CHAPITRE XVI
liteau d'Arlequin.— Coté cour.— Côté jardin.— Rideaux.— Châssis.— Ames.— fermes. — Praticables. — Chariots. — Costières. — Premier, second et roisième dessous. — Cintre. — Gril. — Trappes ordinaires. — Trappes anglaises. — Les nonnes de Robert et la première trappe anglaise. — Décius- Duponchel. — Éclairage. — Herse à gaz. — Tout est fil. — Lâchez la commande. — Contant et content sont deux. — Accessoires. — Gatineau père et fils. — Le magasin. — Personnel du magasin. — Question des chaussons. — Habilleuses et habilleurs. — Avertisseurs du chant et de la danse. — Cauzette. — Sauliquet. — Le bouffe et le tailleur. — Mademoiselle Pansard, dite Passe-lacet. — Le Barbier de Séville et mademoiselle Blangy sœur.
Assez de cour d'assises! Retournons aux coulisses, s'il )us plaît. C'est plus gai!
Nous y avons déjà fait plusieurs excursions, mais nous ne s avons, pour ainsi dire, qu'effleurées. Que de choses il ous reste à raconter !
Nous n'avons pas encore parlé des décorations, du théâtre roprement dit, et décorations! théâtre! il y a là toute une :ience, toute une langue à apprendre.
Quand le rideau se lève, vous apercevez sur l'avant-scène n petit rideau, une draperie d'ornement; ce petit rideau qui e se lève et ne se baisse jamais, c'est le manteau d'arlequin.
La scène de l'Opéra, comme toute autre scène, se divise n côté cour et côté jardin.
Le côté cour est à la droite de l'acteur ; le côté jardin,
gauche.
Ces deux dénominations, très-anciennes, tiennent sans oute à certaines dispositions locales. Dans les premiers
temps de l'Opéra, à Versailles, dit-on , le côté droit du thé< était du côté de la cour, le côté gauche du côté du jard de là les dénominations côté cour, côté jardin, que la t dition a conservées.
Derrière toutes les décorations, on lit, écrit en gros cai tères, le côté auquel elles appartiennent.
Partout le plancher est mobile, s'enlève et se replace volonté, par petits et grands compartiments.
Les décorations se composent
de rideaux simples et de rideaux à bâtis, de châssis ou coulisses, de fermes.
Les rideaux simples s'expliquent d'eux-mêmes : ils d< cendent du haut du théâtre, c'est-à-dire du cintre, en déroulant par le milieu.
Sur les rideaux à bâtis, certaines parties en bois perm tent de pratiquer des ouvertures, des portes, des fenêtre*
Les châssis sont moitié bois, moitié toile.
On appelle ferme, toute décoration, montagne, maison, e qui est ferme, c'est-à-dire en bois.
La ferme est attachée sur des âmes qui montent des di sous au moyen de contre- poids.
Les âmes sont des morceaux de bois avec lesquels on f les fermes, quand elles n'ont pas besoin de praticables.
Les praticables se placent derrière les fermes et serve
à monter sur celles-ci.
Les chariots sont des espèces d'échelles massives
lesquelles s'appuient les fermes et qui roulent, comme l'i
dique leur nom, dans des rainures dites costières.
Les fermes avancent ou reculent, roulées par les chario
Les portants se placent derrière les fermes pour les so
tenir elles éclairer. Je ne peux mieux comparer un portant qu'à un bâton de perroquet, dont le* échelons sont en fer.
Les chariots roulent, les portants se plantent.
On accroche aux portants les rampes à gaz ou les quin- ^quets, et on fixe les fermes aux échelons en fer avec des (cordes.
. Que dis-je, des cordes? A l'Opéra, il n'y a pas de cordes, jil n'y a que des fils; tout est fil, sauf le fil lui-même, qui ! change de nom aussitôt qu'il sert à attacher. Il prend alors le nom de guindé.
