CHAPITRE XVI
Mademoiselle Falcon. — Représentation a son bénéfice. — Les Martyrs. — M. Scribe et Corneille. — Les Scythes et Tamas-Koulikan . — Amédôe de Saint- Marc. — Préface des Martyrs. — Les Messieurs. — Donizetti. — Barcarolle du cinquième acte. — Don Pasguale à la répétition générale. — La sérénade. Avec accompagnement de tambour de basque. — Sept ou huit riz au lait.
— Pourquoi Donizetti cherchait M. de X. . . — Vingt-deux actes et un Miserere en un an. — La cavatine de la folie dans Lucia. — Départ de Fanny Essler pour l'Amérique et de mademoiselle Albeitinc pour Londres. — Ambassade en Perse.
— 20 mai 1840. — Avènement de M. Pillet. — Physiologie d'un directeur. — Le père Gentil. — Fermeture et réouverture de l'Opéra. — Baroilhet. — Marié n'est pas Mario. — La Favorite e\-Ange de Nisida.
La maladie vocale de mademoiselle Falcon avait excité les plus vives sympathies, d'autant plus vives que la jeune et célèbre artiste n'avait pas été remplacée. De temps en temps un mot, une espérance jetés dans un journal venaient réveiller l'intérêt et ranimer les souvenirs qui s'attachaient à son nom. On parlait de moyens nouveaux, singuliers, qui déjà avaient produit les plus heureux résultats et qui devaient en opérer de plus miraculeux encore. On parlait d'une cloche, d'un dôme de verre sous lequel mademoiselle Falcon retrouvait toute sa voix, tous ses moyens ; mais aussitôt la cloche enlevée, la voix disparaissait, les moyens s'évanouissaient. Cependant l'artiste ne perdait pas courage, elle attendait sa guérison du temps et de la Faculté; elle se flattait qu'elle finirait par chanter avec ou sans cloche. Ses amis — elle en avait beaucoup — partageaient ses espérances, et quand on annonça une représentation à son
bénéfice, représentation dans laquelle elle devait chanter k second acte de la Juive et le quatrième acte des Huguenots, grande fut la joie parmi ses partisans. On crut à un miracle, à une résurrection. Enfin Rachel parut. La salle, transportée , n'avait ni assez de mains ni assez de bravos pour la saluer, l'acclamer, la glorifier. L'illusion ne fut pas de longue durée : Rachel avait à peine ouvert la bouche, que déjà l'on avait reconnu que le temps des prodiges était passé. Quelques notes, par hasard, sortaient encore pures, éclatantes de ce gosier déshérité ; mais les autres ! les autres elles s'échappaient voilées, étouffées, éraillées. Cette représentation, qui devait être une fête de famille destinée i célébrer le retour de la voix prodigue, se changea en une soirée de deuil où deux mille spectateurs constatèrent avec douleur la perte irréparable que l'art avait faite.
D'abord ferme et calme, mademoiselle Falcon avait assisté sans faiblir au spectacle de sa propre agonie; mais bientôt l'émotion générale la gagna, ses larmes se firent jour, et son désespoir éclata en sanglots convulsifs, que redoublèrent encore les applaudissements, dernier hommage à un beau talent qui n'était plus. Penchée sur l'épaule de Duprez, elle resta quelques instants abîmée dans sa douleur; puis le courage reprit le dessus, et elle voulut continuer son rôle : elle le continua. Rachel accomplit sa pénible tâche, mais Valentine avait encore à boire le calice jusqu'à la lie.
N'avez-vous pas remarqué que parfois, dans certaines exhibitions de tours de force, de sauts périlleux à pied ou à cheval, le public, ordinairement si avide d'émotions, se met tout à coup à trembler sérieusement pour la vie de ces clowns intrépides, et leur crie assez. Assez ! assez ! c'est le cri que la salle tout entière de l'Opéra, s'associant à cette immense douleur, eût voulu pousser, et qu'elle retint dans
la crainte de blesser à mort Valentine, lorsqu'elle reparut au quatrième acte des Huguenots. Valentine ne retrouva pas les accents que Rachel avait perdus, et les Huguenots se traînèrent péniblement entre le râle de Valentine et les bravos arrachés par la vue d'une si grande infortune.
