‹ Petits mémoires de l'OpéraChapitre 24 sur 49 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Loges de danseuses à l'Opéra. — Loge de mademoiselle Nau, — de mademoiselle Essler, — de mademoiselle Falcon. — Loge des Minerves. — M. Pointe n'est pas un homme. — Une histoire de mademoiselle Campan; — continuée par Jarry. — Le valet et l'amant. — Philibert de Saint-Philibert. — Un mari comme on en voit peu. — Harpagonne amoureuse et punie. — Mademoiselle B..» — Une méprise. — Lord John. — Une sylphide dont on voudrait faire une Brinvilliers. — Corde de pendu. — Suicide d'un machiniste. — Une bonne

■ spéculation. — Cent mètres de corde. — Quand il n'y en a plus, il y en a encore. — La mère de mademoiselle B... — Un souper du 1er janvier. — Une argenterie de famille. — Chez ma tante. — Les pères sont des caissiers donnés par la nature.

Les loges des danseuses! encore un sanctuaire à démolir, une idole* à briser, un prestige à détruire !

Une loge n'est pas ce qu'un vain peuple pense : un boudoir élégant, coquet, voluptueux, où les jeux, les ris et les amours ont élu domicile; une loge, c'est un simple cabinet de toilette , consacré à des mystères qui ne gagnent rien à être vus et connus.

Avant la représentation, on s'y dessine des sourcils apocryphes , on s'agrandit les yeux , on se rétrécit la bouche, on se compose un teint de lis et de rose, on se badigeonne... on... Que ne fait-on pas dans une loge? On y fait tout, tout, excepté ce que les niais et les profanes supposent, sont persuadés qu'on y fait.

Après la représentation, détails moins voluptueux encore:

on s'éponge; on éponge les traces du badigeon, on gratte les rides amassées par les alluvions des couleurs.

Les maris seuls et ceux qui doublent les maris, gens sans conséquence , pour lesquels on ne fait plus de frais, sont seuls admis dans ces loges, vastes celluies de cinq à six pieds carrés, qui ressemblent en outre à des boutiques de parfumeur en désordre.

Ne croyez pas que jamais dans sa loge une danseuse s'avise de donner rendez- vous à un lord anglais ou à un prince russe, nouvel ami sur lequel elle fonde les plus folles espérances. D'abord , pour entrer clans la susdite loge, il faut passer parles coulisses, et quoique les coulisses ne soient pas tout à fait sur le même pied que le jardin des Hespérides, non licet omnibus adiré Cor inthum, il faut demander, obtenir, subir certaines formalités qui ne plaisent pas toujours à la Russie ou à l'Angleterre. Ensuite , quand on possède un bon appartement, confortable, embaumé, où Ton est libre, où l'on règne, où l'on a sous la main toutes ses armes, toutes ses séductions, où les jours et les demi-jours sont combinés avec un art suprême, on irait, à la lueur de deux ignobles quinquets , à la vue d'une habilleuse, d'une femme de chambre, d'un coiffeur, on irait, dis— je, se commettre dans une niche incommode, dans un ignoble trou !

Cependant, quelques loges sont décorées, ornées avec un certain luxe, mais c'est l'exception ; on les cite.

On citait la loge de mademoiselle Nau, loge Pompadour, qui faisait honneur à la bourse, au goût, à l'amour d'un ami, qui, après avoir couvert d'or la soubrette, pouvait bien offrir à la maîtresse les prodigalités inusitées d'une toilellc à la duchesse et de deux petits crapauds dorés et couverts en damas de soie.

On citait la loge de mademoiselle Essler, qui ne méritai pas tant d'honneur : là, le tapissier avait remplacé l'homm de goût ; le comte avait distancé le marquis.

On citait encore la loge de mademoiselle Falcon : cellolà n'était l'œuvre ni d'un comte ni d'un marquis, mais di directeur : M. Duponchel avait fait à Valentine la galan terie de la loger un peu plus proprement que madam Lorotte.

Chaque sujet a sa loge.

Les coryphées ont une loge pour deux ou trois.

Les figurantes en ont une pour dix ou douze.

