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CHAPITRE XX

Le dernier danseur. — La ligne droite et la ligne courbe. — Carlotta Grisi. — Quitte la danse, mon enfant. — Danse, danse, Carlotta. — Carlotta et Cerrito à la Scala. — L'échelle d'une danseuse. — Madame Perrot. — Danseur qui veut rentrer à l'Opéra. — Fée des pieds aux mains. — M. et madame Perrot au théâtre de la Renaissance. — Opéra-ballet. — Madame Perrot chante et danse. — Madame Perrot fait place à Carlotta Grisi. —Début dans la Favorite.— Giselle. — Comment ou monte et comment on répète un ballet. — L'auteur du scénario. — Quelques lignes empruntées à un scénario. — Le maître de ballet à l'œuvre. — Le musicien. — Répétition. — M. Coralli. — Droit du maître de ballet et bien d'antres droits. — Un directeur qui prend feu comme une allumette chimique. — La diplomatie s'est réfugiée chez les danseuses. —De la danse au point de vue du mariage. — Jadis et aujourd'hui. — Le danseur Pécourt. — Un faune de qualité.

Le dernier homme à qui il ait été pardonné de danser, Perrot le laid, dont la figure a sauvé les jambes, ne pouvait se consoler d'avoir été banni de l'Opéra. Il voulait, il lui fallait une restauration à tout prix : pour un an de restauration, il se fût vendu, donné au diable.

La géométrie prétend que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre. Pour certains cas, la géométrie peut avoir raison ; mais de l'Opéra à un danseur disgracié, je soutiens que c'est la ligne courbe qui est le chemin le plus court. En fait de danse, Perrot était un géomètre de première force, et il cherchait le chemin détourné, souterrain par lequel il devait rentrer à l'Opéra

Au milieu do ses courses vagabondes, il avait rencontré une jeune fille qui portait glorieusement déjà un nom illustre dans les arts. Dès sa première enfance, Carlotta Grisi chantait et dansait. Sa voix n'était pas moins légère que sa personne.

— Quitte la danse, mon enfant, lui disait Malibran, quitte la danse; travaille le chant, tu as de la voix, tu auras du talent, tu me remplaceras.

— Danse, Carlotta, danse, ripostait le maître de ballet, tu es trop jolie pour te faire chanteuse ; il y a. déjà deux Grisi qui chantent, tu seras écrasée par la comparaison et plus tard par le souvenir. Danse, ma fille ; Taglioni ne vole plus que d'une aile, et Fanny Essler vieillit.

Carlotta avait au fond du cœur une secrète préférence pour la danse. A la Scala de Milan, elle n'avait guère plus de cinq ans, et déjà elle vivait et faisait vivre sa mère de son jeune talent, et à cinq ans en chantant on meurt de faim. A la Scala, il y a deux corps de ballet: un corps de ballet de jeunes filles et un «orps de ballet d'enfants. A dix ans, Carlotta était première danseuse parmi les enfants, tandis que Cerrito était première parmi les jeunes filles.

Lorsqu'elle rencontra Perrot, Carlotta ne donnait encore que des espérances. D'un seul coup d'œil, Perrot vit ce qu'elle pouvait devenir un jour, tout le parti que son ambition pouvait tirer d'un talent qui ne demandait qu'à être développé. De son côté, Carlotta sentait tout le prix d'un pareil maître; mais le maître voulait quelque chose de plus qu'une élève. Il voulait une femme; Carlotta se sacrifia à son art, à son avenir. Il fut convenu qu'on s'épouserait sérieusement, l'année prochaine... un jour; en attendant on se maria provisoirement, et Carlotta prit le nom de madame Perrot.

Perrot avait enfin trouvé son chemin de traverse. Grâce à Carlotta, les kilomètres qui le séparaient de l'Opéra s'évanouissaient à vue d'œil.

Il faut entendre Carlotta raconter quelle vie elle menait avec Perrot. L'amour y tenait une bien petite place. C'était un singulier ménage : on travaillait le jour, on travaillait la nuit. Le maître avait un but que le mari ne songeait pas à contrarier, et l'élève rêvait tout bas la gloire, la fortune et surtout... la liberté. Nos deux tourtereaux ne perdaient donc pas à s'aimer un temps qu'ils pouvaient employer plus utilement, à ballonner.

