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CHAPITRE II

Histoire de Robert le Diable. — M. Dabadie et Levasseur. — Meyei béer. — Répétition générale. — • Première représentation. — M. Gouin. — Les avantscène. — Le foyer de la danse. — Figurantes et premiers sujets. — Taglioni. — Essler. — Pauline Duvernav.

Le 1er juin 1831, M. Véron prit possession de l'Opéra mis en régie particulière, et M. Aguado fit le cautionnement. Quel beau jour! M. Véron était jeune, il ne doutait de rien, il avait une subvention de 810,000 francs et Robert le Diable à l'étude !

L'histoire de Robert le Diable est curieuse. Sans faire précisément partie des pièces de théâtre qui ont réussi malgré les directions théâtrales, Robert le Diable s'y rattache par plus d'un côté.

Que fti. Véron ne vienne pas nous dire qu'il avait deviné Robert le Diable! Doctus post eventum, cher docteur! Vous avez accepté Robert le Diable comme un locataire subit une servitude qui lui est imposée par son bail. Pour arriver à l'Opéra, il fallait passer par Robert le Diable, et vous avez passé par Robert le Diable ; vous eussiez passé par le Roi David. Qui pouvait prévoir les longues et glorieuses destinées qui attendaient Robert le Diable? Vous-même les prévoyiez si peu, — et ce n'est pas un reproche, — que vous obtîntes du ministre une indemnité de 40,000 francs , destinée à venir en aide au pauvre directeur forcé de monter ce pauvre Robert le Diable. Ces 40,000 francs, Meyerbeer

les eût donnés de ses propres deniers, si le ministre eût fait la sourde oreille. Meyerbeer n'est pas seulement un homme de génie, c'est un artiste plein de cœur et de générosité ; il • a pour ses œuvres des entrailles de père et un coffre-fort de Mires. Plutôt que de laisser déshonorer Robert le Diable par une mise en scène mesquine, il eût vidé sa bourse entre les mains des décorateurs et des costumiers.

Aux répétitions il manquait un orgue : l'Opéra, où Ton commet tant de points d'orgue, n'avait pas d'orgue ; Meyerbeer en loua un, le meilleur qu'il put trouver. Après l'étourdissant succès que vous savez et qui, chaque jour, se traduisait par des recettes de 10,000 francs, M. Véron donna l'ordre de comprendre l'orgue. de Meyerbeer dans le budget des dépenses de l'Opéra.

Jamais, non, jamais on ne saura ce que les répétitions de Robert le Diable ont coûté d'insomnies, de terreurs, de défiances , de travail , de désespoir même à Meyerbeer. Qu'il ne soit pas mort à la peine, voilà ce qui m'étonne. Il av it l'œil à tout, il pensait à tout, il surveillait tout : poërr" musique, mise en scène, décorations, costumes, chant ' anse.

Le rôle de Bertram avait été écrit pour M. DaLadie, gros et gras chanteur, sur qui la vogue s'égara un instant vers les derniers jours de la Restauration. Avec sa figure patriarcale, sa démarche bourgeoise et sa voix blonde , cet estimable père de famille devait représenter le terrible et satanique Bertram; encore un peu et Bertram tombait dans le Cassandre. Le vertueux M. Dabadie eut le rôle à sa disposition, il le répéta même plusieurs fois, et personne ne criait au sacrilège, au meurtre. Seul, en silence, Meyerbeer avait vu le ridicule, le danger. Sans rien dire, il trouva le temps de transposer le rôle pour Levasseur, qui y fut admirable. Le jour où le rôle passa de M. Dabadie à Levasseur, chacun

prétendit être la moitié dans ce coup d'Etat; M. Véron en revendiqua l'honneur...

Pendant ce prodigieux enfantement de Robert le Diable , Meyerbeer ne s'égara qu'une seule fois : un instant il songea à la grosse madame Devrient pour le rôle d'Alice, pour ce rôle où mademoiselle Dorus, innocemment peut-être, est resté bien au-dessus de toutes les chanteuses qui l'ont abordé, sans en excepter môme mademoiselle Falcon.