Les loges des sujets n'étant pas d'un luxe asiatique, loges des figurantes sont nécessairement plus simples encore Leur ameublement ne ruine pas l'administration : quelque chaises rembourrées de paille, deux toilettes en faux acajou des portemanteaux, et c'est tout.

Il y a vingt ans environ, mesdemoiselles Delacquit, Campait, Diimesnil, Cohon, Lacroix et Leclerc s'habillaient dan la même loge. Cette loge avait été baptisée loge des Minerve* sans doute en raison de la haute sagesse de ses locataires, c le nom lui en était resté. Déjà, à cette époque, ces demoiselle jouissaient d'un âge si raisonnable, qu'il serait aujourd'hu presque déraisonnable; je puis donc, sans craindre d< blesser ces vénérables matrones de la danse , exhume: un sobriquet peu connu de la génération actuelle di ballet.

La loge des Minerves était la terreur des loges plus jeune: et plus sensibles : elle avait passé, dépassé la saison de; tendres faiblesses, et elle n'était pas de l'école de M. Scribe[ qui dit

Que l'on a pour se repentir

Le temps où l'on n'en peut commettre.

Les Minerves regrettaient le passé et ne se repentaient guère ; mais elles étaient sans pitié pour le présent.

Il n'eût été ni agréable ni prudent de pénétrer dans ce temple dédié à la danse quadragénaire. Ce n'est pas que l'on eût couru le risque d'être dévoré comme Actéon, pour "avoir entrevu ces demoiselles en trop simple appareil; sans être en costume de bain , les Minerves ne sont quelquefois guère plus vêtues que ne l'était Diane au moment où le curieux Actéon risqua un œil; mais elles n'aiment, et pour cause, à n'être vues que par le trou de la serrure : l'entrée de la loge des Minerves est interdite aux hommes!

Cependant je viens d'en voir entrer un...

— Un... qui?

— Un homme.

— Ce n'est pas un homme.

— C'est M. Pointe.

— Je ne m'étais donc pas trompé.

— M. Pointe n'est pas un homme.

—Vous voulez rire?

— M. Pointe est un coiffeur, le coiffeur de ces demoiselles, leur confident, leur ami, leur fournisseur, leur petit journal, leur pantalonneur. Pardonnez le néologisme; le besoin du mot se faisait sentir : je l'ai créé.

M. Pointe est l'homme indispensable de la loge des Minerves. 11 coiffe les Minerves, mais c'est là son moindre talent : il les pantalonne, il tend sur elles, à la force du poignet, le pantalon de tricot rebelle aux efforts de l'habilleuse, madame Nonnon. .

Mettons , puisque c'est toléré, mettons l'oreille au trou de la serrure , et écoutons. Mademoiselle Campan a la parole; M. Pointe pantalonne la volumineuse mademoiselle

Delacquit, et il a fort à faire sans se mêler à la conversation

— Mesdemoiselles, voulez-vous une histoire, un cancan un bon cancan?

— Parle ! parle ! s'écrient en chœur les Minerves*

— Sachez donc que B..., du n0..., vient de se marier. «*- Pour de bon? interrompt mademoiselle Colson. Campan ne lui répond pas.

— C'est trop bête ! s'écrie mademoiselle Lacroix.

— B... vient de se marier, continue mademoiselle Campan sans daigner faire attention à l'interruption de mademoiselle Colson. Elle a épousé un domestique.

— Un domestique ! fi donc ! interrompt encore l'incorrigible Colson.

— Un domestique , je Pai dit et je le répète, un ancien domestique, millionnaire et beau comme M. Mazillier.

En ce moment, la voix de l'avertisseur retentit dans le corridor, comme un glas funèbre : Messieurs et mesdames, le troisième acte va commencer! et l'escadron des Minerves sort précipitamment, sans attendre la fin de l'histoire de mademoiselle Campan. Mais moi, par l'histoire alléché, je descends à l'orchestre, côté Jarry, et comme l'on représentait un opéra indigne, je pus questionner à mon aise le grand pontife du côté droit, qui, toujours moyennant ma pièce de deux francs, voulut bien oublier mon infidélité, me mit au courant du cancan Campan, et, par-dessus le marché, m'en fit voir, assis à l'orchestre , ', l'heureux ou coupable héros. Voici ce que Jarry me raconta :

