‹ Petits mémoires de l'OpéraChapitre 2 sur 49 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

On a toujours beaucoup écrit sur l'Opéra, on écrira toujours beaucoup, et il restera toujours beaucoup à écrire.

Que d'autres remontentjusqu'à Lully; moi, je ne remonterai que jusqu'à M. Véron, pour finir à M. Crosnier et à M. Royer. Je n'invente pas, je raconte. Lo vent de la spéculation a soufflé sur l'Opéra : ces demoiselles ne rêvent plus que crédit mobilier et chemins de fer. Est-ce en jouant à la Bourse que l'Opéra fera parler de lui? Ce qui fait le mérite d'une femme honnête fait-il le succès de l'Opéra? Nous sommes bien loin de ce temps où un illustre professeur de danse ne commençait jamais sa leçon sans adresser à ses chères élèves cette touchante et paternelle allocution : « Mes enfants, leur disait-il, travaillez, devenez célèbres si vous pouvez; faites du bruit par votre talent. Si vous ne pouvez pas, faites-en autrement, mais faites-en.»

Ce temps-là, c'était le bon temps, le temps Véron. Alors tous, toutes rivalisaient de talent et d'aventures, talent.

aventures dignes de la première scène du monde. Depuis M. Véron, on a régné à l'Opéra, mais personne n'y a gouverné. Il n'a légué à personne son sceptre moitié or, moitié fer.

Ses biographes, pour la plupart, ne le connaissaient pas : pendant vingt ans, ils ont vécu sur sa cravate , sur Sophie , sur la pâte Régnault, trinité ou trilogie qui a pu être fort divertissante, mais qui a cessé d'être neuve. Pour moi, je crois que, sans effaroucher sa susceptibilité, il y a autre chose à dire sur M. Véron ; pour moi, ces trois inépuisables sujets de plaisanterie, je les lui envie.

Je lui envie sa Sophie, que je préfère cent fois à la Sophie de Mirabeau ; sa Sophie, cordon bleu admirable , Caleb en casaquin et bonnet tuyauté, qui toute sa vie n'a eu qu'une idée, une pensée, un but : faire passer pour de la prodigalité les vertus économiques de son Ravensvvood.

Je lui envie sa pâte Régnault, pâte d'or, qui n'a jamais guéri un rhume, mais dont le quart, depuis un quart de siècle, rapporte tous les ans 36,000 francs à l'heureux docteur.

Quant à sa cravate, je la lui envierais si je n'avais le cou trop court ; mais je me garde bien d'en rire. On ne rit pas d'une énigme, fût- elle en mousseline.. Cette fameuse cravate est-elle un talisman ou un ridicule? En tout cas, le talisman ne lui a pas porté malheur, et le ridicule ne l'a pas tué. Bien au contraire, rien ne pose un homme dans le monde comme un ridicule carrément porté. En tout cas, ridicule ou talisman , je m'incline devant une vieille amie de trente ans et de trente centimètres, qui s'est si longtemps conservée assez vaste pour pouvoir offrir aujourd'hui l'hospitalité à mille et une croix de commandeur.

M. Nisard seul me semble avoir fait de M. Véron, sous

le nom de Modeste (le nom est heureux), un portrait qui ne manque pas de vérité. Le portrait n'est pas flatté, pas assez flatté. Sous le pinceau du peintre, on reconnaît la rancune de l'adversaire. Je me trompe peut-être, peut-être j'accuse à tort M. Nisard : Dieu me^arde d'augmenter le nombre de ses ennemis ! M. Nisard a été, à son cours, l'objet de manifestations déplorables. Ces manifestations-là, je les ai en horreur; j'en ai vu une de près, et je'ne l'oublierai de ma vie. -

C'était en 1833, s'il m'en souvient; Hippolyte Royer-Collard, cet homme de cœur, d'esprit, de génie, venait d'être nommé professeur d'hygiène. Jamais l'Ecole de médecine, si riche cependant, n'avait possédé pareil diamant. Les étudiants ne furent pas de cet avis, et, à peine le professeur eut-il paru, qu'il fut assailli de hurlements : A. bas le doctrinaire! A bas Royer-Collard î II tint bon; il ne descendit de sa chaire que sa leçon finie. Quelques amis et moi nous étions là pour le protéger, pour l'arracher aux étreintes des étudiants. Après quelques instants de lutte, où les assaillants finirent par rougir de leur nombre et de leur acharnement, Royer-Collard put quitter l'Ecole de médecine. Mais cette misérable ovation n'était pas finie; deux ou trois cents étudiants nous escortèrent dans Paris. Arrivé au pont des Arts, Royer-Collard jeta vingt francs et ces mots à l'invalide :

— C'est moi qui paye !

