez-vous; examinez si ce que vous voyez de ma personne vous plaît, si vous me jugez digne de votre bras. — Et en même temps, comme pour me permettre de passer mon inspection, l'inconnue s'arrêta, quitta mon bras, et s'adossant contre le pilier d'une colonne, elle attendit.
Son domino était en soie noire, d'une grande fraîcheur: la pèlerine, descendant très-bas, cachait sa taille, et le capuchon, cousu au masque, ne laissait apercevoir ni front ni cheveux. Ses souliers de satin, ses gants noirs étaient irréprochables. Son mouchoir, garni d'une large valen-
tiennes, n'avait ni couronne, ni odeur : deux élégances qui, presque toujours au bal de l'Opéra, sont des indices infaillibles d'une condition équivoque.
J'étais vraiment en extase devant ce domino disgracieux, sous lequel j'imaginais tant de grâce et de beauté.
— Vous usez largement de la permission qu'on vous donne, monsieur, me dit mon inconnue ; que vous semble de ma toilette?... n'est-elle pas séduisante? Ne me dites pas encore , je vous en prie , que je suis charmante. Attendez un quart d'heure pour être amoureux de moi ou de la figure et de l'esprit que vous me prêterez. Dans un quart d'heure seulement je vous permets de m'avouer votre passion.
Sa conversation continua sur ce ton léger qu'autorise le masque. Mon inconnue paraissait ne rien ignorer de ce qui me concernait ; elle me laissait lui déclarer très-librement toutes mes prétentions, toutes mes espérances sur son cœur; une seule pensée la préoccupait, elle craignait que je ne fusse encore sous le charme de madame de C..., elle semblait jalouse de cette tendresse éteinte; elle ne voulait croire ni à mes protestations ni à mes serments.
— Madame de C... est si jolie! disait-elle, si séduisante! Quand une fois on l'a aimée, on l'aime toujours.
— C'est une femme sans cœur, répondis-je, un démon que je démasquerai... que je démasque...
— C'était madame de C...! dit Etienne qui ne buvait plus.
— C'était elle. Je fis un geste pour lui arracher son masque; son geste, plus rapide, arrêta ma main. La colère m'emportait, tous les crimes de cette femme, oui , tous ses crimes, tous ses vices, tous mes malheurs me revinrent à l'esprit. J'allais me laisser aller à une nouvelle insulte ; un secours inespéré la sauva, M. deC... vint à passer...
— Son mari !
— Comme vous pensez , il ne l'avait pas reconnue ; mais en me voyant aux prises avec un domino , avec une femme :
— Monsieur de P..., me dit-il, revenez à vous, je vous en conjure. J'ignore et je ne prétends pas vous demander les causes de l'irritation où je vous vois. Quand, en plein bal de l'Opéra, un homme comme vous se porte contre une femme à de telles violences, c'est qu'il doit y avoir entre cette femme et lui un terrible compte à régler. Mais ici, monsieur, le lieu est mal choisi ; on vous regarde, on vous observe ; vengez-vous, mais vengez-vous ailleurs, et ne mettez pas tout ce monde dans la confidence de vos querelles de ménage.
— Et madame de C...?
— Elle restait immobile entre nous; elle ne bougeait pas, elle n'avait pas cherché à se perdre dans la foule : à la première tentative de fuite, son nom jeté à l'oreille de son mari... elle était perdue!
— Maintenant, monsieur, continua M. de G.., vous êtes plus calme : confiez-moi cette femme; mettez-vous dans l'impossibilité de succomber à une nouvelle tentation de vengeance , et demain, j'en suis sûr, vous me remercierez du service que je vous aurai rendu ce soir.
— Je vous en remercie dès à présent, monsieur, et je l'accepte. Prenez le bras de monsieur, madame.
— Pauvre femme! quelle affreuse position! dit Etienne.
— Ne la plaignez pas ! ne la plaignez pas !... — C'est bien, monsieur, me dit M. de C..., et il me tendit une main que je ne crus pas devoir serrer... — Soit! ajouta-t-il, soit! libre à vous de me remercier et de ne pas accepter la main
que je vous tendais. Conservez votre rancune, si tel est votre bon plaisir.
— Vous vous méprenez, monsieur : je n'ai pas de rancune, je ne puis avoir de rancune. Adieu, monsieur ; si par hasard madame vous priait de me transmettre quelques paroles, je vais souper au café Anglais : j'y resterai jusqu'à cinq heures.
— Et vous attendez M. de C...?
