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CHAPITRE XVII

Mademoiselle Heinefetter. —A Paris et à Bruxelles. —Mort de Sirey. — Procès et acquittement de M. Caumartîn.

M. Duponchel n'avait jamais affiché à l'endroit du talent de madame Slolz un bien grand enthousiasme; il ne croyait pas davantage à la vertueuse voix de madame Gras, et tout en cherchant son ténor, il avait cherché et trouvé une chanteuse, mademoiselle Catinka Heinefetter, sœur de la célèbre Sabine Heinefetter. C'était encore une élève à former, une voix à élever à la brochette; mais les éducations ne déplaisaient pas à M. Duponchel, il y mettait le temps, l'argent nécessaires, et il n'avait pas eu trop à se plaindre de Mario, sa première éducation.

Malheureusement pour mademoiselle Heinefetter, M. Duponchel perdit le pouvoir, et avec lui elle perdit l'appui destiné à soutenir, à protéger ses premiers pas sur la scène de l'Opéra. Au lieu d'un ami, elle trouva une rivale; mademoiselle Heinefetter était jeune, belle, capable d'acquérir du talent; elle portait un nom déjà illustré : autant de crimes que madame Stolz ne pardonnait pas. Placée entre le mauvais vouloir de M. Pillet et la jalousie de madame Stolz,

mademoiselle Heinefetter n'était pas de force à triompher. Bien conseillée, bien dirigée, encouragée, elle fût peut-être parvenue à la gloire; mais tracassée, humiliée, invariablement condamnée, pendant ses débuts, au compagnonnage peu sympathique de Marié ; abandonnée d'avance, non par le public, qui l'accueillit avec faveur, mais par la direction, qui ne cachait pas ses préventions, elle succomba, elle devait succomber. Après ses débuts, qui ne furent cependant pas sans quelque retentissement, elle quitta Paris et partit pour la Belgique, où l'attendait une déplorable popularité. *

Mademoiselle Heinefetter avait déjà donné plusieurs représentations sur le Grand-Théâtre de Bruxelles; elle avait été très-applaudie dans les rôles de Rachel, d' Alice, de Valen- Une, lorsqu'un soir, le 19 novembre, rentrant chez elle, elle trouva installé dans son salon M. Caumartin, arrivé le soir même de Paris. Mademoiselle Heinefetter n'était pas seule. Les absents ont toujours tort. M. Caumartin habitait Paris, elle habitait Bruxelles: le 5 novembre, elle lui avait écrit une lettre follement tendre, passionnée pour une froide fille du Nord. Cette lettre, où l'amour et les affaires ont tour à tour leurs paragraphes, la voici avec ses germanismes; en tête elle porte une vignette représentant deux amours avec cette devise : L'union fait la force.

« Bruxelles, 5 novembre 1842.

» Mon cher Edouard,

» Voilà encore la même heure, car j'aime tant cette heure, elle me rappelle un temps si doux. Ta longue lettre, pour moi toujours trop courte, m'a fait un plaisir inexprimable, au moins je l'ai lue vingt fois, que dis-je? cent fois; j'ai em-

brassé avec ardeur ce papier où ta bonne et belle main s'occupait à m'écrire, où j'étais sûre que tu pensais à moivchose difficile à Paris, n'est-ce pas? ? ? ? ? ?

» Je suis enchantée que tout va si bien à nos désirs, et je ne perds pas l'espérance de revenir à Paris bientôt, et do nous aimer de toute la force de l'amour. Mon Dieu! est-il possible d'être aussi folle comme je suis? Il fallait toi, avec ton esprit, avec tant d'amabilité, pour que je sois arrivée à ce point-là ! Il ne se passe pas une partie de la journée que je ne pense à toi, mon ange chéri, à toi seul que j'aime tant. Mais je vais encore trop loin, car je me dis toujours qu'il ne faut jamais dire aux hommes combien on les aime en général. Mais comme lu es plutôt un ange, je veux le risquer, et je t'aime. Sais-tu ce que c'est que V amour ? romance qu'on m'a dédiée? L'explication de mon portrait est fort flatteuse pour moi. Cependant il y a un peu de vrai , et moi qui n'ai rien , absolument rien , il faut toute mon imagination pour te voir aussi bien que je te vois. Pourtant j'aimerais beaucoup un petit portrait de mon Edouard...