Tout en se livrant à une danse forcenée, Carlotta n'avait pas abandonné le chant. Elle chantait pour se reposer, car il faut toujours que Carlotta fasse quelque chose; elle n'a rien d'une danseuse: ni la paresse matérielle, ni la fainéantise intellectuelle, ni les petitesses, ni les jalousies. Elle s'occupe toujours; quand elle ne danse pas, elle chante; quand elle ne chante pas, elle exécute un de ces mille ouvrages à l'aiguille dans lesc^iels elle excelle. On ne croirait pas qu'une femme qui se sert si bien de ses pieds, se servît si adroitement de ses mains. Carlotta est une fée depuis le ♦ bout des orteils jusqu'au bout des doigts, une bonne petite fée qui a toujours du cœur et du dévouement au service de ses amis.

Perrot tenait beaucoup à ce que son élève reçût les leçons des meilleurs maîtres de chant. Quoique danseur, il était dilettante; sans être exclusif, il voulait bien reconnaître quelque mérite aux chanteuses.

Le temps approchait où le ménage Perrot allait recueillir le prix de ses fatigues, de son courage et de ses talents. Un homme nouveau, directeur plein d'audace, Anténor Joly, régnait au théâtre de la Renaissance et éprouvait le besoin

de se signaler par quelque tentative hardie, excentrique. Une danseuse qui chanterait et danserait dans la même pièce, devait plaire à son esprit aventureux. Carlotta dansa, chanta devant Anténor Joly, qui, ravi, émerveillé, décida qu'elle chanterait et danserait devant tout Paris.

Tout Paris, en effet, se précipita à la Renaissance pour voir et entendre madame Perrot dans les Zingari. Perrot recueillit sa bonne part dans les bravos. Il ne restait plus que quelques kilomètres entre l'Opéra et lui.

Taglioni avait pris du service dans le pays des roubles, Essler dans le pays des dollars ; Lucile Grahn avait mal au genou. L'Opéra était veuf; sa première danseuse s'appelait Pauline Leroux; la place était vacante. Plongé dans son ad~ miration pour le chant, M. Pillet ne s'apercevait de rien ; le succès de madame Perrot n'avait pas pénétré jusqu'à lui, Mais à la direction des Beaux-Arts, on était moins aveugle ; le chef du bureau des théâtres, un Perrot aussi, poussé peutêtre par une secrète sympathie pour sa charmante homonyme, avait parlé d'elle à M. Pillet, et elle avait été engagée à des appointements assez modestes. Elle débuta par un pas de deux avecPetitpas, dans le second acte de la Favorite, et les applaudissements qu'elle recueillit firent sur madame Stolz le même effet que les lauriers de Miltiade avaient fait sur Thémistocle, ils l'empêchèrent de dormir; mais il était trop tard, l'engagement était signé.

Perrot triomphait, moins cependant qu'il ne l'avait espéré : il était rentré à l'Opéra, mais à la suite ef comme appoint de Carlotta ; mais il n'avait pu parvenir à se faire engager lui-même. On lui avait bien promis que peut-être il monterait un ballet; mais Carlotta avait repris sur l'affiche le nom de Carlotta Grisi, qu'elle ne devait plus quitter.

Perrot ne tarda pas à voir s'évanouir tout à fait la restauration qu'il avait rêvée.

Théophile Gautier avait écrit son délicieux libretto de Giselle ; M. Coralli fut chargé de le mettre en scène. Quel coup de foudre pour Perrot !

Peu de personnes savent comment on monte ni comment on répète un ballet.

Le librettiste fait son scénario. Quand il se nomme Gautier, malgré la forme aride qui lui est imposée, il trouve moyen d'y semer de l'esprit, de la fantaisie, des idées, du style. — Lisez Giselle.

Quand il ne s'appelle pas Gautier, voici ce qui s'écrit:

LE THEATRE REPRÉSENTE LA VILLE d'aNDRINOPLE.

(( Une marche se fait entendre, et l'on voit sortir d'une riche litière le pacha de l'île de Gos, » dont sans doute Andrinople est la capitale ou tout au moins la voisine.

« Seyd-Pacha est un vieillard usé, blasé, puissamment riche : il veut renouveler son harem; il regarde les esclaves en connaisseur. Les marchands, pour séduire le riche amateur, font danser devant lui les femmes de tous les pays. »

Peste! quel corps de ballet!

« Mais le pacha reste insensible; rien ne lui plaît : l'une est trop grasse, l'autre trop maigre...