— S'il a reconnu madame de C... il viendra, gardez- vous d'en douter. J'ai laissé à cette femme une chance de salut. Aura-t-elle été assez habile pour conserver son incognito? Pourvu qu'il ne Tait pas tuée ! Je tremble d'être trop vengé.
— Rassurez- vous, mon cher; M. de C... n'y verra que du feu, c'est moi qui vous le dis. Madame de C... saura bien lui échapper et rentrer chez elle : et demain elle se réveillera fraîche comme une petite pensionnaire qui a dormi du sommeil de l'innocence.
— Puissiez-vous avoir deviné juste, Etienne; mais vous ne connaissez pas M. de C... S'il a reconnu sa femme, rien ne l'arrêtera.
— Eh bien , mon cher, il l'a reconnue et quelque chose l'a arrêté, car voici M. de C... en personne : il descend de sa voiture sur le boulevard, à la porte du café Anglais, et au fond j'aperçois madame de G... vivante, très-vivante, je vous jure.
— Je n'y comprends rien.
Etienne n'eut pas le temps d'en dire davantage, M. de C... était déjà dans leur cabinet.
— Puis-je parler, dit- il à Philippe, devant monsieur?
— Monsieur est mon ami ; je lui ai tout confié.
— Tout?
— Tout.
— Eh bien , monsieur, cette malheureuse femme m'a tout confié aussi.
— Tout?
— Tout.
— Je suis à vos ordres : quelle est votre arme? votre heure ?
— Tiens ! interrompit tout à coup Etienne, madame de C... qui part!
En effet, la voiture dans laquelle était restée madame de C... venait de s'éloigner au grand trot.
— - Madame de C...! s'écria M. de C... avec fureur; vous avez dit madame de C...?
— Etienne! Etienne! qu'avez-vous fait? dit tristement Philippe.
— Me répondrez-vous, monsieur de P...? dit M. de C..., venant se mettre en face de Philippe et le toisant d'un air froid et menaçant; me répondrez-vous? Quelle était cette femme avec laquelle vous m'avez laissé au bal de l'Opéra?
— Et de quel droit, monsieur, me demander compte de ma conduite? C'est la seconde fois que cette nuit il vous arrive d'intervenir dans ma vie, et c'est trop de deux fois.
— Etait-ce madame de C...? répéta M. de G... hors de lui.
— Je n'ai rien à répondre.
— Etait-ce madame de G...? hurla M. de C... de plus en plus exaspéré; répondez, monsieur, ou je...
— Pas un mot, pas un geste de plus ! interrompit Philippe. Ne vous ai-je pas déjà dit que j'étais à vos ordres.
— Vous avouez donc?... vous n'êtes pas aussi lâche que je croyais !
A ces mots, M. de C... s'assit : il ne doutait plus, il réfléchissait; il combinait dans sa tête les moyens d'exécution pour le duel sans merci qui se préparait.
Que s'était-il passé entre lui et madame de C... Sans doute ce mari si chatouilleux sur son honneur avait succombé à la faute qu'il jugeait digne de mort chez sa propre femme: sans doute il avait prêté l'oreille, ouvert son cœur aux mensonges, aux séductions, à la haine d'une inconnue dont tout lui faisait une loi de se défier. Madame de C... avait habilement saisi la planche de salut qui lui était offerte. En excitant son étrange et nouvel esclave contre Philippe, elle se ménageait une fuite inespérée. Et avant tout il fallait fuir!... le reste, à la grâce de Dieu!
Etienne et Philippe fumaient : M. de C... restait absorbé dans ses réflexions. Ce silence ne pouvait se prolonger. Philippe le rompit :
— Eh bien! monsieur, dil-il à M. de C..., j'attends vos ordres. Où voulez-vous que mes témoins rencontrent les vôtres ?
— A quoi bon des témoins? à quoi bon remettre ce qui peut se passer ici sur l'heure, à l'instant même? Qu'en ditesvous?
— Garçon ?
— Monsieur !
— Deux épées.
— Oui, monsieur.
— Et dix lampes sur le boulevard.
— Oui, monsieur.
Le garçon sortit, M. de G..., Philippe et Etienne en firent
autant. On apporta les épées, les lampes ; les soupeurs se mirent aux fenêtres, les cochers descendirent de leurs sièges, les garçons de café s'approchèrent et le combat commença.
Il ne fut pas long : à la seconde passe, M. de G... tomba pour ne plus se relever, il était mort. Lorsque la police arriva, tout était rentré dans le calme et l'obscurité.
Le lendemain, Philippe reçut V addition du café Anglais. Entre la salade de homard et le salmis de perdreaux truffés, on avait porté un singulier entremets :
Duel 500 francs.
Philippe paya, donna dix louis aux garçons, et...