C'en était fait, mademoiselle Falcon était perdue pour l'Opéra. 11 ne fallait plus compter sur elle pour les Martyrs, j le nouvel ouvrage de Donizetti. Les Martyrs! est-ce bien | sans rire que l'on peut appeler ainsi Polyeucte? Cependant M. Scribe eut cette fois la pudeur de laisser à Corneille ce qui appartenait à Corneille; il vouiut bien ne pas se faire nommer comme auteur des paroles; mais il prit la prime et les droits d'auteur. C'était bien juste : il avait fait pour Corneille tout ce qu'il était humainement possible de faire, plus qu'il n'avait fait pour personne, excepté pour Voltaire.
Le 13 mai 1813, M. Scribe, encore un jouvenceau, en société avec son fidèle Achate M. Dupin, avait fait représenter les Scythes de Voltaire, travestis en prose. Seulement, les jeunes et consciencieux auteurs, ne se regardant que comme les parrains de la tragédie de Voltaire, l'avaient baptisée Tamas-Koulikan ; et pendant qu'ils étaient en train de parrainage, ils se rebaptisèrent eux-mêmes Amédée de Saint-Marc1.
Toutefois, il faut savoir gré à M. Scribe d'avoir bien voulu avouer qu'il n'était pas l'auteur de Polyeucte; mais cet aveu, plein de modestie, il le fit payer cher à la critique dans une préface qui voudrait bien être méchante ; il la fustigea rudement de cette plume tlasque et molle qu'il manie avec tant de grâce :
« Les Messieurs vont me reprocher d'avoir refait Cor-
i. Voir Quérard, page 116, n° 493 de la Bibliothèque voltairienne.
neille; heureusement je suis assez riche pour me moquer de ce que disent les Messieurs, et si j'avais un bon estomac , j'attendrais l'immortalité avec bien de la patience. »
Ces paroles sont -elles textuelles? Je les ai retrouvées dans la Gazette des Théâtres du 23 avril 1840, excellent journal, toujours bien renseigné en pareille matière. Elles n'excitèrent aucune réclamation. Je m'en empare, je prends mon bien où je le trouve ; je suis l'exemple de M. Scribe... Seulement, je cite mes auteurs.
Avant de chanter les Martyrs à Paris, Duprez les avait déjà chantés à Naples. A Nourrit appartient l'idée de cette importation italienne. Le rôle de Polyeucte l'avait séduit par sa couleur religieuse; malheureusement, dans les Martyrs j comme dans Guido et Ginevra, madame Gras remplaça mademoiselle Falcon. Les Martyrs ne réussirent pas. Donizetti avait débuté à l'Académie royale de musique par un demisuccès ; il était homme à avoir un succès tout entier, et il eût pris une revanche bien plus complète, si la chanteuse ne mi eût toujours fait défaut. D'abord , c'est madame Gras et le pastiche des Martyrs; puis, madame Stolz dans la Favorite : néanmoins, le rôle était si bien écrit dans les cordes de sa voix, si musical, si bourré de mélodie, que le succès était forcé; mais, avec toute autre chanteuse, le succès eût égalé s'il n'eût dépassé le succès de Robert le Diable. Enfin, c'est Dom Sébastien /toujours madame Stolz qu'il faut faire briller à tout prix, au prix de Duprez, au prix de Baroilhet, au prix de Donizetti lui-même.
Ce fut à la suite d'une répétition de Dom Sébastien que Donizetti ressentit les premières atteintes de cette terrible maladie qui devait plus tard détruire une des plus belles intelligences de notre temps.
Au cinquième acte, Baroilhet chantait la barearolle : Pécheurs de la rive, La première strophe produisait peu d'effet; mais à la seconde, c'était un tonnerre d'applaudissements !... Baroilhet applaudi, bissé, rappelé! madame Stolz ne pouvait tolérer une telle outrecuidance ! La seconde strophe fut supprimée. Donizetti sortit delà répétition, furieux, exalté: la tête lui tournait, ses jambes chancelaient; si son fidèle Achate,Accursi, ne l'eût soutenu, presque porté jusqu'à sa voiture, il fût tombé. C'eût été la première fois de sa vie.
Donizetti venait d'être frappé du premier de ces étourdissements qui ne le quittèrent que pour faire place à la ' folie qui lîem porta dans la force de son talent, à cinquantedeux ans.