»... Le corsaire jure à Médora de l'enlever au vieux maître qu'on veut lui donner; il jette de l'or aux jeunes aimées. »

Des aimées à Andrinople ! pourquoi pas des bayadères? Toutes les danseuses ne sont pas indistinctement des aimées. Il n'y a d'aimées qu'en Egypte, comme il n'y a de baya-

dères que dans l'Inde. Mais le ballet n'y regarde pas de si près.

« Conrad la rassure : il la fera rnne de ces lieux souterrains, comme il est lui-même roi des mers et de leurs parages. — Mais pourquoi, lui dit Médora, un si terrible élat? pourquoi toujours la mort dans le cœur et le poignard à la main?

» Conrad lui répond que pour elle il peut renoncer à tout, à sa gloire sauvage, à ses richesses qu'il augmente chaque jour

» Le pacha tient son lit de justice, entouré de ses grands dignitaires. »

Et moi qui croyais que les rois de France tenaient seuls autrefois des lits de justice dans leurs parlements! Cet estimable et blasé Seyd-Pacha est venu fort à propos me faire rougir de mon ignorance. Désormais je saurai que les pachas de l'île de Cos tiennent des lits de justice, ni plus ni moins que des rois de France, et qu'ils les tiennent dans des kiosques élégants.

« Seyd-Pacha fait approcher Médora : — Choisis entre mon trône, ma main et la vie de celui que tu aimes! lui dit-il. »

0 digne frère de Shahabaham, tu n'as pas de trône à donner ; tu n'es pacha de l'île de Cos que pour le compte du sultan ; et si tu avais un trône, tu ne serais pas assez niais pour vouloir le partager, de force même, avec la Rosati. Ne serait-il pas infiniment plus simple de faire couper la tête à Conrad ?

« On voit entrer de jeunes aimées (encore !), puis des thuriféraires portant des cassolettes de parfums... »

Des thuriféraires ne peuvent pas porter des parfums ; ilij n'en peuvent porter qu'un seul, de l'encens : en latin 2AwsB encens; ferre, porter. Des thuriféraires qui porteraient des pastilles du sérail ne seraient plus des thuriféraires* Quand les pommiers portent des oranges, ils deviennent der orangers !

Tous les ballets sont pleins de naïvetés pareilles, écrit» dans ce style incomparable : àb uno disce omnesy et celai fait 10,000 francs de recette tous les soirs !

Le livret, fait et parfait, est remis aux mains du maître del ballet, qui le lit, l'étudié, se pénètre de toutes les beautés! qui y sont plus ou moins cachées, et le remet au musicien l chargé de faire la musique, qui à son tour le lit, l'étudié, et se repénètre de toutes les beautés qui y sont plus ou moins cachées. Cette double lecture terminée, on procède à une | troisième lecture publique et destinée aux oreilles, aux jambes et aux pieds des premiers sujets jouant un rôle dans l'œuvre chorégraphique.

Le maître de ballet s'est déjà entendu avec le musicien ; ils se sont mis d'accord sur le nombre de mesures qu'aurait chaque scène, combien de six-huit, de six-quatre, de deuxquatre...

Le jour de la répétition arrivé, le maître de ballet développe ses talents. Il commence par mimer lui-même, tout seul, la scène ou une partie de la scène, tout en entremêlant ses gestes de ce charabia chorégraphique qui ressemble tant au langage des nègres.

Supposez une prison, dans laquelle sont renfermées de jeunes captives en robes de gaze. Entre un pantalon collant sous la forme d'un jeune homme, une des captives se détache du groupe de ces infortunées, et s'adressant au pantalon collant, c'est M. Coralli qui parle :

!y — Moi... vous... je vous en prie (les yeux au ciel) elles... «toiles... (regardez, Sidonie, Félicie, Caroline) moi... (le pied 'wd avant)... nos fers... (les mains en croix)... brisez-les... x(;décroisez vivement les mains, regardez tendrement le pantalon collant et attendez).

Si la jeune captive n'était pas muette, elle dirait : — Pantalon collant, tu dois avoir un cœur sensible : nous sommes de pauvres femmes, délivre-nous de cette horrible prison ; nous n'avons rien à te donner, mais compte sur notre reconnaissance, ô pantalon collant!

Vous comprenez et vous jugez tous les jours à quels élans passionnés peut s'élever une danseuse passionnée à laquelle le passionné Coralli a insufflé geste par geste un rôle si passionné.

