CHAPITRE XXI
Poultier. — Encore un élevage de ténor. — Le ténor perd son éleveuT. — Guillaum Tell, Poultier et Marié. — Retraite définitive de M. Duponchel. — La montagm en travail... — Les procès de M. Pillet. — Ses œuvres dramatiques. — Tra vaux épistolaires. — Catilinaire, philippique, ou guillaumique. — Réponse Guillaume. — Trois phrases en deux cent vingt-sept mots et douze cent cinquante lettres. — Rrouart. — Récio. — Roissy. — Sara. — Un quatrain — Manie de Sara. — M. Taillade.— Comédie. —Tragédie. — Mort.
Mario et mademoiselle Heinefetter, inventés par M. Duponchel, avaient été congédiés par M. Pillet. Bestait encore Poultier, ce tonnelier de Rouen que M. Duponchel était allé pêcher dans une cave, et dont il avait entrepris la métamorphose pour la plus grande gloire de l'Opéra.
La métamorphose n'était pas facile. Poultier avait tout à apprendre : il ne savait ni parler, ni marcher, ni s'habiller, ni manger, ni se ganter ; ce n'était pas un homme, c'était une voix. Cette voix , M. Duponchel la confia à Ponchard. Pour la toilette, il mit Poultier entre les mains de son fidèle Hyacinthe, qui lui donna les meilleures habitudes et les principes les plus solides, et toute espèce de brosses à dents et à ongles. Poultier eut bientôt une garde-robe convenable, des bottines vernies aux pieds, des gants aux mains, une raie au milieu de la tête et de petites moustaches sur la lèvre. Il ferraillait avec Gatechair, dansait avec Corail i ; déclamait avec Michelot , chevauchait avec
\Latry, dans ses moments perdus roucoulait avec Ponchard, 3t le soir, il terminait sa journée au café Anglais. Le dîner ju café Anglais faisait partie du système d'éducation de M. Duponchel. Le directeur exigeait que le ténor ne se permît jamais le moindre repas à quarante sous, comme portant (atteinte à la voix du chanteur et à la dignité de l'homme. Ajoutez à cela quelque argent de poche, ses entrées à la Comédie-Française, un engagement honorable à la fin de son éducation ; ajoutez aussi de, la bonne volonté de sa part, du zèle, de la conscience, et l'on conviendra que Poultier ne devait regretter ni ses muids ni ses futailles.
M. Pillet supprima immédiatement Je manège et l'escrime. Il eût bien voulu renvoyer le tonnelier à ses tonneaux, mais il y avait engagement, et M. Pillet n'avait pas pour habitude de manquer à un engagement. Mais, sans foi dans l'avenir de Poultier, il s'en tint strictement à la lettre du contrat, et le contrat ne stipulant ni bontés, ni faveurs, ni égards, M. Pillet supprima bontés, faveurs, égards, comme il avait supprimé le manège et l'escrime. Honnête ouvrier, Poultier était resté honnête chanteur ; privé de l'appui de son inventeur, de son éleveur, en disgrâce ouverte près de son directeur, traité en paria par tous ceux qui le flattaient la veille, Poultier ne manquait pas de cette intelligence innée qui conseille au plus faible de se soumettre au plus fort : il se soumit et travailla.
Enfin, le grand jour de la grande épreuve arriva. Poultier aborda le rôle de Guillaume Tell : il attaquait le taureau par les cornes. Dire qu'il réussit, ce serait mentir; il triompha de l'indifférence du public, du silence de la claque et des précautions peu rassurantes de la direction. Ce soir-là il y avait deux Guillaume Tell dans les coulisses de l'Opéra : Poultier et Marié; Marié tout prêt à entrer en scène, à rem-
placer Poultier, que sincèrement M. Pillet ne croyait pas capable d'aller jusqu'à la fin du premier acte. Ses prévisions ne se réalisèrent pas : Poultier fut encouragé au pre mier acte, applaudi au second et rappelé au troisième. La camarilla directoriale ne revenait pas de l'exécrable goût du public, qui n'avait jamais fait pareil accueil à madame Stote.
Poultier joua plusieurs fois' Guillaume Tell , plusieurs fois Mazaniello de la Muette de Portici, où il chanta l'air du Sommeil avec une voix et un charme qui ne reconnaissaient ni rivalité passée , ni rivalité présente , et toujours devant 8 ou 9,000 francs de recette, et il en gagnait 12,000 ! Un peu d'aide ! un peu de réclame ! et Poultier devenait une mine d'or pour l'Opéra.