Sans doute, il serait ridicule d'accuser madame Stolz d'avoir hâté le dénoûment de cette déplorable crise; mais ce qui est certain, c'est que les premiers symptômes du mal éclatèrent après cette scène où la seconde strophe de la barearolle fut d'autorité enlevée à Baroilhet.
Quels regrets ne doit pas nous laisser la mort d'un homme qui, seul après Rossini, excellait à la fois dans le genre dramatique et dans le genre bouffe. Rossini a fait Othello et la Cenerentola ! Donizetti, Lucia et Don Pasqualel Don Pasquale, cette admirable bouffonnerie dont, à la répétition générale, désespéraient M. Dormoy, le directeur présent, et M. Vatel,.le directeur futur! Le malade en a bien appelé de la sentence des deux médecins 1
A la dernière répétition de Don Pasquale, il n'y avait dans la salle que Donizetti, M. Vatel, M. Dormoy, puis encore l'éditeur et ami de Don Pasquale. Pendant le cours de la répétition, l'orchestre des musiciens ne donna pas signe de vie, d'approbation, il ne souffla mot; c'élait un silence de mort, et le silence de l'orchestre est la leçon des auteurs. Don Pas-
quale était jugé, condamné. Les deux directeurs semblaient consternés, atterrés par cette épreuve décisive.
— C'est déplorable ! s'écriait M. Dormoy.
— C'est indigne du Théâtre-Italien ! ajoutait M. Vatel, qui se connaissait mieux en chicane de commerce qu'en musique.
Donizetti les laissa se désoler à leur aise ; il prit le bras de son ami l'éditeur, et il sortit avec lui aussi calme, aussi satisfait que si l'orchestre eût brisé tous ses archets en l'honneur de Don Pasquàle.
— Ne t'inquiète pas, mon ami, lui disait-il en chemin, ne t'inquiète pas, je réponds de Don Pasquàle; laisse gémir ces directeurs, laisse l'orchestre se taire ; il n'a pas applaudi, tant mieux! c'est bon signe : toutes les fois que l'orchestre n'applaudit pas, le succès n'est pas loin. J'aime mieux les bravos du public que l'approbation de trois ou quatre violons et de cinq ou six flûtes ou clarinettes. Je sais ce qui manque à Don Pasquàle, viens avec moi, je vais te le donner, et tu iras le leur porter.
Du théâtre Ventadour à la rue de Grammont, hôtel de Manchester, où demeurait toujours le maestro, la distance n'est pas longue. Ils montèrent à son petit entre-sol : dans sa chambre à coucher* à côté de la cheminée, se trouvait une épinette* ce n'était pas même un piano, dont les touches étaient tachées d'encre ; au-dessus de l'épinette, un casier à trois compartiments. Donizetti ouvrit d'abord le premier compartiment, il était plein de musique r Ce n'est pas cela, dit-il, et il replaça le compartiment; Ce n'est pas encore cela, ajouta-l-il en ouvrant le second; qui contenait aussi de la musique, mais en moins grande quantité que le premier. C'est cela, dit-il enfin, après avoir choisi dans le troisième compartiment un morceau de musique parmi deux ou trois
qui s'y trouvaient. C'est cela ! répétait-il, joyeux et fredonnant le morceau qu'il venait de choisir. Tiens, prends, voilà ce qui manque à Don Pasquale; porte-le vite à Mario, qu'il l'apprenne sans désemparer, et dis-lui que j'irai le lui faire répéter ce soir.
Ce morceau qui manquait à Don Pasquale, c'était cette délicieuse sérénade que Mario soupirait si tendrement à la fin du troisième acte.
La sérénade se chantait avec accompagnement de tambour de basque dans la coulisse, et l'accompagnateur c'était le joyeux don Pasquale lui-même, l'excellent camarade Lablache.
Dans la dernière année de sa vie intellectuelle, Donizetti composa vingt-deux actes et un Miserere pour la cour d'Autriche :
Dom Sébastien, Catarina Cornaro , Maria di Rohan, Don Pasquale, Gabriellc de Vergi, Le Duc d?Àlbe, Una Farza inedita, '
Quels chants du cygne !