Un jeune lion de quarante ans possédait un valet de vingt-cinq, fort bien tourné, la coqueluche de toutes les femmes de chambre du quartier. Dans une maison qui faisait face à celle qu'habitait ledit lion , demeurait une

mme jeune, jolie et pourvue d'un mari. Le lion passait

ses journées à la fenêtre, d'où il lui faisait les doux yeux. Après quelques jours de soupirs et d'œillades à travers les airs, l'amoureux risqua une lettre, et chargea son domestique Philibert de la porter à son adresse. Philibert fut assez heureux ou assez hardi pour pénétrer jusqu'à la Dulcinée de son maître. Le billet ne fit pas merveille, mais le facteur obtint un meilleur accueil. Sa jeunesse, sa ligure expressive, sa bonne mine frappèrent la dame ; une idée folle lui passa par la tête, et y resta. Ce laquais séduisant devint à ses yeux un héros de roman qui avait endossé la livrée par amour.

L'intrigue se noua et se continua jusqu'au jour où le mari, cela arrive parfois, surprit les jeunes amants flagrante delicto; la livrée de Philibert ne lui laissait aucun doute sur la condition de son heureux rival. Philibert n'était pas sans savoir le danger qu'il courait. Il tremblait de tout son cœur* La belle s'était évanouie selon l'usage. Le mari, M. Martin, ce nom-là en vaut bien un autre, offrit galamment sa main à madame Martin, tout comme si elle n'eût pas fait semblant de vouloir se trouver mal, et il la reconduisit jusqu'à la porte;

— A nous deux maintenant, drôle ! s'écria M. Martin. Gomment , faquin, lu n'es pas au service de ma femme, et tu lui obéis comme si tu n'avais rien à lui refuser ! Une autre fois, sois moins soumis. Allons, tourne-moi les talons et que je ne te revoie de ma vie !

S'en aller ! Philibert ne demandait pas mieux. S'en aller par la porte sain et sauf, quand il avait cru qu'il ne s'en irait que par la fenêtre ! Il prit la porte sans se le faire dire deux fois.

Tout n'était pas fini. M. Martin s'était marié, comme on se marie si souvent j tout uniment pour prendre femme. L'empire de l'hymen abonde en sires de Franc-Boisy. On lui avait montré une jeune fille , jolie, bien tournée* qui

baissait les yeux et possédait des cheveux superbes ; on lui avait dit : «Elle a près de votre château une ferme qui rapporte 40,000 francs de rente. La ferme est un bon parti pour le château ; mariez-les, mariez-vous. » Et le château avait épousé la ferme. Mais dans la pratique, la jeune fille, la ferme , madame Martin déploya une avarice de la plus rare distinction. A côté d'elle Harpagon était un prodigue. A cette lésinerie sans pareille elle joignait une sensibilité beaucoup trop développée pour un mari.

L'harmonie ne régna pas longtemps dans le ménage. Madame Martin chercha des consolations étrangères, et le nombre des consolateurs menaçait de s'étendre à l'infini lorsqu'à son tour Philibert était entré en lice. Cette dernière preuve de sensibilité inquiéta M. Martin ; il crut le moment venu de donner une leçon aux élans d'un trop tendre cœur.

Son plan combiné, arrêté, il alla trouver la fragile madame Martin :

— Madame , lui dit-il, je ne suis pas un de ces maris à. préjugés ridicules qui ne permettent pas à leurs femmes la plus légère distraction ; mais j'ai une manie, respectez-la; moi, je respecte bien la vôtre: je ne puis supporter auprès de vous que des gens riches , élégants ; je ne tiens pas à la naissance , mais j'ai horreur de la valetaille. La livrée, voilà la seule objection que j'aie à faire à votre dernier... choix. L'objection n'est pas radicale ; je n'aimerais pas à contrarier vos inclinations. Acceptez le compromis que je vous propose, et nous serons satisfaits l'un et l'autre. Ce garçon de tout à l'heure, vous savez, il faut l'élever jusqu'à vous, jusqu'à nous; il faut le doter, lui donner les moyens d'acheter un habit noir, lui faire une position, et alors, libre à vous de le recevoir sans vous compromettre, sans froisser mon dada, en y -mettant toutefois les ménagements et les égards usités en pareille con-

DE L'OPÉRA 2il

joncture... Est-ce dit?... Allons, je vois avec plaisir que nous nous entendons... vous avez hâte de réparer les torts de la fortune envers un brave serviteur... Finissons... Je ne vous demande plus qu'une grâce : ne revoyez pas, jurez-moi de ne pas revoir M. de Saint-Philibert... avant d'avoir régularisé le contrat; je vais vous envoyer votre notaire.