11 s'attache aux petites faiblesses d'un homme comme Meyerbeer un intérêt vraiment historique, surtout quand ces faiblesses proviennent d'un vice si rare chez les auteurs illustre ou non, d'une modestie exagérée.

Quelques jours avant la première représentation, on répétait généralement Robert le Diable. A l'aspect de l'admirable décoration du troisième acte , dans le cloître de Sainte- Rosalie, tlécoration dont, par arenthèse, l'idée et l'exécution appartiennent à M.Duponchel, en voyant ces nonnes fantastiques qui sortent de leurs tombeaux en voyant le prodigieux effet produit par cette scène magique, le pauvre Meyerbeer. tressaillit de douleur :

— Mon cher directeur, dit-il à M. Véron, je le vois bien vous ne comptez pas sur mon opéra, vous courez après un succès de mise en scène.

— Attendez le quatrième acte, répondit le directeur.

Le quatrième acte arrive, la toile se lève, Meyerbeer aperçoit Isabelle endormie dans un petit salon qu'on eût dit < mprunlé au théâtre du Gymnase. Il avait rêvé pour la princesse de Sicile de vastes et grandioses appartements, quelque chose d'éblouissant.

— Décidément, s'écria- t-ih amèrement, vous ne croyez pas à ma partition , vous n'avez pas osé faire la dépense d'une décoration 1

14 ETITS MEMOIRES

Rien ne put rassurer l'illustre et désolé maestro ; M. Gouin déploya vainement toute l'éloquence que le ciel lui avait octroyée. Le maestro s'en alla la mort dans le cœur.

Le jour, le grand jour de la première représentation, malgré les applaudissements frénétiques de la salle électrisée, Meyerbeer refusait presque de croire à son triomphe, tant il était encore impressionné par les accidents sinistres qui signalèrent cette représentation.

Au second acte, un portant chargé de lampes se brisa sur la scène ; au troisième acte, la toile qui se lève sur le cloître de Sainte-Rosalie faillit écraser mademoiselle Taglioni; enfin, au dernier acte, Nourrit disparut avec Levasseur dans la trappe qui ne devait engloutir queCertram.

Malgré ces accidents de mauvais augure, chanté par madame Damoreau, mademoiselle Dorus, Nourrit et Levasseur, Robert le Diable souleva des transports frénétiques, et Meyerbeer, ramené sur la scène, fut salué de mille cris enthousiastes. L'ovation terminée, il prit le bras de M. Gouin, et il voulut l'entraîner, comme à l'ordinaire, vers l'hôtel qu'il habitait; pour la première fois, M. Gouin résista à son illustre ami.

— Voilà trois mois, lui dit-il, que je n'ai dormi, voilà trois mois que, jour et nuit, nous causons, nous devisons de Robert le Diable; que diable! Robert le Diable vient de triompher sur toute la ligne, allez vous coucher et laissezmoi en faire autant.

Mais qu'est-ce que M. Gouin ' ? — C'est l'ami de Meyerbeer. -^Son état, son âge, sa figure? — C'est Fami de Meyerbeer. — Mais?... — Mais... vous êtes bien curieux: que vous importe

1. Depuis que ces lignes sont écrites, M. Gouin est mort, emportant dans la tourne l'estime de tous ceux qui l'ont connu.

qucM.Gouin soit le plus galant homme du monde, qu'il soil employé aux postes ? à quoi bon ces détails oiseux? M. Gouin est l'ami de Meyerbeer,

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux!

On ne conçoit pas plus Meyerbeer sans M. Gouin, que M. Gouin sans Meyerbeer. On séparerait plutôt les frères Siamois. Ils mourront le même jour, le jour où un premier coup de sifflet retentira à leurs oreilles; et M. Gouin passera à la postérité dans la poche de Meyerbeer.

Il faut rendre justice à M. Véron, il est l'homme de la veine ; quand il a la veine, il en abuse. Il sait à fond les petits moyens d'exciter, de tenir en haleine la curiosité publique. En coupant, il y a bien des siècles, la queue à son chien, Alcibiade a volé M. Véron. S'il avait une meute, M. Véron couperait tous les jours la queue à un chien.

