‹ Petits mémoires de l'OpéraChapitre 4 sur 49 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Mademoiselle Duvernay. — Mademoiselle Maria. — M. Bairez. — >estns. - Beaupré. - Une voix sûre. — Le pot de terre et le pot de vin. - Annonce vestiicide. - Jean Congo. — La Tentation et M. de Montalivet. - Miianda et M. Montjoie. — Fugue su couvent. — Un vieux seigneur on off. — L'amour à la dent. — Empoisonnement. — Lne femme de chambre anglaise. — Le docteur de Guise et le docteur mariage.

Mademoiselle Duvernay est un enfant de l'Opéra. Elle a fait ses premiers pas dans les classes du gouvernement, sous la pochette de M. Carrez, zéphyr retraité. L'armée compte plus de soldats devenus maréchaux que la dame ne compte de figurantes devenues premiers sujets. A l'Opéra l'avancement ne se donne pas à l'ancienneté, mais au choix. On ne gagne pas ses grades un à un ; d'un bond on saisit, on enlève le sceptre. On arrive de Londres, de Naples ou dd Vienne avec un nom tout fait, quelquefois avec un talenl trop fait. En une soirée l'on joue, l'on perd ou f'on gagne la partie. On tombe ou l'on va aux frises; c'est le triomphe

de l'inconnu.

Mademoiselle Duvernay méritait d'échapper à l'ostracisme qui pèse sur le corps de ballet, et elle y a échapjé. Maif l'exemple n'a pas été contagieux. Je ne vois guère, dans leî fastes de l'Opéra, que mademoiselle Maria qui, de loin, d< très-loin, ait dansé sur les traces de mademoiselle Duvernay ; et encore mademoiselle Maria ressemble- 1— elle à mademoiselle Duvernay , comme la bière ressembl<

au vin de Champagne : ils moussent l'un et l'autre, mais!...

De la classe de M. Barrez, mademoiselle Duvernay s'envola dans la classe de Vestris. Madame mère Duvernay, une maîtresse femme, qui mettait l'orthographe, quoique" mère d'Opéra , ne pouvait laisser longtemps sa fille s'étioler dans la routine d'une école surannée. Elle passa avec armes et bagages dans le camp de Vestris; pour elle, Vestris c'était le succès, la fortune, l'espoir d'un début. Plus tard, elle abandonna Vestris pour le père Taglioni, comme elle avait abandonné M. Barrez pour Vestris; elle l'abandonna le jour )ù le talent du nouveau professeur se fut révélé dans le aient de sa fille, son incomparable élève.

Le pauvre Vestris n'avait encore rien perdu de cette trèsîaute estime en laquelle il se tenait depuis plus de trois juarts de siècle. Se voir enlever par un inconnu, un étranger, un sauteur, sa Duvernay, la fleur, la gloire de sa classe! )uelle douleur! quelle humiliation! Déjà mademoiselle Ducrnay donnait plus que de brillantes espérances. On commençait à parler d'elle, à la trouver jolie. On citait ses nots : les mots d'une danseuse ! tara avis !

On vantait en sa présence un chanteur qui venait de dé- >uter; on le vantait, c'est bien naturel, il n'avait aucun aient. —Quelle voix fraîche! disait l'un.— Etendue! disait autre. — Sûre! ajoutait un troisième, n'est-ce pas, Duveray? — Oh ! oui , répondit-elle, très-sure... sure comme du inaigre.

Un pacha subalterne de l'Opéra passait pour préférer le iisin en bouteilles au raisin sur la treille : c'est un goût tout Dmme un autre; mais le pacha en question était possédé un autre goût moins ordinaire: il aimait à tourmenter, à unir la petite Pauline qui, plus tard, fut mademoiselle Du-

vernay. La victime tenait tête au bourreau, et à chaque injustice, à chaque insulte, elle répondait par un mot piquant

— Vous avez tort, lui disait un jour son ennemi, de lutter contre moi, je vous briserai. C'est le pot de terre contre le pot de fer.

— Le pot de fer! reprit-elle. C'est le pot de vin que vous voulez dire.

Le surnom de pot de vin resta au pacha, qui choisit une autre souffre-douleur, moins prompte à la riposte. Il n'avaii que l'embarras du choix.

Dans ce temps- là, les hommes dansants se prenaient encore au sérieux. Sur la scène, ils luttaient avec les danseuses de grâces, de sourires et de petites mines. A la ville, ils se regardaient comme les grands prêtres d'un art, le premier des arts.