M. Martin partit.

Plaisantait-il? parlait-il sérieusement? Madame Martin se persuada bientôt qu'il plaisantait, et elle s'estima fort heureuse qu'il bornât sa vengeance à cette plaisanterie. Seulement, elle eût voulu protester contre l'épithète de laquais qu'elle considérait sincèrement comme une indigne calomnie jetée à la face de Philibert; mais M. Martin ne lui en avait pas laissé le temps. Elle se remettait peu à peu de la chaude alarme par laquelle elle venait de passer, lorsque son notaire entra, grave comme un testament et poli comme un héritage. Me Laubry lui apportait à signer l'acte demandé par M. Martin : c'était une donation de 100,000 francs à un sieur Philibert Delorme, pour services rendus. Évidemment Me Laubry ne savait rien ; il ignorait, à n'en pas douter, la nature des services rendus ; on lui avait commandé un acte, il l'avait fait ; on lui avait dit de l'apporter immédiatement, il l'apportait immédiatement, en notaire ponctuel qu'il était, sans témoigner le moindre étonnement , la moindre curiosité. Madame Martin trouvait que la situation commençait à se compliquer. La présence du notaire l'effraya; elle trembla pour ses écus, ses chers écus, aussi chers, plus chers cent fois que son cher Philibert. Cependant elle signa, persuadée que M. Martin, qui connaissait son faible , se vengeait en continuant la mystification, mais persuadée aussi que, mystification ou leçon, il ne pousserait jamais les choses jusqu'à la perte d'une somme si considérable.

Madame Martin se trompait. Quelle ne fut pas sa douleur lorsque, à quelques jours de là, Philibert, en grande tenue d'amoureux, vint exprimer sa reconnaissance à sa généreuse bienfaitrice. Au milieu des tendres épanchements de son bonheur, il laissa échapper le secret de sa domesticité passée. A cet horrible aveu, l'infortunée Martin se trouva mal, mais mal pour tout de bon. Un laquais, passe encore à la rigueur; mais un laquais qui lui coûtait 100,000 francs! C'était bien le cas, pour cette harpagonne, de tomber en syncope, et peu s'en fallut même qu'elle ne mourût de rage et de chagrin. Mais les maladies sont ruineuses; les Pompes funèbres n'enterrent pas pour rien, et madame Martin consentit à vivre pour ne pas grever sa succession des comptes de l'apothicaire et du médecin, et des frais d'un enterrement de cinquième classe. Elle ne revit jamais Philibert.

» Quant à M. de Saint-Philibert, ajouta Jarry, depuis sa bonne fortune il est devenu un de mes habitués : un homme qui tombe tout à coup à l'orchestre de l'Opéra, sans que personne le connaisse , je le défie de garder longtemps l'incognito ! J'ai bientôt su la vérité; mais je lui ai promis le secret, et je le tiendrai jusqu'à son dernier billet de mille. »

M. de Saint-Philibert a pris une favorite à l'Opéra, mademoiselle B..., une des plus jolies coryphées du ballet. Mademoiselle B...> par malheur, a moins d'esprit que de beauté, et semble prédestinée à certaines aventures; mais elle s'en tire si heureusement, elle a une chance si marquée, qu'elle n'a jamais eu à se repentir d'une seule de ses imprudentes bévues.

Il y a deux ou trois ans, sa femme de chambre ouvre la porte de son appartement :

— Un jeune homme, lui dit-elle , veut absolument voir mademoiselle.

*- Comment est-il, ce jeune homme?

— Fort bien, mademoiselle. Il tient un écrin à la main.