Il eût manqué quelque chose au succès de Robert le Diable, si M. Véron ne l'eût assaisonné d'une petite réclame , d'une petite queue coupée. Dans le rôle de Bertram, Levasseur avait révélé un véritable talent. Ses feux furent portés de 50 francs à 100 francs, avec accompagnement de grosse caisse. L'opinion publique applaudit à cet acte prémédité de générosité directoriale, générosité qui, après tout, ne représentait qu'une somme de 3,000 francs par an, et elle confondit dans son enthousiasme le directeur, l'auteur et les artistes.

M. Véron doit sa fortune d'abord à Robert le Diable, puis à Taglioni, puis aux journaux enguirlandés par des déférences inconnues, par de savantes prodigalités de billets, enfin aux abonnés, auxquels, le premier, il ouvrit la porte des jardins d'Armide, — lisez les coulisses de l'Opéra. Autant valak ouvrir la boîte de Pandore.

Il est toujours dangereux pour un directeur de théâtre, et dans l'intérêt du jour, de créer des prétoriens d'avant-scène. Ils le servent aujourd'hui, demain ils se révoltent. M. Véron peut se reprocher d'avoir créé la condition où nous avons vu l'Opéra réduit sous quelques-uns de ses successeurs. Il régna trop peu pour porter la peine de sa rare imprévoyance. Aucun nuage ne vint troubler la paix entre *it5 avant-scène et la direction. Mais à quoi tient une telle paix? À un cheveu, à une pirouette, à une roulade, et si, avec le temps>, elle se changea en paix armée pour M. Duponchel et en guerre pour M. Pillet, c'est que sous M. Véron, messieurs les prétoriens essayaient encore leurs forces, tandis que plus tard ils en abusèrent. M. Véron avait pour les abonnés un faible intelligent; il avait deviné l'influence d'un dîner offert par un directeur d'Opéra à des hommes plus habitués cependant à donuer qu'à recevoir, et il exploita cette confraternité avec adresse.

Tantôt encore, c'étaient des soirées émaillées de rats, la fleur des rats; tantôt des réunions plus sérieuses, où il offrait à ses invités les primeurs de l'opéra qui allait être représenté. Comment ne pas être sensible à de si touchants procédés? Comment ne pas tendre la main, ne pas battre des mains, au directeur aimable qui ne refusait jamais un pas, un bout de rôle à un sujet bien apparente, si la faveur n'était pas trop monstrueuse? Et puis, trois fois par semaine, on se rencontrait au foyer de la danse, mystérieux sanctuaire fermé au public profane, ouvert a quelques rares et heureux privilégiés; et au foyer de la danse, l'amitié va plus vite que l'amour.— Une digression sur le foyer de la danse au temps de M. Véron.

Au premier coup d'oeil, ce temple de la volupté n'a rien de irès-volnptueux. C'est une immense salle qui faisait autre-

DE L'OPKRA 17

fois partie de l'hôtel de Choiseul. Autour, de haut en bas, des glaces jadis étamées, des boiseries autrefois blanches et dorées; au fond, le buste en marbre de la Guimard ; de distance en distance, des barres rondes en bois, recouvertes de vieux velours rouge, quelques becs de gaz, des banquettes, une table vermoulue; sur cette table, la feuille de présence, embellie d'arabesques et d'autographes inouïs : tel est le foyer de la danse avant que la danse ait fait son apparition, quand elle est encore occupée dans ses loges, à s'emmaillotter, à se teindre de blanc et de rouge. Tel est encore le foyer de la danse les jours d'opéra en cinq actes, jours néfastes, abhorrés, maudits par l'abonné, idolâtre-né du ballet. Le ballet! l'abonné ne rêve que ballet! Grâce au ballet, ce triste et lugubre foyer de la danse s'illumine, se transfigure

Avec quel bruit, quel entrain se précipitent vers la feuille de présence, pour signer leur nom, ces flots de figurantes court-vêtues, jeunes et jolies, malgré le rouge et la médisance! Bientôt elles disparaissent, elles se dispersent dans les steppes du théâtre. Les unes courent parler politique derrière les portants, les autres jouer du télégraphe aux trous de la toile.