Ces excès de travail, d'autres excès peut-être, agirent fatalement sur son cerveau. Déjà il s'était fait une habitude de certaines excentricités qui frappaient et effrayaient ses amis : tous les soirs, en se promenant, il entrait dans sept ou huit cafés, et il prenait autant de riz au lait.
Un soir, il fut saisi d'une manie plus grave et plus caractéristique. Il errait, comme à l'ordinaire, sur les boulevards avec ses deux inséparables* ses compagnons de riz au lait;
ils cherchaient tous les trois M. de X..., sans parvenir à le trouver.
— Mais pourquoi, lui dit l'un d'eux, tiens-tu tant ce soir à voir M. de X...? qu'as-tu à lui dire? Tu as dîné avec lui, tu l'as quitté il n'y a pas une heure; tu le reverras demain chez lui, tant que tu voudras, plus que tu ne voudras ; attends à demain.
— Attendre à demain! impossible! il faut que ce soir même... ce "soir même...
Et Donizetti se tut, il cherchait dans sa tête ce que ce soir même il avait à dire à M. de X...
— Que ce soir même... continua-t-il après un court silence, j'écrive sur son dos : Tel jour, à telle heure, j'ai trompé M. de X... pour la première fois.
Cette idée pouvait n'être qu'une houtade, qu'une plaisanterie d'assez mauvais goût; mais ses amis ne tardèrent pas à se convaincre qu'elle était devenue chez lui une idée fixe, comme l'habitude des riz au lait.
Comment le mari eût-il accepté la folle plaisanterie de l'amant? Heureusement il quitta Paris ; et la folie de Donizetti fit de tels progrès, qu'il fallut le transférer dans une maison de santé aux Champs-Elysées.'
Sa démence était douce, silencieuse. Étendu dans un grand fauteuil, au milieu d'un jardin, couvert de fleurs, sur lui, autour de lui, à ses pieds, la tête affaissée sur la poitrine, il passait ses journées sans prononcer un seul mot ; il ne reconnaissait personne, pas même son ami, son frère Âccursi, qui ne l'abandonna pas, qui le soigna avec un dévouement sans bornes. On tenta sur lui quelques expériences musicales, elles restèrent sans succès ; un seul morceau, la cavatine de la folie, dans Lucia, produisait sur lui quelque impression. Aux premiers accords, il levait la tête, ouvrait
les yeux et battait la mesure; puis, quand la eavatine était finie, ses yeux se fermaient, sa tête retombait sur sa poitrine, et toute lueur d'intelligence s'éteignait.
Falcon! Nourrit! Donizetti! trois pertes irréparables, mais que l'Opéra crut réparer et combler avec madame Stolz, Marié et le sieur Balfe, l'auteur de Y Etoile de Séville !
Vers le milieu du mois d'avril 1840, deux danseuses célèbres à différents titres, mademoiselle Essler et mademoiselle Albertine, quittèrent momentanément l'Opéra. Dans les prévisions de la direction, les Martyrs devaient fournir une carrière aussi longue qu'argentifère, et M. Duponchel avait d'avance donné la clef des champs au ballet en la personne de mademoiselle Essler.
Un autre ordre d'événements avait aussi amené le départ de mademoiselle Albertine. D'un talent agréable, mais d'une beauté plus agréable encore, très-courue, très-recherchée par les partisans de la danse élégante et légère, mademoiselle Albertine avait plu, beaucoup plu, trop plu en haut lieu. Les princes ont des yeux et un cœur comme de simples mortels. On prit ce caprice un peu prolongé pour une affection sérieuse, on s'en effraya, à tort peut-être, et mademoiselle Albertine, traitée en princesse... de la main gauche, inscrite sur le grand-livre de la dette publique, comblée d'égards et de cadeaux, fut priée d'aller passer trois mois à Londres. Une absence de trois mois ! quel honneur pour les charmes de mademoiselle Albertine ! quelle passion résiste à une absence de trois mois?
La j.olie transfuge arriva précédée à Londres d'une réputation colossale. Pendant toute la durée de ses trois mois d'exil doré, elle fut une véritable étoile : les Anglais se laissent toujours prendre par ces aventures romanesques et princières. L'avenir s'offrait à elle sous de riantes couleurs; elle
revint à Paris, mais elle n'y revint pas seule : elle rapportait avec elle le germe d'une maladie mortelle. Pauvre Albertine! quelle fin! En proie aux plus atroces douleurs, ses derniers moments furent adoucis, consolés de loin par la tendresse et le dévouement du prince qui Pavait tant aimée.