M. Coralli était un maître de ballet de Ta vieille roche : il tutoyait et rudoyait ses esclaves. Les colères de M. Coralli sont restées célèbres. Il menait à la baguette son régiment de danseuses : il prélevait bien de temps en temps, en son temps, le joli droit du seigneur. Hélas! combien la danseuse en a-t-elle à payer de ces jolis droits du seigneur? Maître de ballet, maître de danse, danseur, auteur, directeur, ami du directeur, avant-scène! Pauvre femme ! que de sacrifices pour un engagement, et souvent un rôle !

Ne croyez pas que les chanteuses aient une meilleure condition et qu'elles échappent à cet imprescriptible droit du seigneur. J'ai connu un directeur, je lui rendrai le service de ne pas soulever le voile de son incognito ! j'ai connu un directeur qui, pour le tutoiement et tout ce qui s'ensuit, comme dirait M. G. Benedit, rendrait des points à dix maîtres dé ballet. C'était pire qu'une allumette chimique : il prenait feu rien qu'en regardant. Son cabinet où il donnait

ses audiences jouissait de la même réputation que l'aiitre| Minolaure.

Une chanteuse, plus intrépide que les autres, s'aventi dans cet antre plein de périls. Pour la séduire, le Minotai tira de son répertoire les plus voluptueuses agaceries. Frl inutiles! Isabelle lui opposa une résistance que, plus tar] imita Sébastopol, mais avec moins de succès. Vaincu, monstre fit comme les Parthes, qui lancent en fuyant il dernier trait : il ouvrit violemment la porte, et d'une vo| éclatante: — Mademoiselle, s'écria-t-il, sortez d'ici : quai on a aussi peu de talent que vous, il faut être bien hard| pour demander à jouer le rôle de mademoiselle *** dans les ..|

Isabelle s'échappa en riant aux éclats. Rire, c'était venger. Raconter, c'était se venger deux fois.

L'obligation de se défendre sans cesse contre le pré I lèvement de cette dîme personnelle que chacun se croit ei droit d'exiger des danseuses et des chanteuses, développi| chez elles un rare talent de diplomatie. Les danseuses, surj tout, sont les premiers diplomates du monde.

Une danseuse qui veut arriver n'arrive qu'à force de di-l plomatie. Elle a des amis à ménager, des ennemis à ramener, des rivales à éclipser. D'abord elle ne demande qu'à briller, plus tard elle veut briller seule; elle flatte les journaux et visite les journalistes; fait de petits présents aux maîtres de ballet, qui ne se payent pas toujours de cette monnaie-là; sourit et tend la main aux abonnés, qui ne se contentent pas de si peu; pour obtenir un pas, un rôle, elle pénètre jusqu'au ministre; elle irait plus haut, s'il le fallait. Le grand art de la danseuse est de promettre beaucoup, de tenir peu; de louvoyer à travers cette haie de protecteurs intéressés, d'applaudisseurs qu'il serait dangereux de jouer et trop cher pour apaiser ensuite.

Dans ces négociations, il lui arrive parfois de trouver son maître, de subir la loi au lieu de la faire ; mais elle n'avoue pas quels trésors de diplomatie, sans compter le reste, elle a dépensés à la poursuite de ses plus beaux triomphes.

La diplomatie de la danseuse ne recule devant aucun sacrifice : elle promet le mariage ; au besoin elle se marie avec n'importe qui, si n'importe qui peut sur l'heure même lui être bon à quelque chose. Elle se marie avec la pensée secrète qu'on se sépare plus facilement encore qu'on ne se rapproche ; que dans la danse comme en politique, on ne se gêne pas pour renverser le piédestal devenu inutile. Ce que les danseuses épousent le plus aujourd'hui, ce sont des danseurs. La danseuse mariée est une anomalie ; elle a beau se démarier, le mariage originel ne s'efface jamais. Mais les petits ménages entre camarades de danse ont beaucoup diminué et même presque entièrement cessé. A leur tour, la familiarité, le tutoiement tendent à disparaître tout à fait. M. Petitpas, qui conserve les traditions d'il y a vingt ans, est le seul danseur qui tutoie encore tout le monde ; malheureusement Mi Petitpas n'est pas immortel, et quand il sautera son dernier pas, le tutoiement rendra son dernier soupir.

