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CHAPITRE XXVII

Restauration Duponchel-Roqueplan. — A l'œuvre. — Engagements nouveaux. — Opéras et ballets.— Cerrito.— Le père de la danseuse.— Colonie italienne à Londres.— Un pas de quatre sans pareil. — Jérusalem. — Un mot de directeur. — Verdi, sa vie, ses ouvrages. — La chaumière paternelle.— Les paysans de Bussetto. — Droits d'auteur en Ralie. — Pourquoi Verdi préfère composer pour la Scala ou la Fenice. — La révolution de 1848 à l'Opéra. — L'aibre de la liberté. — Le Prophète.— Les airs de danse du Prophète. — Madame Viardot- Fidès. — La Filleule des fées.— Les menées du ballabile.— Perrot dans le feu de la composition.— Les chinois de la mère Moreau.— Scission Duponchel- Roqueplan. — L'Enfant prodigue. — Sapho. — La Corbeille d'oranges. — L'Alboni.— Carlo Venier.— Débuts dans le chant. — Mademoiselle Bagdanoff, danseuse diplomate. — Le Juif errant. — Regina Forli ex-Guerineau. — Madame Bosio. — £inda Velonis. — Rosati. — Gemma. — Cruvelli. — Les Vêpres siciliennes.— Personnel de la danse.

La restauration Duponchel - Roqueplan fut acclamée. M. Pillet succédant à M. Duponchel, avait été accueilli avec enthousiasme. M. Duponchel re-succédant à M. Pillet, fut reaccueilli avec enthousiasme. Les intérêts et les ambitions espéraient y trouver leur compte.

La nouvelle direction avait tout à faire, tout à créer. II ne restait ni troupe ni répertoire : rien pour le présent, rien dans l'avenir. La salle fut remise à neuf; on commence toujours par là. Des badigeonneurs, des doreurs, des tapissiers, ce n'était pas le plus difficile à trouver; mais des opéras, des ballets, des chanteurs, des chanteuses! On se mit à l'œuvre.

Roger, Obin, Gueymard sont engagés aux plus prochaines

échéances! Rengagement de Roger déplaît à Duprez qui

reproche à la direction de nuire à sa carrière. Pauvre petit

débutant!

Madame Vangelder est engagée! Sous le nom de Julian, elle avait laissé d'assez beaux souvenirs à l'Opéra.

L'Alboni est engagée pour l'année suivante ! En attendant , elle fait dans quelques concerts acte de présence et d'engagement ; elle invite le public à la patience, et semble lui dire : Voilà votre chanteuse, elle vous appartient; aussitôt libre, je reviens, j'accours, je chante. Au revoir, public, à bientôt !

Cerrito est engagée !

Saint-Léon est engagé !

Le ballet la Fille de marbre est commandé : livret, musique, décorations, costumes ! Deux mois plus tard il est mis en répétition !

Verdi consent à adapter sur des paroles françaises son opéra I Lombardi, qui devient la Jérusalem!

A M. Duponchel-Roqueplan l'honneur d'avoir appelé sur notre première scène lyrique le plus illustre musicien que possédait alors l'Italie.

On improvisait ! on parait au plus pressé !

Au mois d'octobre, on représentait la Fille de marbre; au mois de décembre, la Jérusalem ! deux véritables tours de force qui marchèrent de front.

La Fille de marbre réussit ; la musique d'Adam réussit ; les pirouettes de Saint-Léon réussirent ; Fanny Cerrito réussit, et réussir à côté de Carlotta Grisi, la dernière grande incarnation de la danse, il ne fallait pas être boiteuse.

Inférieure à Carlotta, mais supérieure à Rosati, petite et

dodue, la poitrine ires-sortie et très-blanche, les bras parfaits, les yeux mobiles et provoquants, le sourire adorable, les jambes fortes, le pied petit, mais épais, les cheveux blonds, mais rebelles, Cerrito est la première danseuse du monde, après un écho très-applaudi, pour saluer le public, le remercier de la bouche, du regard, mettre la main sur son cœur.