» J'ai encore joué les Huguenots hier avec succès, car on commence à m'aimer, chose rare ! On m'a trouvée sublime ! j'emploie l'expression d'un abonné du théâtre. Aussi dernièrement, à la représentation de Robert le Diable, on avait redemandé le trio du troisième acte sans accompagnement, et nous avons été forcés de le chanter deux fois, chose qui n'est jamais arrivée ici, et j'ai été. trës-applaudie dans tout le îôle. Demain dimanche, encore les Huguenots î En huit jours, j'ai chanté quatre fois ! Je voudrais qu'on sût cela à Paris, parce que l'on me croit une santé délicate.

» L'administration d'ici se flatte que je reste à Bruxelles. Dis-moi bien ce que je dois faire , car je ne veux rien

faire sans demander de tes conseils, avec lesquels je n'aurais pas eu de torts. Je suis sûre que lu ne veux que mon bien pour l'avenir.

» Ma sœur n'est pas arrivée ; je perds l'espoir de la voir. Autrefois cela m'aurait fait de la peine; maintenant, non. Comme je suis pourtant changée î et tout ça pour un homme qui peut-être en ce moment m'est infidèle! Ah non! arrô-| tons! ah non! tu ne seras jamais capable de me tromper. | Tu me le diras, et alors je saurai que faire.

» Savez-vous qu'il faut bientôt nous voir? pas encore, mais bientôt... savez-vous? J'ai commencé un très-joli ouvrage, et ce sera pour toi cette fois -ci vraiment. Mais il me faut du temps, car c'est beaucoup, mais pour toi jamais trop!

» Si Meyerbeer est encore à Paris, il faut lui raconter mes triomphes, car c'est un homme principal pour nos projets. Et que fait M. Guillaume? Il doit travailler pour réussir.

» Mademoiselle Julie, d'Aix-la-Chapelle, est à Paris. Elle m'avait priée de lui donner une lettre pour vous, mais franchement je n'ai pas osé, je suis si jalouse! Te souvienstu de ce maudit bal? Cette vilaine femme, comme je la déteste! A propos de bal, on donnait un bal ce soir ici, dans cette jolie salle où nous étions ensemble, concert Dœhler; on m'avait invitée , mais je n'y suis pas allée : tout cela pour toi, parce que je sais que cela te ferait de la peine. Ainsi, sois comme moi, ne va nulle part pour t?amuser, sans cela tu pourrais oublier ta pauvre Catinka qui t'aime tant, et qui serait bien malheureuse si tu ne l'aimais plus. Adieu, je t'embrasse comme de la Yille-d'Avray jusqu'à Paris; mais maintenant c'est encore plus loin, mais moins bon. »

Voilà ce qu'écrivait mademoiselle Heinefetter le 5 no-

vembre, et ie 10, M. Sirey avait déjà remplacé M. Caumartin dans son cœur. Mademoiselle Heinefetter savait le prix du temps; elle ne le perdait pas. Hélas! après quatorze ans de chagrins, de remords peut-être, Dieu me garde d'ajouter ma pierre à toutes celles dont, pendant ce triste procès, on s'est plu à lapider cette malheureuse femme sans défense, et devant laquelle ces honnêtes et éloquents champions de la morale eussent été à genoux, si la succession Sirey-Caumartin eût été à ce prix!

J'ai laissé M. de Caumartin chez mademoiselle Heinefetter. Quand il entra dans la salle à manger, M. Caumartin trouva la table du souper servie, et six couverts préparés; les six convives étaient mademoiselle Heinefetter, la femme Kertz et la fille Behr, deux exécrables créatures qui vendaient sa jeunesse et exploitaient sa beauté; M. Sirey, M. Milord et mademoiselle Lebrun. Mademoiselle Heinefetter engagea M. Caumartin à souper; il refusa et bouda : qui boude soupe.

Après le souper, qui dura près de deux heures, une première escarmouche assez violente s'engage entre les deux rivaux; les trois femmes ne trouvent rien de mieux, pour les mettre d'accord, que d'aller se coucher. Après leur départ, l'escarmouche recommence, entremêlée d'injures, de gros mots, de soufflets et de coups de canne; enfin Sirey tombe mortellement frappé d'un coup de stylet, et en tombant il s'écrie : // m'a tué! A ce cri, M. Caumartin répond par un autre cri : Il s'est jeté dessus ! puis il va chercher un médecin, pendant que les trois femmes reviennent. Il était bien temps! Le médecin trouva Sirey mort, il avait reçu vingtdeux centimètres de stylet dans le corps.