De son côté, Fanny Essler était partie pour l'Amérique ; elle croyait n'y rester qu'un été, et elle y dansa une année tout entière. La patrie des dollars a tant de charmes pour les danseuses! On leur fait des ovations populaires, on leur dresse des arcs de triomphe , on s'attelle à leur calèche de voyage, et, par-dessus le marché, on les couvre d'aigles, demi-aigles et quarts tf aigles. L'excellent pays ! , Mademoiselle Essler le trouva tellement à son gré, qu'elle ne voulut plus le quitter. Que fût-elle revenue faire en France? A la suite d'une révolution de coulisses, une autre direction s'était installée à l'Opéra : le nouveau sultan passait déjà pour être fanatique du chant. Il ne tenait, disaiton, la danse en général et mademoiselle Essler en particulier qu'en assez tiède estime. Les réputations traversent vite l'Océan ; elles n'ont besoin ni de vapeur ni d'électricité. En outre, certaine ambassade où Fanny Essler possédait un ami dévoué, un guide sûr et éclairé, cette ambassade prolongeait assez inutilement son séjour en Perse. Encore une fois, que fût-elle revenue faire à Paris?
Pendant que ces hautes considérations financières et politiques retenaient mademoiselle Essler en Amérique, M. Léon PiJlet troquait sa position de commissaire royal contre le sceptre de directeur. M. Duponchel, avec cette indifférence qui ressemble tant à de la philosophie, descendait du premier rang au second, et M. Edouard Monnais prenait la place de M. Léon Pillet. Ce chassez- croisez de fonctions publiques, ces arrangements de famille n'étaient peut-être pas tout à
fait réguliers; mais ils ne soulevèrent ni récriminations ni critique. M. Duponchel avait eu le tort, l'impardonnable tort de perdre la veine, et il subissait sans se plaindre le Vœ victis! que la foule aveugle n'épargne pas au talent malheureux !
Le 20 mai, le Moniteur annonçait en quelques lignes insignifiantes que « des mutations venaient d'avoir lieu dans le sein de l'administration de l'Opéra; que M. Léon Pillet allait partager la gérance avec M. Duponchel, et que M. Edouard Monnais, qui remplissait déjà les fonctions de directeur adjoint, était nommé commissaire royal en remplacement de M. Léon Pillet. »
M. Léon Pillet arrivait à l'Opéra dans les conditions les plus favorables pour lui. Il pouvait être longtemps malheu • reux, incapable même, et rejeter la responsabilité de l'insuccès sur les fautes de son prédécesseur. Il apportait la réputation méritée d'un esprit ferme et droit, d'une honnêteté incontestée, la protection du ministre auquel il devait sa nomination, une modification avantageuse du cahier des charges, et enfin une prolongation de privilège.
Le nouveau règne fut salué avec acclamation.
Cependant M. Aguado réduisit de 50 pour 100 sa commandite : de 300,000 francs à 150 ,000 francs.
Il y aurait toute une étude physiologique du plus haut intérêt à faire sur M. Léon Pillet. M. Léon Pillet a été attaqué avec violence, défendu avec passion ; le moment est venu de dire sur lui la vérité, toute la vérité ! Pour certains hommes, la postérité commence le jour où ils sont précipités de la position pour laquelle ils n'étaient pas faits.
C'est un grand malheur dans la vie d'être poussé par les circonstances hors de sa sphère. Journaliste militant, courageux dans les moments de crise, payant de sa plume, de
sa personne, modéré dans ses prétentions, fidèle à ses amitiés politiques et autres, homme de cœur, M. Léon Pillet avait devant lui mille carrières tracées, ouvertes, qui lui convenaient et auxquelles il convenait. Une seule lui était interdite par sa nature, ses habitudes, son caractère, et c'est précisément celle-là dans laquelle il tombe : Connais-toi toimême, dit le proverbe grec, et malheur à qui n'écoute pas le proverbe grec ; personne ne se connaît soi-même, chacun s'attribue les qualités dont il n'a que les défauts, chacun so croit l'aptitude qui lui manque le plus.