Ce ne fut que chez lui, rue de Provence, qu'à la vue de quelques sergents de ville se dissipa cette horde sauvage.

Plus tard, Royer-Collard reconquit à l'Ecole de médecine toute la faveur, populaire. On rendit pleine justice à son talent, à son caractère, à son intégrité. Avant d'occuper la chaire d'hygiène, chef de division des Beaux- Arts, Royer-

Collard avait puissamment contribué à faire obtenir à M. Vé-

ron le privilège de l'Opéra.

A propos de ce privilège, il a circulé dans le temps une histoire dont je ne crois pas un mot. Dans une visite dédiée à la reconnaissance, ]\fc Véron aurait oublié sur la table de M. Royer-Collard un paquet de vingt-cinq billets de mille francs : verba volant, sed Garât manent. Sans indignation, sans tirade, M. Royer-Collard aurait, séance tenante, rendu les 25,000 francs à M. Véron, qui croyait rêver. C'est là, je le répète, un véritable canard. M. Véron n'a jamais été homme à jeter 25,000 francs par la fenêtre, même avec la certitude qu'ils tomberaient sur un de ces rares désintéressements incapables de les garder. On aura beau me dire que c'était le jour même de sa nomination, dans l'ivresse du privilège, qu'il n'avait pas encore eu le temps de digérer sa reconnaissance, que c'étaient des billets et non des écus, M. Véron ne croit pas aux billets. Non, cent fois non! jamais M. Véron n'eût offert 25,000 francs à un fonctionnaire public, sous le prétexte que donner avant s'appelle corruption, donner après, reconnaissance. Ce sont là des subtilités à l'usage des esprits faibles, et non de ces hommes forts qui connaissent le Code et le prix de l'argent.

Tout le monde se rappelle l'effervescence que souleva clans Paris l'adjudication du chemin de fer du Nord. Rédacteur en chef, autocrate de tous les Co?istitutio?inelsy M. Véron reçut cent cinquante actions. Chaque action faisait 400 francs de prime ; ci : 60,000 francs.

Ces actions, M. Véron voulut les réaliser sur l'heure. Il était tard : les gens de Bourse dépouillaient, lavaient et habillaient le vieil homme. Qu'importe! il fallut chercher, — et on le rencontra,— un homme d'argent, complaisant et sûr, qui donna sur la Banque de France un billet de 55,000 francs

payable le lendemain matin; de plus, il laissait, comme garantie et sans reçu, les actions entre les mains de 31. Véron. Eh bien! M. Véron ne ratifia pas le. marché. Force fut de retourner chez l'homme d'argent , vider sa caisse, celle de deux de ses confrères, trouver 50,000 francs, que H. Véron préférait immédiatement à 55,000 qu'il fallait attendre jusqu'au lendemain. Un bon tiens vaut mieux, etc.

M. Véron pousse la superstition à l'excès. C'est une petite faiblesse qu'il partage avec plus d'un grand homme. Une salière renversée à table, un couteau et une fourchette en croix, une glace cassée le font pâlir. Il n'est jamais parti un vendredi; il n'a jamais rien entrepris un treize : devant le chiffre treize il tremble comme un conscrit devant le canon.

Un jour, je me rappelle, nous dînions chez lui, rue Taitbout. A sept heures, deux convives manquèrent à l'appel, nous n'étions plus que treize! Treize! pour la plus belle, préfecture du monde il ne se fût pas mis à table, et, ce qui était plus grave, il ne nous y eût pas laissé mettre. On battit les cafés voisins, les boulevards, les rues, on frappa à bien des portes, on ne put mettre la main sur un quatorzième. Le dîner dépérissait à vue d'œil, Sophie marronnait, chacun mourait de faim. Que faire? que devenir? Tout à coup le plus affamé ou le plus spirituel d'entre nous, Malitourne, s'écrie :

— J'ai une idée, une illumination d'en haut ! Je le tiens, ce convive, ce phénix dont l'absence fait de nous treize Tantales ! Allez chercher le fils de Thomas, — prononcez Tomesse (c'était le nom du cocher), épongez-le, eau de Colognez-le et servez-le-nous à table.