Après dix-huit mois de codirection, M. Duponchel et M. Pillet s'entendaient comme le premier jour, c'est-à-dire pas du tout : il demeurait constant, avéré, que le fauteuil de la direction était trop petit pour deux directeurs. Le 21 novembre 1841, M. Duponchel abandonna à M. Pillet sa moitié de fauteuil , et fit ses adieux aux favorites et autres reines de Chypre.
Dans le courant de l'année 1842, vinrent au monde le Guérillero, opéra en deux actes, et le ballet de la Jolie Fille de Gand. L'auteur des paroles, M. Théodore Anne, esprit sobre, soigneux, érudit, méritait un autre musicien. La partition fit tort au poëme. Depuis la retraite de M. Duponchel» mise en scène, décorations, costumes, répétitions, mille autres soucis de l'administration, retombaient sur M. Pillet seul, mais ne l'absorbaient pas tellement qu'il n'eût encore le loisir de corriger, de remanier les poèmes qu'on lui apportait, et de se livrer à des correspondances publiques et sans fin avec ses amis et ses ennemis.
M. Pillet a été le directeur le plus occupé qui ait jamais existé. Sans revenir sur ses procès contre Duprez, Fanny Essler, Baroilhet, Gard oni et madame Dupont, il a refait jlus d'un opéra et, entre autres, V Étoile de Séville. Cette collaboration désintéressée est consignée en tête du livret de cette étoile, qui fila pour ne plus revenir : « Je proposai mon idée à M. Pillet, dit M. H. Lucas dans une espèce de préface ; il l'accepta, et grâce à ses conseils , à ses soins éclairés , l'idée prit une forme lyrique. »
Quant à ses travaux épistolaires, ce sont, en leur genre, de vrais travaux d'Hercule. M< Pillet a donné à l'Opéra le spectacle d'un directeur toujours sur la brèche, et, malgré son caractère conciliant et facile, toujours militant, s'escrimant sans relâche de la plume contre les moulins à vent qu'il prenait pour des ennemis. M. Pillet était dévoré d'un tel prurigo d'écrire, qu'il a rompu une lance et une plume avec M. Guillaume ; et dans ce tournoi épistolaire , la victoire lui est-elle restée fidèle?
Yoici la lettre et la réponse :
« Monsieur le directeur du journal le
» Depuis quelque temps, une alliance offensive s'est formée contre la direction de l'Opéra entre un prétendu millionnaire bien connu des abonnés de ce théâtre et quelquesunes des publications éphémères qui, indignes de compter parmi les organes de l'opinion publique, spéculent sur le scandale, et ne vivent qu'aux dépens des artistes et des directions théâtrales.
»Après avoirvainement sollicité du ministre une subvention annuelle de 30,000 francs pour établir un Conservatoire de danse dont il se serait réservé la direction , après avoir
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ouvert chez lui, en désespoir de cause, un bal d'enfants du sexe féminin, qui semblait devoir suffire à l'ardeur innocente de sa passion pour l'enseignement de la danse, ce| millionnaire se rabat aujourd'hui sur l'Opéra, et il sollicite la direction de ce théâtre, tout en sachant fort bien qu'elle | n'est pas vacante.
» Gomme on a prétendu que j'allais quitter la direction de l'Opéra par suite d'embarras pécuniaires, comme ce mensonge est colporté de mille parts parles auxiliaires de mon futur successeur, dont l'entrée en fonction serait trèsprochaine, permettez-moi d'employer la voix de votre journal pour faire savoir à ceux que l'on a pu abuser que je ne songe nullement à quitter l'Opéra, que jamais l'Opéra, depuis que j'ai l'honneur de le diriger, n'a éprouvé le moindre embarras pécuniaire; que jamais enfin l'avenir de ma direction ne m'a paru plus satisfaisant qu'aujourd'hui.
» Agréez, Monsieur, etc.
» Léon Pillet. »
Réponse de M. Guillaume :
« Monsieur le directeur du journal le.
» Une lettre de M. Léon Pillet, directeur de l'Opéra, a été publiée dans plusieurs journaux. Je m'y trouve trop clairement désigné pour ne pas attendre de votre impartialité l'insertion d'une réponse.