Rideaux à bâtis! fermes! praticables! chariots ! portants ! Comme ces noms sont intelligemment choisis! Ils ont tous leur signification, leur origine raisonnable. L'argot du machiniste a sa raison d'être.
Quand elles doivent disparaître, les fermes fondent dans le premier dessous, et si leur taille l'exige, dans le second ou troisième dessous.
Dessous veul dire étage.
Le théâtre a trois étages sous sol d'une élévation ou profondeur suffisante pour recevoir les fermes de la plus haute dimension.
Les ouvertures qui sont dans le plancher, et par lesquelles montent les fermes, sont des trappillons.
Au premier acte de la Jolie Fille de Gand, le changement de décoration du second tableau se fait à vue. Un coup de sifflet trop tôt donné faillit causer un grave accident, qui se changea heureusement en un épisode risible. Huguet Vestris, qui dansait avec mademoiselle Maria, se sentit tout à coup emporté à califourchon par une ferme qui arrivait trop tôt. Avertie par les cris de toute la salle, la ferme rebroussa chemin et déposa à terre son cavalier sain et sauf.
Mademoiselle Maria fut encore plus heureuse à une repré-
sentation de la Jérusalem. Emportée par un élan trop rapide, elle fut précipitée dansj'orchestre des musiciens et disparut dans la contre-basse de M. Mathieu. Il n'y eut de blessé que la contre- basse.
Le théâtre, qui a trois étages inférieurs, n'en a que deux supérieurs , le cintre et le gril.
Dans le cintre., il y a un pont de service à droite et à gauche, et un troisième qui traverse tout le théâtre.
Les trappes se divisent en trappes ordinaires et en trappes anglaises.
Trappes ordinaires : leur nom en dit assez.
Les trappes anglaises ne se voient pas et se referment d'elles-mêmes avec une rapidité qui exige une certaine ha-* bileté et un certain courage de la part de celui ou de celle qui se laisse engloutir dans le premier dessous.
La première trappe anglaise introduite à l'Opéra remonte à Robert le Diable, à l'acte des nonnes. Quand on fit l'expérience des nouvelles trappes, aucune nonne n'osa se risquer, toutes reculèrent devant, cette descente périlleuse; et cependant la figurante est d'une intrépidité à toute épreuve ; elle brave en riant mille dangers : elle s'encaisse dans des gloires de théâtre, vole suspendue à des fils de fer, traverse des ponts de carton et marche sur des toits de maison en toile. La trappe anglaise avait paralysé le courage de ces femmes ordinairement si héroïques. Il fallut que M. Duponchel donnât l'exemple et se risquât le premier. Mais son métier n'était pas de se laisser entraîner aux enfers. M. Duponchel n'a pas le pied marin, l'œil surtout. Le rôle de Décius faillit lui coûter cher : il n'était pas encore bien solidement posé sur la trappe, elle s'effondra tout à coup sans le prévenir, et il descendit plus
vite qu'il ne remonta. Les nonnes se mirent à rire, et ce fut alors à qui tenterait la descente aux enfers.
L'éclairage est un des services les plus importants de l'Opéra. Laissant de côté le danger qu'il entraîne et les précautions qu'il exige, l'éclairage complète la décoration. On a poussé jusqu'à la perfection l'art de l'éclairage. On a introduit le gaz partout, on éclaire d'en bas, d'en haut, à droite, à gauche. La mer de feu n'existe qu'au théâtre, à l'Opéra; mais à l'Opéra elle existe réellement. Autrefois, les ignobles quinquets, sales et puants, ne jetaient sur la scène que des demi-jours incertains et blafards; pour allumer, placer, accrocher ces obscurs lumignons, on perdait des heures entières et on. ne réussissait presque jamais. Mais le gaz est inventé et la lumière se fait avec la rapidité de la pensée. Le gaz s'allume et s'éteint d'un mot, d'un geste, d'un signe.