Neuf heures venaient de sonner. Encore un quart d'heure, et, comme les naufragés de la Méduse, nous allions nous dévorer entre nous. Le fils Thomas fut reçu avec acclama-

lion, et M. Véron rassuré nous invita à passer dans la salle à manger, où nous trouvâmes un de ces dîners dont le secret est resté entre Sophie et lui.

M. Yéron n'est jamais monté en chemin de fer. On chercherait peut-être vainement en France un autre exemple de pareille répugnance. Ce n'est pas qu'il soit moins brave qu'un autre. Il a tâté du duel; il a vu la mort de côté, et il n'a pas bronché. Je ne le poserai pas, il ne se pose pas luimême ni en crâne ni en héros; il n'est pas plus friand qu'il ne faut d'une balle dans la tête ou ailleurs; mais, au besoin, il fait sa partie à la satisfaction de la galerie. Seulement, ne lui proposez pas de se battre un vendredi ni un treize.

On a beaucoup trop rabaissé ou trop exalté l'habileté de M. Véron. Le premier, ou l'un des premiers, il a deviné l'annonce, pressenti la réclame; né à une époque où la puissance du journalisme n'existait pas encore, il s'en est appliqué les primeurs. Son mérite, son succès sont là, mais ils ne sont que là ; ne les cherchez pas ailleurs. M. Véron n'a jamais procédé que par la réclame ; ii s'est fait une réclame de tout: réclamè'de sa voilure, de ses chevaux, de ses dîners au café de Paris, réclame de ses cols de chemise, réclame de ses propres faiblesses,

Tout homme d'esprit qu'il était, qu'il est encore, n'en déplaise à Cinq cent mille francs de rente, M. Véron, même dans son meilleur temps, n'avait pas, tous les matins, en se réveillant, un bqp mot sur les lèvres. Cependant il fallait quelque chose, bon mot ou excentricité de haut goût. A cet usage, ii s'était composé un petit cénacle, la fleur des cénacles. Ils étaient quatre, quatre esprits d'élite, quatre trompettes retentissantes. Quel bruit n'ont-ils pas fait d'une lettre de X et surtout de la -réponse?

« Mon cher Véron, disait cette lettre, voulez-vous me » prêter dix louis? Vous êtes si heureux, qu'il est bien pos- » sible que je vous les rende. »

La lettre était originale ; elle valait bien dix louis. Un cuistre les eût refusés : M. Yéron en envoya vingt, et le petit cénacle de trépigner de joie, de se pâmer d'admiration, de crier au Mécène; et tout Paris de savoir bientôt que, quand on demandait 1,000 francs à M. Véron, il en donnait 10,000.

A TOpéra, quelles étonnantes preuves a-t-il données de son étonnante habileté? Il arrive; il trouve une troupe admirable, jeune, vaillante, modestement payée, et une subvention de 810,000 francs. L'ancienne administration ne lui lègue qu'un seul ouvrage à représenter, et cet ouvrage c'est Robert le Diable. Le pauvre homme! On a prétendu que M. Véron ne voulait pas de Robert le Diable; c'est une erreur. Il le subit : voilà la vérité. Pour échouer, il eût fallu être autrement habile que pour réussir.

Chanté par Nourrit, Levasseur, Damoreau, Dorus, dansé par Taglioni, Robert le Diable eut cet immense, prodigieux, étourdissant succès qui dure encore et durera toujours. Sur les ailes de Taglioni, la Sylphide alla aux nues; la Juive alla moins haut. ,

Quant au reste, cela ne vaut pas la peine qu'on en parle. Ainsi, deux grandes victoires ont illustré le règne de M. Véron; la plus grande a été remportée par le général Meyerbeer; J'autre bataille, livrée dans les montagnes de l'Ecosse, M. Véron l'a gagnée en personne, ayant sous ses ordres la générale Taglioni, comme à Fontenoy Louis XV était assisté du maréchal de Saxe. Si nous exceptons Robert le Diable, la Sylphide et la Juive, M. Véron n'a subi que des défaites ou des demi-défaites ; mais défaites ou demi-défaites, il les

célébrait comme des victoires; et, après le désastre d' Ali- Baba, il fit chanter le même Te Deum qu'après la glorieuse soirée de Robert le Diable. Et la réclame, dont on n'avait pas encore abusé, galvanisait ces opéras agonisants, ces ballets mort-nés; et cependant quelle réclame! C'était l'enfance de l'art! c'était d'une monotonie adorable, d'une niaiserie idéale !