Le danseur Beaupré n'appelait jamais le savant et illustre Arago que cher collègue. De bonne foi, il se croyait son col lègue ; tous deux ils donnaient des leçons à l'Ecole polytechnique, et Beaupré trouvait que la danse devait marchei sur la môme ligne que la science.

L'ingratitude de mademoiselle ou plutôt de madame Duvernay fut le premier signal de toutes les désillusions qu empoisonnèrent la vieillesse de Vestris. Chaque jour le! Albert, les Paul, les Ferdinand perdaient du terrain. Le seu ferrot, grâce à son éblouissante laideur , tenait encore tôt* au stupide public qui préférait les danseuses aux danseurs Vestris passe pour être mort de vieillesse et... de la fièvre C'est une erreur : il est mort d'une annonce. — C'est un» annonce qui l'a tué roide... à quatre-vingt-trois ans. Il étai souffrant, malade, il demande un journal, pour la premier» fois de sa vie peut-être, et il tombe sur cette horrible, épou vantable, exécrable annonce :

«On demande un professeur de danse à Calcutta. Inutile

de se présenter si Ton n'est pas pédicure. »

Il se mit au lit et ne s'en releva plus. Pourquoi s'en fût-il élevé? S'il ne fût pas mort d'une annonce, il serait mort ^l'une enseigne! Autant valait mourir une bonne fois, et ont de suite ! A la rigueur, on conçoit un professeur de jlanse pédicure. Le même mortel entreprend l'éducation et a santé des pieds. Le remède à côté du mal : on est logique i Calcutta.

Mais qu'un nègre soit à la fois dentiste et maître dé danse, roilà ce que je ne comprends pas, et ce qu'eût encore moins compris feu Vestris, le dernier croyant de la pirouette! failà cependant ce qui existe. Tout le monde a pu voir, il y i dix ou douze ans, rue Saint-Eustachc, une énorme dent mspendue à une fenêtre,- et au-dessous une enseigne sur aquelle on lisait :

JEAN CONGO arrache les dents et donne des leçons de danse au plus juste prix.

Cette enseigne, digne sœur de l'annonce de Calcutta, Vesris ne l'a point lue. Bénie soit Terpsichore, qui lui a épargné cette enseigne î

Mademoiselle Duvernay avait fait tous ses efforts pour aimer l'irritabilité jalouse du vieux sylphe. Le vieux sylphe le lui pardonna jamais ; il mourut sans lui avoir pardonné, e crois même qu'à ses derniers moments il se permit de la naudire. En tout cas, la malédiction n'a pas porté malheur i mademoiselle Duvernay.

En arrivant à l'Opéra, M. Yéron avait passé en revue son )ersonnel féminin. Au milieu de tous ces minois, plus ou noins piquants, il remarqua mademoiselle Duvernay. Elle rvait vingt ans, des yeux charmants , la ambe bien tournée.

la taille élégante. M. Véron devina qu'il y avait peut-être en elle l'étoffe d'une autre Taglioni, plus la beauté. La plus humble figurante l'avait deviné avant lui. Il devina aussi qu'à ces jolis petits pieds pourraient bien être attachés la fortune et le succès d'un ballet, et il commanda un ballet à M. Cave, depuis directeur des Beaux-Arts. M. Cave proposa un libretto mythologique, Hercule et Omphale ; seulement, dans le ballet de M. Cave, la fille de Jardanus résistait à la passion du fils d'Alcmène. Cette résistance, si contraire à la tradition, eût été de mauvais exemple ou de mauvais augure. M. Véron préféra la Tentation, opéra-ballet parfaitement ridicule, qui fut représenté le 21 juin 1832.

Composé avec amour pour mademoiselle Duvernay, le rôle de Miranda mettait en relief ses mille qualités de femme et de danseuse. Au second acte, tout ce que l'enfer compte d'anges déchus et cornus, de génies diaboliques, est réuni en conseil : il s'agit de créer un être satanique, destiné à devenir sur la terre un nouvel instrument de perdition pour les humains. Ceci se passait il y a bien longtemps, bien longtemps. Alors les Mirandas étaient rares ici-bas, à ce qu'il paraît. De nos jours, l'enfer se fût épargné toute cette peine ; nous avons des Mirandas à lui revendre.