» Rien n'est exact dans la lettre de M. Léon Pillet, à l'égard de la subvention de 30,000 francs que j'aurais sollicitée
pour établir un Conservatoire de danse. Voici ce qui s'est passé :
» Frappé du sort des jeunes élèves de la danse, placées, par l'organisation actuelle , entre le vice et la misère, j'ai offert au ministre d'acquérir de mes propres deniers un immeuble de 250 à 300,000 francs pour le consacrer à cet usage, ne demandant pour mes avances qu'un intérêt de 4 pour 100. J'ai offert, en outre, de recevoir cent élèves dans cet établissement, dont la direction serait confiée à M. Albert, et de donner aux jeunes élèves les meilleurs professeurs en tout genre, me chargeant personnellement de toutes les dépenses qui pourraient excéder le chiffre de la faible allocation convenue.
» A propos de la direction de l'Opéra, il est vrai qu'avec le concours de plusieurs députés, j'ai présenté au ministre une demande pour être placé à la tête de cette importante administration, mais en cas de vacance seulement. C'est au ministre, dans sa sagesse, à décider si le public prétend avec raison que la succession est ouverte et que l'instant est venu d'y pourvoir.
» Tels sont mes actes, monsieur ; je n'en ai aucun à rétracter. Jusqu'ici, les directions de théâtre avaient été considérées comme un moyen de fortune ; je ne croyais pas que l'on pût me faire un reproche d'en demander une dans un but opposé.
» Quant aux autres insinuations de M. Léon Pillet, je n'y répondrai pas ; elles ne sont pas dignes de figurer dans un débat sérieux, qu'intéresse au plus haut degré l'avenir de notre première scène lyrique.
» Agréez, monsieur, etc.
» Guillaume. »
Cette réponse était convenable, digne, exempte de passion et sans réplique; elle termina le débat.
Je voudrais pouvoir adresser les mêmes éloges à la lettre de M. Pillet. D'abord, au point de vue littéraire, on est en droit d'exiger plus de M. Pillet que de M. Guillaume. Et de quel style, hélas! M. Pillet fait-il preuve dans son réquisitoire? Des phrases interminables, trois phrases encombrées de qui, de que, de dont, surchargées de parenthèses, d'incidents, et qui, à elles seules, ne contiennent pas moins de deux cent vingt-sept mots et douze cent cinquante lettres.
Quant aux assertions personnelles de M. Pillet, je les tiens pour bonnes. On ne doute pas de la parole d'un homme d'honneur. Il ne songe nullement à quitter VOpéra; il s'y trouve trop bien; mais là n'est pas la question.
Jamais, enfin, l'avenir de sa direction ne lui a paru plus satisfaisant.
Je le veux bien. Madame Stolz peut briller à son aise, elle est flanquée de deux grandes chanteuses qui ont nom Roissy, Sara, de cette illustre demoiselle Roissy qui a sur sa compagne l'avantage d'avoir été chantée en quatre vers peu flatteurs :
Vous n'êtes pas sans défauts :
Mais , à part toute louange, Vous chanteriez comme un ange, Si les anges chantaient faux!
Au sein de ces deux talents enchanteurs, la favorite avait une amie sans conséquence, la petite Sara. La favorite était, au fond, assez bonne princesse, quand on ne lui portait pas ombrage. Mais l'amitié de la favorite ne suffisait pas à Sara. Il fallait toujours à Sara un amour partagé ou une grande passion malheureuse ; il lui fallait toujours un
vainqueur à adorer ou un ingrat à pleurer. Elle aimait à étaler au grand jour son bonheur ou son désespoir, à confier aux échos d'alentour ses joies ou ses douleurs. Quand elle n'avait rien à étaler ou à confier, elle inventait, elle était sublime d'imagination, dans la douleur surtout; elle jouait à la ville le rôle d'Ariane avec une vérité, un naturel qu'elle eût mieux fait de réserver pour la scène ; elle voulait se tuer, s'empoisonner, s'asphyxier, se noyer. Mais elle avait beau faire, elle avait beau passer d'Ariane à Niobé, ses fictions n'en imposaient plus à personne, personne ne croyait à son charbon ni à son laudanum.