Les assises de la cour criminelle s'ouvrirent à Bruxelles, le 13 avril 1843, dans le palais de l'Université libre, dans cette

même salle où siégeait autrefois le conseil souverain de Bra-I bant, et où, sous la république française, avait siégé le tribunal révolutionnaire. La foule était immense; la salle d'audience, fort étroite, ne pouvait contenir qu'un très-petit nombre d'élus. Madame de Villeneuve, partie civile, sœur aînée de la victime, d'Aimé Sirey, entre accompagnée de Me Saufourche-Laporte, bâtonnier de l'ordre des avocats de Bruxelles , et de Me Léon Duval , du barreau de Paris. Son entrée, qui n'a pas été préparée, arrangée, ne produit aucune sensation; le public réserve toutes ses sympathies pour la famille du prévenu; au moment où celui-ci passe devant sa mère et ses sœurs, elles se jettent dans ses bras. Attendrissement général.

L'acte d'accusation est court, substantiel; il ne discute pas, il raconte ; il conclut contre Caumartin.

Dès la première audience, le procès se dessine. Ce n'est plus M. Caumartin qui est en cause, c'est Sirey; ce n'est plus le vivant, c'est le mort, c'est aussi mademoiselle Heinefetter. MG Chaix, l'avocat de Caumartin, s'acharne sur ses deux victimes; Sirey n'est plus là pour se défendre, et avec mademoiselle Heinefetter Me Chaix a beau jeu. Elle se trouble, elle se contredit, elle s'intimide. Dans ses premières dépositions, elle n'a pas su garder envers l'accusé une prudente modération de langage ; elle a déposé contre lui avec toute l'horreur que lui inspire le crime commis ; elle le charge non-seulement dans le présent, mais encore dans Je passé, dans ce passé où elle lui adressait des lettres si tendres. Me Chaix exploite habilement le caractère violent de Sirey et la profonde immoralité de cet-.e jeune femme qui a deux amants. C'est singulier comme une robe noire rend un avocat vertueux 1 31e Chaix écrase Sirey, il écrase mademoiselle Heinefetter; il écrase la femme Ketz, la fille Bchr,

écrase tout le monde. Mais M. Caumartin! non-seulement

est innocent, mais c'est un ange ; il a la patience de Sorate ; un témoin en certifie, un témoin qui l'a vu de ses ropres yeux rester calme, impassible, tandis qu'un doualier visitait sa malle. Bien plus! M. Caumartin est un foudre 'éloquence; cette fois, Me Chaix le certifie lui-môme* il Ta intendu de ses propres oreilles , entendu plaider après Ie Hennequin. Après de pareils certificats, le jury n'a plus ju'à acquitter M. Caumartin, et il l'acquitte.

Mais avant le jugement, Me Roussel, le rude bâtonnier de Bruxelles, qui ne farde pas ses paroles, avait appliqué à ;on cher confrère le bâtonnier de Paris quelques bons îoups de boutoir ; ils n'étaient pas volés.

Sans éprouver pour M. Caumartin une sympathie bien nve, je ne croirai jamais qu'il fût parti de Paris avec l'intenlion arrêtée', préméditée, de tuer Sirey, son rival. Son rival! mais Sirey n'était plus son rival : M.Xlaumartin avait rompu avec mademoiselle Heinefetter, il voulait se marier, il ne venait à Bruxelles que pour rendre à mademoiselle Heinefetter la clef de sa chambre à coucher, démarche bien inutile, puisque mademoiselle Heinefetter n'habitait plus Paris. Pourquoi donc alors, une fois arrivé, ne lui rend-il pas cette fatale clef? pourquoi, s'il venait dans de si pacifiques intentions, s'armer d'une canne à stylet? A cette question M. Caumartin a répondu d'une manière victorieuse : J'avais fait faire cette canne pour un voyage en Italie. Or, cette canne ayant été faite pour aller en Italie, n'était-il pas bien naturel qu'elle fît une excursion en Belgique ?

La victime de cette triste affaire a été mademoiselle Heinefetter. Je conçois qu'elle n'inspire qu'un médiocre intérêt , que l'on s'indigne de sa légèreté, de son immoralité même ; mais est-ce au théâtre que l'on couronne les rosières? Made-

moiselle Heinefetter est sortie de ce procès meurtrie, désn norée, ruinée. Sa carrière était perdue, la porte des grarf théâtres de Paris, de Londres , de Vienne et de Naples était fermée. C'est un luxe cher que d'avoir M. Caumar| pour... ami!

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