Pour créer le démon en question, on apporte sur la scène un immense pot-au-feu: on y jette des fleurs, des rubis, des diamants, de l'or, de l'argent et même un peu de mortaux-rats. C'est comme le thé de madame Gibou. Pas un diablotin qui ne se permette de saler ou de poivrer le ragoût infernal.

Pendant que cet horrible arlequin mitonne, le meeting se met à entonner une effroyable musique, une vraie musique d'enfer, composée par ce diable d'Halévy. Un coup, deux

coups, trois coups de tam-tam retentissent. On frémit : le monstre est cuit à point, on va le servir ; on le sert, il paraît : c'est mademoiselle Duvernay, fraîche, timide, ravissante. Ce farceur d'enfer, avec ses sinistres apprêts de cuisine, nous a joué un excellent tour : décidément l'enfer Cave et compagnie n'est pas aussi niais qu'il en a l'air. Sur la terre , Miranda fera damner tous les pauvres mortels qui se laisseront prendre au charme diabolique de ses yeux. Mais, le croirait-on? l'enfer, qui a su évoquer d'une marmite une Miranda tout habillée, coiffée, chaussée ; l'enfer, qui lui a donné des mains, des oreilles, une bouche, un nez, des yeux! l'enfer ne lui a pas appris la manière de s'en servir, et c'est M. Montjoie , un de ces danseurs cambrés comme on n'en voyait déjà plus en 1832, qu'il a chargé de faire son éducation. A la place de M. Montjoie, j'aurais été humilié de la confiance que l'enfer mettait en moi. Dans cette scène d'une incroyable niaiserie, mademoiselle Duvernay eut de l'esprit jusqu'au bout des ongles et sauva le ballet.

— C'est ennuyeux, disait après la première représentation M. Montalivet à son ami Romieu, ça ne finit pas; mais c'est égal, le public donnera dedans. Le public ne donna pas dedans, il ne ratifia pas le jugement du ministre; il rendit justice à deux ou trois admirables morceaux d'Halévy, à la richesse de la mise en scène , au grand escalier volcanique construit en feu solide, mais à Miranda seule ses bravos et ses couronnes. Chaque soir, acclamé par mille voix, le nom de Duvernay devint populaire. Le parterre, les loges, les avant- scène adoptèrent avec transport l'intéressante Miranda, qui, pour la perruque de M. Mazillier, trahissait l'enfer paternel ; la jeune fille assez sage pour résister à un amour qui eût pu se fâcher, et qui se consola. Du lallon et

de jolis yeux, des pointes et de la vertu, il n'en fallait pal tant pour captiver la sympathie publique !

Puis vinrent les aventures romanesques, qui ajouterai encore à la popularité de Miranda.

Après ses brillants débuts, mademoiselle Duvernay dis! parut tout à coup du domicile maternel. Etait-ce désed chantement d'amour- propre, ambition déçue, peine dj cœur? On crut à un enlèvement. Miranda avait désj espéré tant de prétendants à son cœur! On se rendit la police; mais la police déclara qu'il ne se commettal pas à Paris un seul enlèvement sans sa permission, a qu'elle n'avait permis à personne d'enlever mademoisell Duvernay.

— Allez à la Morgue, dit-elle.

On courut à la Morgue : ô bonheur ! le ciel soit loué ! Mi randa n'y était pas. Ni enlevée ! ni noyée ! que pouvait-ell être devenue ?

Tout l'Opéra courut à la découverte, et tout l'Opéra n» découvrit rien. Camarades, directeur, mère et soupirant jetaient leur langue aux chats, lorsque M. Gide reçut ui petit mot anonyme et la clef du mystère. Ce petit mot anonyme, j'ai toujours soupçonné mademoiselle Duvernay di l'avoir écrit de sa blanche main. Tout fier de sa mission M. Gide monte en cabriolet, et comme la lettre anonyme m lui avait dissimulé ni la rue ni même le numéro où il retrouverait la fugitive, il va droit à l'adresse indiquée, ai couvent de... Il sonne, il entre et aperçoit Miranda qui s< promenait appuyée sur le bras d'une religieuse. Sans troj savoir pourquoi , elle était allée se jeter au pied des autW et elle avait obtenu la faveur d'être admise dans le couvent Mais bientôt, sans doute, elle s'était dégoûtée de la vie ascétique ; elle avait regretté l'Opéra * la Tentation^ et elle avai

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