Comme M. Véron doit rire aujourd'hui de ce qui lui semblait alors la plus sublime conception de la réclame humaine. Ah! dans ce temps-là, le public n'était pas blasé! il était avide de plaisirs; pendant cinq ans, sur la foi de quelques lignes stupides, toujours les mêmes, reléguées dans un -coin de journal, nous l'avons vu courir, se précipiter à l'Opéra et s'y précipiter encore.

a Demain la 10e représentation de... qu'on ne donne plus qu'à de rares intervalles.

» Demain la 11e représentation de..* qui ne sera plus représenté avant le départ de...

» Demain la 12e représentation de... pour la rentrée de...

» Demain la 13e représentation de... par tous les premiers sujets qui ont créé les principaux rôles.

» Demain la 14e représentation de... La scène du second acte sera rétablie comme à la première représentation.

» Demain la 15e représentation de... qui n'aura plus qu'un petit nombre de représentations.

» Demain la 16e représentation de... A l'éclat du bal viendra se joindre un nouveau pas de Châles.

» Demain la 17e représentation de... Cet ouvrage, qui attire la foule, sera momentanément suspendu. »

Ces huit réclames (nous copions, nous n'inventons pas)

ont fait la fortune de M. Véron! 900,000 francs! voilà de la copie bien payée !

En 1835, M. Véron abdique dans toute sa gloire; de l'Opéra il passe au Constitutionnel, du sérail à la politique, deTaglioni à M. Thiers; mais en se retirant, il croit se ménager dans le choix de son successeur une dernière réclame qui ne lui a pas manqué.

Au Constitutionnel, pour sa demi-part, — car il n'a qu'une demi-part, — M. Véron fait des siennes, il fait même une révolution. Il balaye les vieux de la vieille, rachète le Constitutionnel deux fois plus cher qu'il ne vaut, mais la réclame le veut, et puis les actionnaires sont là ; il baisse les prix d'abonnement, augmente le format et paye le Juif errant 100,000 francs; mais la réclame le veut toujours, aussi les actionnaires sont toujours là.

Depuis 1848, M. Véron a eu des hauts et des bas; mais les bas ont fini par l'emporter. L'âge est venu, le vent de la faveur a tourné ; l'estomac s'est dérangé, la politique l'a délaissé ; et ses succès littéraires ne sont pas faits pour le consoler de l'abandon des hommes. Plus modeste aujourd'hui, M. Véron voudrait mourir président de la Société des gens de lettres : c'est une prétention qui lui a déjà coûté 10,000 francs ! Elle lui en coûtera 10,000 encore, et qui sait? peut-être davantage; mais bah! M. Véron est assez riche pour payer sa gloire !

Comme on l'a vu, le sentiment qui domine dans la vie de M. Véron, c'est l'amour de l'argent; il aime l'argent, il en aime le son, la vue, le toucher; mais jamais cet amour n'est descendu à d'indignes expédients; pour remplir sa caisse, il a battu la grosse caisse, mais il n'a jamais vidé la caisse d'autrui. Il a été et il restera le désespoir de tous les directeurs d'Opéra passés, présents et futurs. Il a mené l'Opéra

à grandes guides : fastueux, un peu pacha, mais au fond bon homme, complaisant quelquefois, mais sans lâches complaisances, il avait fait des coulisses de l'Opéra un club élégant, privilégié, et où il n'y avait rien de décolleté, pas même les tuniques de ces demoiselles.

Il a manqué à M. Véron un bien que rien ne remplace. Au milieu des splendeurs et des délices de l'Opéra, au plus fort de sa puissance de journaliste, à l'apogée de son crédit politique, il a trouvé des camarades, des associés, des familiers; mais un ami ?...

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