— Un écrin ! Faites entrer, Joséphine.

Le jeune homme entre; il a une jolie figure, d'excellentes manières, et, de plus, il est effectivement porteur d'un écrin qui renferme une parure du plus grand prix. Au bout d'une heure , il se retire.

Dans la journée, lord John *?* vint rendre visite à mademoiselle B... Milord avait un goût prononcé pour mademoiselle B...; mais, parlant difficilement le français, il avait cru devoir employer près d'elle une langue à la portée de toutes les filles d'Eve, la langue du diamant. La veille il était passé chez Janisset; il avait choisi pour l'objet de sa flamme une parure d'une éloquence victorieuse, d'une éloquence de dix mille francs, en recommandant qu'on la lui portât le lendemain, avec sa carte, et il venait savoir si la déesse avait trouvé le présent de son goût.

Aux premiers mots de lord John : — Je suis volée ! s'écrie mademoiselle B...

— Yolée! répète l'Anglais, qui ne pouvait attacher au mot la même signification que mademoiselle B...; volée! Son français n'allait pas si loin : il lui fut impossible de trouver un seul mot de plus; mais il retrouva chez son bijoutier une autre parure que, celte fois, bien innocemment, il prit la précaution d'apporter lui-même.

Une femme d'esprit ne s'en fût pas si bien tirée.

Commencée sous de si généreux auspices, la passion de lord John ne s'est pas ralentie; elle a résisté à maintes philibertines connues; elle dure encore, malgré les calomnies un peu épicées que mademoiselle C..., candidate au cœur et aux guinées de lord John, n'a pas épargnées à mademoiselle B..., sa meilleure amie. Mademoiselle B... n'a-t-elle pas été accusée sourdement de servir tous les matins à lord John

IVi PETITS MÉMOIRES

un peu de mort-aux-rats dans sa tasse de thé? [I est vrai que, comme circonstance atténuante, on ajoutait qu'il avait fait un testament en faveur de sa sylphide; mais l'héritière in partibus en a été pour ses frais d'imagination et d'empoisonnement. Lord John ne s'était jamais mieux porté que depuis qu'il était au régime de mademoiselle B..., et il ne s'était pas laissé induire en testament.

Mademoiselle B... est la coryphée la plus riche de l'Opéra, en espèces et en aventures; tout lui réussit; elle s'enrichit là où elle devrait se noyer ; elle se jetterait d'un cinquième étage qu'elle tomberait sur un lit de roses et de banknotes. Il est juste de dire qu'elle a de la corde de pendu dans sa poche, de la vraie corde de vrai pendu ! Mais elle n'est pas la seule qui en possède ; à l'Opéra, tout le monde a de la corde de pendu ; seulement on en a plus ou moins, selon ses moyens.

Un jour, un machiniste disparut : on le chercha au cabaret, il n'y était pas. Un machiniste qui disparaît et qu*on ne retrouve pas au cabaret, c'est inquiétant, si inquiétant qu'on en parla quarante-huit heures; après quoi, personne n'y pensa plus. Mais il avait encore un moyen de faire parler de lui. Tout à coup, on se plaignit d'une odeur infecte qui s'échappait du troisième dessous : on crut à un chat mort , on se livra à d'activés recherches, et, au lieu d'un chat mort, on trouva un machiniste pendu. Pendu! quelle chance... pour les survivants ! Le pendu tenait à un fil, à l'Opéra on sait qu'un fil est une corde ; tout le personnel se jeta sur l'instrument du supplice avec fureur, avec passion, avec rage. Chacun, chacune en voulut un morceau. Un garçon de théâtre intelligent vendit plus de cent mètres de corde de pendu : c'était comme la canne de Voltaire à Ferncy, quand il n'y en avait plus, il y en avait encore, il y en avait toujours. Mademoi-

selle B..., il faut le croire, se fit servir une des premières, et eut un morceau de la vraie corde, voilà comment s'explique son bonheur constant, insolent. Si la corde de pendu ne prête pas de l'esprit à ceux qui en manquent, c'est un talisman qui répare les bévues commises par les sots. La corde de pendu n'a pas le don de faire d'une mère d'Opéra une mère comme une autre; mais, dans les moments difficiles , elle vient au secours de la fille : mademoiselle B... en sait quelque chose.