Les amis de M. Pillet voulurent faire sa fortune. Sa fortune! et à quoi bon? Modeste, simple, sans vanité, sans besoins, il ne pensait pas, il n'avait jamais pensé à la fortune ! On le transplanta à l'Opéra, on le fit directeur, et il fut perdu. M. Pillet avait été fort avec ou envers les hommes; on oublia, il oublia qu'à l'Opéra il serait aux prises avec dés sirènes,- des Armides, des chanteuses, des danseuses, tout un personnel féminin, galant, rusé, dont il n'avait aucune expérience.
M. Pillet n'avait jamais vécu de cette vie d'Opéra, dans laquelle il est si dangereux de se lancer à trente-six ou quarante ans. Ses habitudes sérieuses, son caractère timide à l'excès, l'éloignaient d'un genre de monde qui n'avait jamais été le sien. L'Opéra est un sérail dont le maître peut au hasard jeter le mouchoir, le mouchoir ne tombera jamais par terre. Point de cour à faire, point de lenteurs à redouter, de rivaux à évincer, de femmes de chambre à suborner, de mères à amadouer ; il est le directeur, c'est-à-dire le dispensateur des rôles, des applaudissements, des engaments; les coeurs lui sont ouverts, tout le harem lui tend les bras !
Le premier pas de M. Léon Pillet fut un faux pas. Il trébucha
dans le premier cœur qui s'offrit à lui, et une fois tombé, il ne chercha pas à se relever. Léger, volage, inconstant, il était sauvé ! sérieux, passionné, fidèle, il ne pouvait que succomber. — On l'avait cru froid, insensible; c'était un volcan qui s'ignorait lui-môme : les feux les plus ardents sont ceux qui ont quarante ans couvé sous la cendre.
L'idolâtrie de M. Pillet pour madame Stolz s'adressait autant à son talent qu'à sa personne. Il la trouvait, de bonne foi, la plus grande chanteuse du monde, et il fondait sur elle non-seulement son propre bonheur, mais la gloire et la fortune de l'Opéra.
Un tel aveuglement était incurable, mais peut-être était-il digne de respect. Les grandes passions, les vraies passions, même quand elles s'égarent, relèvent et honorent presque toujours l'homme qui les éprouve.
Madame Stolz a coûté cher à M. Pillet; son argent et celui des autres, il l'a perdu; il ne l'a ni détourné, ni gardé; il est sorti de l'Opéra les poches vides, mais les mains nettes; il a emporté la réputation d'un pitoyable administrateur, mais il a conservé intact son renom d'honnête homme. On peut le tourner en ridicule, rire à ses dépens, on ne le montrera jamais au doigt.
Après madame Stolz, le plus grand ennemi que M. Pillet ait rencontré à l'Opéra, c'est le père Gentil, son complaisant, son Bertram, son mauvais génie.
Mais qu'est-ce que le père Gentil ? est-ce un jésuite , un oratorien,un dominicain, un franciscain, ou tout autre révérend? est-ce un bénédictin, un bernardin, un chartreux, un prémontré? Qu'importent le nom et surtout l'habit? l'habit ne fait pas le moine. Notre père Gentil est mieux que tout cela : il est le père Gentil.
Gentil en effet, en dépit de ses cheveux épars et mal pei-
gnés , de ses vêtements en désordre , de son vieux chapeau et de son fameux carrick jaune, rival heureux du carrick de feu Bilboquet, le père Gentil est un patriarche ; il en a toutes les vertus, toutes les faiblesses et même quelques-unes des infirmités.
Le père Gentil bredouille; c'est un avantage de plus. D'abord cela lui permet de réfléchir à ce qu'il veut dire, et de ne pas avoir l'air de dire tout ce qu'il dit. Il est brusque, impoli; c'est un défaut qui ressemble à une vertu qui lui donne une apparence de franchise et de sincérité. Il fut ingrat envers son premier patron, le docteur Véron; et qui donc, par le temps qui court, a la sottise de se faire des amitiés et des alliances éternelles? Il a traité Racine de polisson, mais il a accepté une tabatière de l'auteur de Robert le Diable. Il est ambitieux, rancunier, vindicatif; tant mieux, sans cela, comment serait-il devenu quelque chose?