Du cintre, où l'on rencontrait tant de difficultés insurmontables, du cintre s'échappent à volonté des flots de lumière improvisée. Une foule de herses à gaz, enveloppées de toiles métalliques, sont aux ordres des décorateurs et des peintres. On varie, on modifie, on augmente, on diminue les lampes, selon les nécessités de l'ouvrage et les règles de l'art.
Il est assez curieux de voir comment s'exécute matériellement l'éclairage qui part du cintre de l'Opéra. Un machiniste est sur le théâtre ; il crie : Lâchez la commande l traduisez : le fil commandé. A cet ordre : Lâchez la commande! un fd descend du cintre; on y attache une herse à gaz, et à un nouvel ordre la herse remonte.
On a beaucoup exagéré les dépenses qu'exigeaient les décorations et les costumes d'un grand opéra. Les directeurs ont toujours intérêt à se faire passer pour prodigues et à égarer l'opinion publique sur le chiffre réel de leur budget. Us
t'ont dire , et on a pris l'habitude de répéter que les dépenses pour monter un grand opéra varient de 140 à 170,000 francs; supprimez de 40 à 80,000 francs, et vous serez dans le vrai.
La Juive, pour laquelle on a fait des folies, n'a coûté que 100,000 francs; mais ce sont là des extravagances qu'on j n'a pas renouvelées depuis. Les costumes en drap d'or et] d'argent, les armures, revenaient à 64,000 francs. Nous! sommes bien loin de 170,000 francs!
Le chef machiniste s'appelait Contant? M. Contant pouvait être content de lui , mais à coup sûr il était le seul.
Tous les objets dont on se sert au théâtre : fauteuils, chaises, tables, tableaux, vases, gobelets, verres, poulets, fruits de carton, tapis, sont des accessoires. Le magasin des accessoires de l'Opéra est considérable, et ne contient pas moins de trois mille articles. Deux grandes salles suffisent à| peine. Toutes les fois qu'on a besoin de quelque objet, on s'adresse à Gatineau : Gatineau est l'indispensable, Yhomme des accessoires. Gatineau avait un (ils qui s'est engagé, distingué et a gagné l'épaulette. Plus tard il s'est marié en Hongrie. L'histoire du fils Gatineau est passée à l'état de légende parmi les rats> qui confondent la Hongrie avec la Turquie, | rêvent un Gatineau enlevé par une sultane, choyé et en* graissé dans le sérail*
Le jour* quarante ou cinquante couturières et tailleurs travaillent à la confection et au raccommodage des costumes: les couturières* sous les ordres de madame Lambert, maîtresse couturière et maîtresse femme ; les tailleurs, sous les ordres du sieur Nonnon, tailleur en chef.
Le magasin reconnaît pour chef suprême 31. Géré, ancien officier décoré sur le champ de bataille, d'une probité qui n'a d'égale que feu sa bravoure, et M. Petit, garde-magasin;
Il y a en outre un commis qui fait la ville et les achats;
, M. Petit distribue les chaussures, et ce n'est pas la partie la moins difficile de ses difficiles fonctions.
Les chaussures ou chaussons sont divisées en trois couleurs : les puce, les blancs, les chair. Après s'être servi trois fois de l'ancienne, le premier sujet a droit à une paire neuve de chaussons puce : les blancs et les chair ne doivent servir que deux fois.
Pour les figurantes, moins bien traitées, les chaussons puce ne sont renouvelés qu'après huit représentations ; les blancs et chair le sont après six représentations.
La prodigalité n'est pas extravagante, et cependant les figurantes trouvaient encore moyen de faire des économies et de mettre de côté quelques paires de chaussons, qu'elles revendaient ou échangeaient contre des chaussures de ville. Ces économies ne faisaient pas le compte de la direction, qui tenait à avoir des figurantes bien chaussées; mais comment parer au mal ? comment forcer ces demoiselles à user les rations de chaussures qui leur étaient allouées? Il se tint à ce sujet un grand conseil où la question des chaussons fut débattue et vidée à fond. Il fut décidé que chaque figurante aurait son compte de chaussons ouvert au magasin, que chaque paire serait numérotée et le numéro inscrit dedans ; mais qu'aucune paire neuve ne serait délivrée que contre la remise de la vieille paire numérotée. Ainsi, une danseuse arrivée, par exemple, au numéro dix, ne pouvait obtenir le numéro onze sans rapporter le vieux numéro dix.