Mais une fois encore le foyer change de face. Les premiers sujets paraissent, leur arrosoir à la main. Le foyer leur appartient; elles sont là chez elles; elles en font les honneurs, tout en vaquant à leurs exercices. Les premiers sujets entrent posément, elles marchent; leur dignité ne leur permet pas de courir comme de simples figurantes. Seule, Taglioni vole, c'est plus fort qu'elle. Aussitôt entrées, elles se dirigent, toujours posément, vers la harre, s'y suspendent d'une main, de l'autre versent sur le plancher l'eau de leur arrosoir, frottent leurs chaussons sur le lancher mouillé ; puis d'un geste plein d'autorité, elles remettent le susdit arrosoir aux mains

do la mère ou de la sœur attachée à leur personne et qui tient leur pelisse.

A l'Opéra, la mère ou la sœur est un meuble de rigueur comme l'arrosoir, de pudeur comme le maillot. C'est le dragon des Hespérides, chargé de ne pas veiller sur le trésor qui lui est confié. Une danseuse un peu posée ne peut se passer d'une mère, n'importe laquelle : ça rajeunit et ça ne gêne pas.

Attention! Les manœuvres de la barre vont commencer. Les prétoriens, amis, ennemis ou alliés, se sont rapprochés des barres qui les intéressent. On croit généralement qu'à l'Opéra les danseuses passent leur vie à rire, boire, manger, s'amuser et aimer. Pauvres femmes ! elles ne vivent que pour travailler, suer, entasser, manger du veau froid et mendier des bravos! Le plaisir L l'amour! elles y songent bien! Prêtez l'oreille aux douceurs que M. Arthur débite à mademoiselle Amanda ; le charmant prétorien, que vous croyez si pressant, si tendre, n'est pas même un soupirant... en expectative; il ne séduit pas, il menace. Il se fait marchander sa protection et celle de ses amis ; et à ces doux propos il faut sourire. Souriez donc, mademoiselle Amanda, souriez, ou...

Plus loin peut-être, par hasard, par exception, un jeune couple côtoie le fleuve de Tendre ; mais qu'elles sont ridicules ces tendresses entre un monsieur qui roucoule et une créature adorée qui se casse et recasse, qui se déhanche, et qui cent fois par minute effleure de son pied la figure du bien-aimé!

N'allez pas croire cependant que le foyer de la danse soit uniquement un foyer de menaces et de roucoulements. Pour le plus grand'nombre des élus, c'est un salon de fort bonne compagnie, où, sans arrière-pensée, ils viennent passer

quelques agréables moments. Ils voltigent de barre en barre, mais ils passent, sans s'arrêter, devant la barre delà vieille garde, la barre Noblet-Dupont, où l'on entrechatte dans le désert; devant mademoiselle Legallois, dont les débuts eurent pour tuteur un ministre de la maison du roi; devant mademoiselle Julia Devarenne, bayadère aussi mûre que vertueuse, et devant madame Montessû.

Mais le jeune Opéra s'avance (1832). Voici mademoiselle Pauline Leroux , charmante femme, charmante danseuse, qui a toujours frisé le succès sans jamais l'attraper;

Mademoiselle Clémence ATagon, qui eût pu se contenter d'être blonde et jolie, et qui danse malgré Terpsichore (style de Mars et Vénus).

Voici mademoiselle Roland, la dernière danseuse qui ait possédé 50,000 francs de diamants ;

Mademoiselle Albertine Goquillard, un instant l'objet de très-hautes et très-puissantes faveurs.

Voici la reine, la déesse de ces lieux, Taglioni l'aérienne; mais que vois-je ! n'a-t-elle pas un bout de chaîne rivé à l'aile? Hélasl la sylphide s'est mariée au deuxième arrondissement par-devant monsieur le maire!

Voici les deux sœurs Essler, la jolie et la... grande.

Voici enfin mademoiselle Duvernay, la perle de l'Opéra, la seule danseuse peut-être qui ait eu de l'esprit, et dont, tout à l'heure, je vous raconterai la vie.

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