Cerrito possédait, possède peut-être encore un père, vieux caporal aussi tendre que dévoué. Rien ne peut se comparer à l'admiration que ce bon père éprouve à l'endroit de sa fille. Il ne la désignait jamais que sous le nom de la Divinita. Il y a dans M. Cerrito deux pères : le papa de Londres et le papa de Paris. A Londres, cela est reçu , il a ses poches pleines des vieux chaussons de la Divinita, des couronnes qu'on lui a jetées, des déclarations amoureuses que lui ont adressées tous les princes du monde, des engagements fabuleux qu'elle a méprisés; il les produit, il les étale, il s'en fait gloire et honneur ; il ne marche, il ne sort jamais qu'escorté d'une demi-douzaine de gardes du corps, triples claqueurs italiens attachés à sa personne. Pour tout ce qui est chanteur, danseuse et Italien , les choses ne se passent pas autrement à Londres. L'Opéra y attire et y fixe une véritable émigration ausonienne qui ne vit que des impôts prélevés sur la danse et le chant compatriotes.

Cerrito avait trop d'intelligence et de ballon pour transporter à Paris les us et coutumes de Londres; depuis longtemps son nom était populaire à l'Opéra; et quand, pour la première fois, elle y battit ses prodigieux entrechats, elle retrouva de vieux amis. Dès l'année 1838, plus d'un habitué de l'Opéra avait fait tout exprès le voyage de Milan pour admirer la merveille de la Scala, et plus récemment le voyage de Londres pour assister à ce pas fameux exé-

cuté par Marie Taglioni , Carlotta Grisi, Lucile Grahn, Fanny Cerrito. Ce fut une belle lutte, telle qu'on n'en avait jamais vu, telle qu'on en reverra jamais. Dans ce prodigieux steeple chase il n'y eut pas de vaincues. Le passé, le présent, l'avenir recueillirent les mêmes bravos, les mêmes couronnes. De dangereux amis faillirent compromettre Cerrito et son succès : ils avaient imaginé d'imprimer en lettres gigantesques et d'afficher dans le théâtre un sonnet en l'honneur de leur Dicinita, D'une pirouette elle fit oublier l'imprudent sonnet. Taglioni fut encore Taglioni ; Lucile Grahn battit des ailes, et Carlotta Grisi, vapeur légère, esprit aérien, voltigea avec cette grâce, cet art exquis qu'on lui connaît. Cerrito arrivait à Paris précédée d'une réputation difficile à soutenir, et elle la soutint.

Yers le milieu du mois de décembre, la Jérusalem et Verdi enlevèrent et conquirent leurs grandes lettres de naturalisation. L'Opéra comptait un chef-d'œuvre et la France un maître de plus.

Madame Julian Vangelder dépassa toutes les espérances. Les applaudissements libres et spontanés, qui avaient toujours résisté à madame Stolz, volèrent au-devant de la jeune cantatrice. Le public se reposait de ces formidables éclats de voix, de ces gestes exagérés qu'il avait si longtemps subis. Il se sentait avec délices affranchi de cette violence morale qu'on avait faite à ses goûts et à ses instincts. Il était heureux , il retrouvait son Opéra perdu , ses plaisirs d'autrefois, ses chères habitudes; il ne demandait qu'à témoigner bruyamment sa reconnaissance aux artistes, aux directeurs, aux figurants, aux machinistes, aux lampistes, aux balayeurs, à tout le monde. Un mot attribué à l'un des directeurs, et qui circula à la première représentation, eut un succès de circonstance.

Au troisième acte de la Jérusalem, il y a un chœur de croisés à cheval.

— Par bonheur, dit l'un des directeurs, ce chœur n'est chanté que par des cavaliers.

— Que voulez-vous dire? lui demanda Duponchel.