Je l'avais rencontrée un jour sur le boulevard, donnant le bras à un monsieur que j'avais reconnu peur tenir l'emploi des Napoléon au Cirque-Olympique. Elle semblait rayonnante et fière de l'homme de son choix, lorsqu'à quelques jours de là, je lus son nom dans les journaux, à l'article Décès et Inhumations : Mademoiselle Sara, rue du Faubourg-Montmartre, 34. Telle était son oraison funèbre. Une mort si subite me frappa; je soupçonnai, je rêvai quelque catastrophe, et, poussé par un sentiment de curiosité involontaire, je me rendis rue du Faubourg-Montmartre, 34, et là j'appris que j'avais rêvé juste. Mon songe était sorti par la porte d'ivoire.
Sara s'était énamourée de M. Taillade, artiste à pied du Cirque ; mais M. Taillade ne partageait pas cette passion avec la même exaltation : il était froid, capricieux, fantasque ; il avait ses quarts d'heure d'amour et ses journées de dédain. Le jour où j'avais rencontré les deux amants sur le boulevard, bras dessus bras dessous, il était dans une de ses lunes d'amabilité, qui bientôt avait tourné à la lune rousse, et M. Taillade avait disparu pour ne plus revenir. Sara ne laissa pas échapper une si belle occasion de se li-
vrer aux manifestations les plus attendrissantes; mais on était blasé sur ses pleurs et ses gémissements , ils passèrent inaperçus; c'est alors qu'elle eut recours au poison, un peu moins usé que les larmes. Elle répandit le bruit qu'elle allait se tuer, on se moqua d'elle ; la pauvre fille n'en voulut pas avoir le démenti.
Cette bonne Sara logeait dans un modeste appartement meublé. Elle s'était toujours plus occupée de son cœur que de sa fortune. Sa propriétaire (appelons-la madame Pierre) logeait à côté d'elle; les deux chambres se touchaient, de l'une on entendait très-distinctement ce qui se passait et se disait dans l'autre. Depuis plus d'une heure, madame Pierre entendait Sara gémir, se plaindre ; comme ce n'était pas la première fois, la voisine ne s'en inquiétait guère. Tout à coup sa porte s'ouvre, et Sara, pâle, défigurée, les yeux hagards, se précipite chez elle en criant : — Sauvez-moi, sauvezmoi ! je viens de m'empoisoimer ! Je soutire ! oh ! que je souffre!... Et elle tombe inanimée sur un fauteuil.
Madame Pierre était une bonne femme, peu romanesque, et dont l'intelligence n'allait pas au delà de sa petite industrie. Elle avait assisté à tant de drames larmoyants de la part de sa sensible locataire, qu'elle l'eût vue changée en rivière sans s'en émouvoir outre mesure. L'irruption de Sara dans son domicile lui déplut, elle ne vit là qu'une nouvelle scène de désespoir ajoutée à tant d'autres scènes ; la pâleur de la jeune femme, son accent, ses terreurs ne la convainquirent pas : elle se croyait en présence d'une comédie, et c'était une tragédie sérieuse, un drame, une agonie véritable qui s'accomplissait sous ses yeux. Sara se mourait, et madame Pierre la laissait mourir sans secours; c'était quelque chose d'horrible que de voir cette incrédulité aux prises avec la mort. Cependant Sara eut assez de force, de pré-
sence d'esprit pour mettre la main à sa poche et en tirer un flacon : c'était un flacon de laudanum. Madame Pierre ouvrit enfin les yeux, elle crut parce qu'elle vit, et les soins ne manquèrent plus à la pauvre Sara. Mais il était trop tard, Sara avait laissé elle-même trop de marge au poison avant d'appeler du secours; quelques heures après, elle expirait.
Un moment, le drame n'est pas fini. Le fait est que Sara n'avait pas eu la moindre envie de s'empoisonner, elle avait joué au suicide. Dans la poche de sa robe, on retrouva une seconde fiole ; cette fiole ne contenait que de l'eau légèrement teintée de laudanum. Sara s'était trompée de fiole, elle avait avalé le poison, ne croyant boire qu'un breuvage à peu près innocent.
Me voilà, si je calcule bien, à mon troisième empoisonnement d'Opéra. Je laisse le premier de côté, mais quelle différence entre les deux derniers! Héloïse aime avec passion, elle s'empoisonne avec la ferme intention de mourir, on la sauve malgré elle. Sara joue la comédie jusqu'à son dernier moment, elle s'empoisonne malgré elfe, et c'est malgré elle qu'elle meurt 1