Les Camargo, les Salle, les Guimard auraient plutôt songé à se faire chanteuses qu'à se marier. Cette horreur du mariage légitime n'excluait pas certaines bontés pour certains camarades en renom, bontés qui, en ce temps-là, ne tiraient point à conséquence ; cependant, quand les bontés se prolongeaient^mtre mesure, le grand seigneur ou locataire en titre faisait bâ tonner son rival. Ces habitudes de justice dislributive n'effrayaient et n'arrêtaient personne. Les auteurs, les acteurs disputaient les actrices aux gens de cour; quelques-uns même, plus intrépides, se targuaient ouvertement des faveurs qu'ils avaient reçues.

Le comte de Choiseul soupçonnait Pécourt, danseur trèsaimé, fort à la mode, de lui voler la moitié, les trois quarts d'une jeune beauté chorégraphique qu'il se plaisait à protéger, et, en attendant la bastonnade, il ne laissait échapper aucune occasion de le blesser, de le tourner en ridicule. Pécourt, jouant un rôle de colonel, se pavanait dans un resplendissant uniforme ; survient M. de Choiseul , il avise Pécourt :

Corbleu ! monsieur du corbeau, Que vous êtes joli, que vous me semblez beau!

s'écrie— t— il ; qui diable, mon pauvre Pécourt, t'a affublé de la sorte? quelle horrible défroque? dans quel régiment, dans quel corps sers-tu donc, Pécourt?

— Dans le même corps que vous , monsieur le comte, repartit hardiment le danseur.

Cent ans plus tard, les jeunes seigneurs, les gens de cour n'encombraient plus la scène de l'Opéra pendant la représentation; vers la fin de la restauration, ils furent même bannis des coulisses et condamnés à laisser le champ libre aux Pécourts et autres sylphes. Le vicomte Sosthène de la Rochefoucauld, intendant général de l'argenterie, des menus plaisirs et de la chambre du roi, supprima toutes les entrées sur le théâtre.

A l'une des représentations qui suivirent cet arrêté draconien, la loge des gentilshommes de la chambre remarqua un faune nouveau qui ressemblait fort à Pun des leurs. La ressemblance était si extraordinaire, qu'ils n'en furent pas seuls frappés ; d'autres aussi voulurent savoir quel était ce faune assez heureux ou assez osé pour ressembler trait pour trait à un gentilhomme de la chambre. Le directeur Lubert, interrogé, prié de révéler le nom de cet impertinent

josie, regarde le faune en question, le regarde une fois, leux fois, trois fois, et il n'est pas plus avancé la troisième

Itois que la première. 11 ne connaît ni ne reconnaît ce nouveau pensionnaire. Il retourne au théâtre, saisit le faune au passage et l'interpelle assez brusquement. Sans s'intimider, le faune se penche à l'oreille du directeur, et aux premiers mots qu'il entend, le directeur ôte son chapeau, salue respectueusement le faune, et ils s'éloignent ensemble.

Ce faune étrange ne reparut pas à l'Opéra. Son apparition, sa ressemblance intriguèrent tout le monde. Quant à la ressemblance, la chronique de l'Opéra prétendit qu'elle n'avait rien d'extraordinaire, bien qu'elle dépassât celle des Ménechmes ; que le faune avait ses raisons pour ressembler au duc, et qu'enfin le faune et le duc n'étaient qu'une seule et même personne. A l'appui de son dire, la chronique ajoutait d'assez victorieuses explications.

Le coup d'État de M. de la Rochefoucauld avait fait bien des mécontents, mais il avait exaspéré le duc de... Le duc était amoureux d'une naïade cruelle (il y en avait alors) et jaloux d'un faune. À l'idée que la naïade et le faune allaient se voir, se parler en toute liberté; à l'idée qu'il était banni du seul lieu où il pût attendrir et surveiller son inhumaine, le duc, devenu ivre, fou de jalousie, avait corrompu le maître de ballet, corrompu le maître tailleur, corrompu le régisseur! il avait trompé l'œil de la mère Crosnier! et, couronné de roses, vêtu d'une tunique de gaze, il était entré en scène sur les pas de sa naïade : il devait se confondre, se perdre dans la foule des autres faunes ; mais l'amour, la jalousie l'avaient poussé au premier rang, et il avait été reconnu...

Amour! amour! quand tu nous tiens, On peut l)ien dire : Adieu , prudence !

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