— Un seul chanteur à pied, et au-dessous de notre enseigne : Académie royale de musique, il ne nous restait plus qu'à écrire : Ici Von chante à pied et à cheval.

Verdi est né dans le duché de Parme, à Bussetto, un si petit endroit qu'il ne figure pas même sur la carte. Ses parents, pauvres paysans, ne possédaient pas les ressources nécessaires pour lui faire apprendre à lire, et d'ailleurs, en Italie, dans la campagne, savoir lire est un luxe qui ne tente personne. Le curé du village le prit en affection et lui montra le peu qu'il savait, tout ce qu'il savait, la lecture, l'écriture et la musique. En quelques années, l'élève en sut plus que le maître ; l'élève composa des marches militaires, des morceaux d'église, qui faisaient l'étonnement et l'admiration du bon curé. Verdi quitta son village, partit pour Milan; et là, pauvre, inconnu, sans protection, il travailla nuit et jour, donnant des leçons à vingt sous quand il en trouvait , et il était trop heureux d'en trouver. Sixte-Quint, de pontificale mémoire, a bien commencé par garder les pourceaux.

Le bonheur voulut que Verdi rencontrât sur son chemin Merelli, le grand imprésario. Merelli lui offrit de composer une partition pour la Scala, et lui donna le poëme d'Oberto di San Boni facio.li se fait, en Italie, une si grande consommation d'opéras et de musiciens, que les directeurs se livrent souvent à des coups de tête : de temps en temps ils sont obligés d'avoir recours à quelque jeune musicien inconnu . S'il réussit , on le paye, non en argent, mais en gloire, et

le théâtre compte un compositeur de plus; s'il tombe, on passe à un autre ; la peine est pour la troupe, qui a perdu son temps à étudier, à apprendre et à chanter une musique qui n'aura pas de lendemain.

Oberto di San Bonifacio réussit, et, comme de raison, Verdi ne toucha pas un rouge liard. Mais Merelli lui commanda un second ouvrage, un Giorno di regno. Un violent chagrin, la perte de sa femme qu'il adorait, tarit la verve, l'inspiration chez le jeune maestro : c'est le seul ouvrage de Verdi qui soit tombé. Verdi ne se découraga pas; il avait goûté du succès, des applaudissements, et il se mit en mesure d'en goûter encore. Convaincu qu'à un vrai musicien il faut la connaissance de tous les grands maîtres en littérature et en poésie de tous les pays et de tous les temps, il se condamna à un travail de bénédictin; il apprit en même temps Victor Hugo, Lamartine, Schiller, Goethe , Shakspeare, le Dante et les historiens de l'antiquité, et, avec cette persévérance, cette force de volonté que donne le génie , il se sentit un jour en état de faire parler à chaque peuple, à chaque héros la langue musicale qui lui convenait.

Merelli avait compris la cause de la chute d'un Giorno di regno; il avait jugé Verdi; il n'hésita pas à lui proposer le poëme de Nabucco, qu'il avait inutilement offert à plusieurs compositeurs. Frappé de la grandeur du sujet, Verdi le traita magistralement. Le succès fut immense; toutefois, il lui rapporta encore plus de gloire que d'argent : 2,000 francs peut-être. Pour un troisième ouvrage, après une réussite, une chute et un succès, c'était magnifique ! Sa fortune était lancée. Dès ce moment, tous les directeurs furent à ses pieds. Merelli méritait la préférence, il l'obtint. Verdi composa pour lui J Lombardi, qui lui furent payés 10,000 francs.

Puis ce fut le tour d'Ernani, à la Fenice de Venise.

Puis les Due Foscari, à Rome, sur le théâtre a" Apollon.

Verdi dictait des conditions aux directeurs ,* il le pouvait : ses titres étaient écrits en lettres d'or sur tous les théâtres d'Italie.