Le soir, tout ce qui coud pendant le jour, femmes et hommes, dépose l'aiguille et devient habilleuse ou habilleur.
Les unes habillent les premiers sujets ; ce poste, très-recherché, est accordé comme récompense : c'est le bâton de maréchal. Au jour de l'an, le premier sujet donne des étrennes,
quelquefois un fixe par mois, et presque toujours une gratification après un pas ou un air réussi.
Les autres habillent les figurantes, avec lesquelles il y a beaucoup de besogne et peu de profit.
La même hiérarchie existe chez les tailleurs habilleurs.
Quand nous aurons parlé des avertisseurs du chant et de la danse, nous aurons fini avec le matériel et le personnel des coulisses.
Les avertisseurs du chant et de la danse portent la veille chez les premiers sujets les billets indiquant l'heure des répétitions, ce que Von répète, comment on répète, et la composition du spectacle pour le lendemain. .
L'avertisseur de la danse s'appellait Cauzette ; c'était un excellent homjne qui chérissait sa place et ne détestait pas un petit verre : on n'est pas parfait.
L'avertisseur du chant, Santiquet, visait à de plus hautes destinées : il rêvait le ténorat et les agréments attachés au ténorat; tout en portant les billets de répétition, il fredonnait et étudiait les rôles de Duprez; il ne regardait l'Opéra que comme un moyen, un piédestal d'où il s'élancerait un jour à la gloire et aux gros appointements. Tant d'illustres professeurs ont commencé par être pions. Santiquet monta une partie, comme celle qu'avait montée Arrê tons-Saisissons, au théâtre Chantereine. Il ne fut ni ridicule ni couronné de fleurs; il joua et chanta sérieusement, mais le résultat, la recette, ne fut pas aussi satisfaisant qu'il l'avait été pour Arrêtons-Saisissons.
Le principal attrait de cette représentation reposait sur une demoiselle Pansard, dite Passe-Lacet, que l'on prétendait à tort ou à raison, à tort, je l'espère pour elle, dans les bonnes grâces du père Gentil. Passe-Lacet était sèche, maigre et laide, mais elle se rattrapait sur l'esprit. ..qu'on lui prêtait;
«pour cette fois le proverbe avait tort, on ne prêtait pas aux riches. Mademoiselle Pansard, qui n'était pas trop mal vue non plus d'Habeneck, fit un four complet; les camarades, jalouses des faveurs du père Gentil, se vengèrent sur la favorite et la sifflèrent impitoyablement.
Ces sifflets retentissaient dans le Bouffe et le Tailleur.
Après l'opéra vint le tour de la comédie : c'était le Barbier de Séville, sous les traits, maigres aussi, de mademoiselle Blangy, fille de l'antique madame Blangy des chœurs, et sœur de la mince mademoiselle Blangy de la danse. Dans la famille Blangy, on naît maigre, on vit maigre jusqu'à l'âge de quarante ans ; mais à partir de cet âge fortuné, on vieillit dans une triple couche de graisse. Rosine-ïïCàngy n'en était encore qu'à, l'âge maigre; elle n'avait pour spectateurs que des habitués de l'Opéra, qui ne sont pas gâtés du côté de l'embonpoint ; elle ne se tira pas trop mal d'affaire, c'était un coup d'épingle de plus pour Pan sard-Passe-Lacet. Mademoiselle Blangy eut les honneurs de la représentation ; mais je ne pense pas que cela l'ait menée bien loin.