Notre bienheureuse coryphée était affligée d'une mère; quelle mère ! rapace comme on ne l'est pas, ou plutôt comme on l'est dans les parages de la maternité dansante, vivant au milieu du luxe, mais ne s'y étant jamais acclimatée, incapable de résister à la tentation d'une pièce de vingt francs, jouant à l'occasion des tours d'escamotage qui eussent conduit la mère et la fille en police correctionnelle, si la corde de pendu ne les eût sauvées.

Un 1er janvier quelconque, en l'absence de lord John, mademoiselle B... avait invité quelques amis et amies à souper. Le souper avait été commandé chez Chevet. Mais l'argenterie? où prendre l'argenterie? Celle que lord John avait commandée pour mademoiselle B... chez Storz et Mortimer n'était pas encore arrivée, et mademoiselle B... avait un dégoût prononcé pour l'argenterie de Chevet, une argenterie qui sert à je ne sais qui, disait-elle ; et puis Amanda avait une si riche vaisselle ! Félicie était si hère de ses vingt mille francs d'argenterie ! Dans sa détresse, mademoiselle B... eut recours à son Arthur , l'Arthur du jour.

— Votre père , mon cher Arthur, lui dit-elle, regorge de ce qui nous manque à vous et à moi; empruntons-lui pour une nuit ses plats, ses couverts, sjbs seaux en argent ciselé, il n'en saura rien. Adressez-vous à son maître d'hôtel,

au vieux Simon ; il vous a vu naître , il ne vous refusera pas. Une nuit est si vite passée , et vous m'aurez rendue la plus heureuse des femmes. Demain, avant huit heures du matin, le tout sera fidèlement réintégré au domicile paternel. C'est convenu, n'est-ce pas? Merci, mon petit Arthur, mille fois merci. Vous êles un amour.

Tout se passa suivant les vœux de mademoiselle B... La vieille et magnifique argenterie de famille fut apportée chez la danseuse. Le souper fut délicieux; la Guimard n'en donnait pas [de plus fin au prince de Soubise. On joua, on dansa, on se grisa un peu/et Arthur s'endormit du sommeil du juste.

Le lendemain il se réveilla tard : le juste se réveille tard quand il a trop soupe la veille. Le vieux Simon attendait son réveil avec impatience ; l'argenterie n'était pas encore rentrée au bercail. Arthur se rendit chez mademoiselle B... pour la gronder et presser le retour des plats et des couverts. Mademoiselle B... était déjà levée, fraîche et jolie. On n'eût jamais reconnu la coryphée qui avait passé la nuit à déguster la cave et les produits culinaires de Chevet.

— Et l'argenterie de mon père? demanda vivement Arthur.

— Elle n'est plus ici, mon petit Arthur.

— Où est-elle?

— Chez ma tante,

— Votre tante?

— Au mont-de-piété, si vous aimez mieux. Ce matin on est venu toucher V addition du souper : je n'étais pas en fonds; le garçon de Chevet ne voulait pas attendre. Pour payer le contenu^je me suis séparée du contenant ; mais voici la reconnaissance. J'ai reçu 8.000 francs, j'ai payé

le souper; le reste est pour le garçon et pour mes étrennes. Embrasse-moi, mon petit Arthur, et pardonne à ton Aglaé.

Arthur pardonna, les Arthurs pardonnent toujours, mais ils n'ont pas toujours 8,000 francs disponibles et tout prêts à retirer du mont-de-piété une argenterie de famille. Arthur fut obligé de tout avouer à son père, qui s'exécuta, non sans avoir été tenté de porter plainte contre les coupables, ou plutôt contre la coupable , car il n'y en avait qu'une seule, et ce n'était pas Aglaé.

La maman B..., dans le silence du cabinet, et sans en rien dire à sa fille, avait conçu, mûri et accompli ce tour d'adresse ; elle ne l'avait prévenue qu'à son retour du montde-piété.

La corde de pendu avait encore une fois sauvé la mère et la fille; mais gare la récidive : tant va la corde au montde-piété qu'à la fin elle s'use 1

Page 1