Au milieu des enivrements de la gloire , il n'avait qu'un seul but : acheter la chaumière dans laquelle il était né, et créer à l'en tour un vaste domaine. Avec Nabucco il paya la chaumière, et avec ses autres opéras il acquit une propriété qui n'a pas moins aujourd'hui de trois lieues d'étendue. Son plus grand bonheur est de vivre dans ses terres, au milieu de ses paysans, qui savent tous les plus beaux morceaux de ses opéras. A Bussetto, la moisson ne se fait qu'en chantant les chœurs de Rigoletto, d'Ernani, de la Traviata et du Trovatore.

D'une nature sensible , mais sauvage , Verdi n'aime pas le monde; il fuit les honneurs. Après Jérusalem, il reçut la croix de la Légion d'honneur, et après les Vêpres siciliennes, celle d'officier, sans avoir plus sollicité la seconde distinction que la première; \\ n'avait qu'à demander la croix de Parme, que l'on prodigue aux plus minces compositeurs; mais il fallait la demander. On lui a fait offrir la place de maître de la chapelle de l'empereur, à Vienne; il l'a refusée. Son art lui suffit. Le matin, de bonne heure, il se met au travail ; il se place devant son piano ; il recommence, s'il le faut, cent fois le même passage, jusqu'à ce qu"il se sente satisfait de lui-même; chaque note lui coûte une goutte de sueur, il n'a pas le génie facile.

Venant après Rossini, Bellini, Donizetti, il devait chercher à faire autrement que n'avaient fait ces maîtres, sous peine de rester confondu dans la foule des compositeurs. S'il a frappé fort, s'il a impressionné un peu brutalement les es-

prits, c'était afin de les réveiller, afin d'exciter leur attention.

Sa première manière, qui comprend Nabucco, Ernani, 1 Lombardi, Due Foscari, Macbeth, Attila, trahit une passion âpre, presque farouche.

Dans sa seconde manière, dans Rigoletto, le Trovatore, il a plus de grâce, plus de mélodie, plus de délicatesse dans l'orchestration, moins de ces unissons brillants et bruyants qu'on lui a tant reprochés.

Enfin paraissent la Traviata, les Vêpres siciliennes, et son génie a subi une troisième métamorphose. Il s'est pour pinsi dire francisé; il a conquis cette élégance de style, cette pureté de goût qu'on n'acquiert qu'à Paris.

En dix ans , Verdi a réalisé une de ces fortunes colossales qu'on ne gagne ordinairement qu'à la Bourse. Le prix de ses partitions a pris un tel développement, que ses derniers ouvrages lui ont été payés^ 60,000 francs par Ricordi, de Milan. En outre, il touche des droits d'auteur. En Italie, voici de quelle façon s'exercent ces droits.

Un compositeur fait un opéra, il en vend la partition à un éditeur; celui-ci la loue par saison de trois mois aux différents directeurs. Sur ces locations, Verdi se réserve la moitié du prix : le Trovatore ne se loue pas moins de 5,000 francs par saison ; il y a quatre saisons et quatrevingt théâtres en Italie; faites le compte.

Mais tous les théâtres ne sont pas en position de louer 5,000 francs une partition , le métier du compositeur serait trop beau ; ce qui n'a pas empêché le Trovatore de rapporter pour sa part, en un an, 80,000 francs.

On comprend que gagnant si facilement de si grosses sommes sur les théâtres d'Italie, Verdi ne se soucie que médiocrement de travailler pour l'Opéra de Paris, où les

droits du compositeur sont rabaissés aux droits du parolier, où toutes les faveurs pécuniaires sont pour les chanteurs et les chanteuses. Pendant l'espace de vingt-cinq ans, que pensez-vous que les quatre cents représentations de Robert le Diable, le plus grand succès connu, aient rapporté à Meyerbeer? 45,000 francs 1 quarante représentations à 250 francs, soit 10,000 francs ! trois cents soixante à 100 francs, soit 36,000 francs! Comparez donc les vingt-cinq ans de Robert avec une seule année du Trovatore!