Tel est le père Gentil. Jadis contrôleur du matériel à l'Opéra pour le compte de l'État et chroniqueur pour le compte de M. Cave, aujourd'hui simple bourgeois par retrait d'emploi, le père Gentil appartient désormais à l'histoire. Sans exagération, le père Gentil a été pour M. Pillet un conseiller fatal.
Ce faux paysan du Danube trouvait fort doux de déjeuner tous les matins avec M. Pillet, et de causer de madame Stolz, sous prétexte de causer de l'Opéra. Il tenait enfin ce crédit, ce pouvoir qui lui avaient toujours échappé sous M. Yéron et sous M. Duponchel. Que toutes les fautes qui se sont commises a l'Opéra retombent sur la tête du père Gentil, il en est l'auteur, l'instigateur ou le claqueur.
Du 10 au 20 août, la salle de l'Opéra fut fermée et restaurée aux frais de l'État. M. Pillet était l'enfant gâté du ministère, qui n'avait rien à lui refuser.
- La réouverture se fit sans éclat.
. La satanique influence du père Gentil commençait à se faire sentir. Peu à peu il inocula à son nouveau patron la rancune qu'il avait vouée à l'ancien. M. Pillet se mit à détruire tout ce qui était l'œuvre de M. Duponchel. C'était une position singulière que prenait ce jeune directeur, un conscrit, envers son ancien, vieux capitaine ayant eu des revers, sans doute, mais avant les revers, quels triomphes! A l'Opéra, comme à la guerre, tout n'est qu'heur et malheur.
, M. Duponchel avait engagé Mario, dont les premières notes avaient peut-être été payées un peu cher, mais payées par lui, et M. Pillet n'eut rien de plus pressé que de se défaire de Mario, au moment même où, nouveau directeur, il allait récolter le fruit des prévoyantes prodigalités de son prédécesseur. ILrompit l'engagement de Mario, trop heureux de convoler à une autre scène; et par qui remplaça-t-il Mario? par Marié, chanteur à la voix molle et pâteuse, au talent incertain , lunatique... Entre Mario et Marié, au point de vue alphabétique, il n'y a qu'une lettre de différence; pour le caissier, pour le public, pour la voix, il y avait tout un mond M. Pillet préféra Marié à Mario, Marié ayant sur Mario l'incontestable mérite de n'avoir pas été engagé par M. Duponchel.
Directeur de l'Académie royale de musique, il servit merveilleusement les intérêts du Théâtre-Italien. La retraite de Rubini était depuis longtemps prévue; seul, Mario était digne de lui succéder. M. Pillet n'avait qu'à conserver Mario, et il portait un coup fatal à une entreprise rivale, et il s'assurait à lui-même , dans l'avenir, l'unique ténor qui pût sauver l'Opéra d'une maladie ou d'une bouderie de Duprez. Mais Mario était l'œuvre de M. Duponchel ! Partout, à chaque pas, on retrouve dans la vie adminis-
trative de M. Pillet ces traces d'antagonisme contre M. Duponchel, antagonisme puéril, qui tire sur ses propres trou pes et sacrifie ses propres intérêts à un esprit d'opposition quand même.
En 1840, sauf la retraite de Mario, M. Pillet n'eut pas la main trop malheureuse. Il engagea Baroilhet, et grâce à la fermeture du théâtre de la Renaissance, il hérita de VAnge de Nisida, qui devint à l'Opéra la Favorite. L'œuvre remarquable de Donizetti peut et doit être considérée comme le seul succès que M. Pillet ait obtenu pendant sa gestion , la plus longue cependant qu'il ait été donné à un directeur d'exercer. La romance de Baroilhet au second acte : Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate; sa manière nouvelle de phraser , ce charme de sa voix tendre et savante , la musique mélodieuse et sympathique de Donizetti , le talent éprouvé de Duprez, et, au quatrième acte, les cris épileptiques de madame Stolz déguisée en moinillon, excitèrent quelques transports d'admiration qui n'étaient pas tous dus au dilettantisme de messieurs les claqueurs.
Le 4 décembre 1840, jour de première représentation, fut un beau jour : il ne devait pas avoir de lendemain !