Et tandis que le compositeur est si mesquinement rétribué, l'Opéra, avec ses quatre cents représentations de Robert le Diable, a certainement encaissé plus de 3,000,000 de francs, et chanteurs et chanteuses ont tous gagné, par an, à chanter sa musique, plus, beaucoup plus que Meyerbeer n'a gagné en vingt-cinq ans.

Aujourd'hui, Verdi est, avec Meyerbeer, le premier compositeur de France, d'Allemagne et d'Italie. Mais Meyerbeer se fait vieux, et Verdi est dans toute la force de l'âge. *

L'Opéra naviguait à pleines voiles sur la mer du succès, sur cette mer inconnue à tant de directeurs, lorsque tout à coup éclate la révolution de février; elle entraîne avec elle, elle renverse un trône, une dynastie et un ballet, Griseldis, née la veille.

En matière de révolution comme en toutes choses, l'Opéra a ses traditions. La tradition veut qu'à chaque révolution le peuple se précipite à l'Opéra, demande des armes, en pille ou plutôt en vide l'innocent arsenal, s'empare des sabres en fer-blanc, de lances en bois, s'équipe de casques en carton, de boucliers en papier mâché. En 1848, le peuple ne dérogea pas à ses bonnes habitudes, mais il ne fit de mal à personne, il ne commit aucun dégât.

Dans les premiers jours qui suivirent la révolution, l'Opéra

fut fermé; aussitôt la première tourmente calmée, il rouvrit ses portes. L'Opéra est le thermomètre de la tranquillité publique. Rouvrir ses portes! Caussidière en avait donné Tordre! Son pouvoir était grand, mais il n'allait pas jusqu'à prendre le spectateur à la gorge et à le clouer de force à une stalle. En dépit des ordres de Caussidière, la foule ne reprenait pas le chemin de l'Opéra. C'est qu'il se jouait dans les rues un drame bien autrement saisissant; c'est qu'à côté de Blanqui, de Sobrier, de Barbes, Mazaniello n'était qu'un révolutionnaire à l'eau rose. Seule madame Aguado donna l'exemple de la confiance. Elle résista à la contagion de la peur. Elle avait toujours été bonne pour tout le monde, qu'avait- elle à craindre ? la république ne fait pas la guerre aux femmes. Madame Aguado revint occuper sa place dans sa loge, où sa présence fut remarquée et ne fut pas perdue.

Trois faits signalèrent à l'Opéra l'avènement de la république.

Les artistes renoncèrent d'eux-mêmes à une partie de leurs appointements. D'un coup de baguette, la république opéra un prodige, suscita un acte de désintéressement! Quelle fée!

Dès le 25 février, tous les directeurs de Paris s'empressèrent de réclamer contre le droit des pauvres : Les pauvres, les voici, disaient-ils en se montrant eux-mêmes. L'argument était sans réplique. Le droit fut réduit à 1 pour ICO. Plus tard, ce fut au droit des pauvres à revenir sur l'eau, et aux directeurs à couler bas. La direction Duponchcl-Roqueplan proli a comme les autres du dégrèvement.

Troisièmen.ent, l'on planta un arbre de la liberté dans la cour de l'Opéra. La cérémonie se fit avec la solennité d'usage: l'arbre fut bénit, on lui adressa plusieurs discours,

on était en plein air, autant en emporta le vent; on lui souhaita de longues années, d'éternelles feuilles; souhaits et discours lui portèrent bonheur, si bien bonheur, que quand l'heure de la retraite eut sonné pour lui, il était magnifique , il avait déjà poussé de très-fortes racines, il tenait bon.

L'Opéra, d'ailleurs, n'eut pas trop à se plaindre de la république. Les différents ministres, Ledru-Rollin, Recurt, Senart, Léon Faucher, le protégèrent efficacement.

Peu après, l'effervescence des esprits et des rues se calma. L'Opéra reprit courage, et rattrapa une partie de ses anciens amis. La frayeur ou la rancune ne boude pas longtemps à Paris. Comment bouder contre le Prophète? Ce prophète qu'on avait pendant dix ans accusé de n'être qu'un mythe, qu'une fiction, qu'une chimère, ce Prophète après lequel M. Pillet avait vainement dépensé tant de voyages et de correspondances, il existait réellement, on le chantait tous les soirs, madame Viardot remplissait avec bonheur ce beau rôle de Fidès. Les décorations, les costumes étaient dignes de la musique ; tout était admirable, tout, jusqu'aux airs de ballet.

Meyerbeer s'était surpassé : l'un des directeurs avait su le piquer d'honneur.

— Maître, lui avait-il dit un jour, avez-vous déjà fait la musique du divertissement ?

— Pas encore.

— Tant mieux !

— Comment, tant mieux?

— Parce que je vous demanderai la permission de la faire faire par un musicien quelconque.

— Monsieur î monsieur !

— Maestro, ne vous fâchez pas ; vous savez si j'ai foi dans

votre génie. Je ne connais à l'Opéra que Robert et tes Huguenots, le succès n'est qu'avec vous ; la Juive est un accident; mais... mais...

— Je ne sais pas faire la musique de ballet ? soyez franc.

— Vous ne vous en êtes jamais donné la peine.

— Et l'acte des nonnes?

— Admirable ! mais les airs de danse dans les Huguenots ?

— Je ne les aime pas plus que vous ; quant au divertissement du Prophète, je tâcherai de vous contenter, laissezmoi essayer; si je réussis, vous me commanderez la musique de votre premier ballet.

Madame Viardot, qui venait de créer avec tant d'éclat le rôle de Fidès, n'est pas une chanteuse, une cantatrice ; c'est une artiste. Avec moins de bruit autour de son nom que la Malibran sa sœur, elle ne lui cède en rien. D'une intelligence remarquable, savante, très-savante, trop portée même à V archéologie de la musique, elle tient bien son rang dans cette admirable quaternitè de chanteuses qui s'appellent Viardot, Àlboni, Bosio, Cruvelli, et que M. Duponchel et M. Roqueplan ont introduites sur la scène de l'Opéra. Qui jamais s'est demandé si madame Viardot était jolie, si même elle avait de la voix? Il y a dans son chant tant d'expression, tant de drame, de passion, de furia, qu'on l'écoute sans la voir, qu'on est ravi, transporté, sans songer à discuter la qualité ou l'étendue de sa voix. Mais il n'est pas de rayons sans ombre, toute médaille a son revers. Ce talent exceptionnel est plutôt un talent de portefeuille, de cabinet, de bibliothèque. Ces grandes inspirations, ces vastes éruditions adorent le veau d'or comme de simples chanteurs, courant du nord au midi, du midi au nord pour make money, faire de l'argent, et se sacrifiant

trop souvent aussi au désir immodéré de produire de l'effet.

Le succès appelle le succès. L'Opéra était en veine ; il avait gagné la première manche avec le Prophète, il gagna la seconde avec la Filleule des fées, Carlotta Grisi et Perrot. Perrot était enfin parvenu à rentrer provisoirement en grâce près de la direction; il avait obtenu de monter un ballet, d'y jouer un rôle. Depuis plusieurs années, presque tous les ballets avaient été mis en scène par M. Mazillier; on avait reconnu son insuffisance, son inexpérience dans les menées de ballabile. M. Mazillier ne file pas trop mal une scène, mais il n'entend rien aux masses; il ne sait ni les faire entrer, sortir, marcher ; il s'ingénie, il s'escrime en vain, il n'arrive jamais qu'au fouillis; il esl l'Halévy du ballet. Halévy, l'auteur de tant de charmants morceaux, n'a presque jamais écrit que des chœurs diffus et confus.

Perrot, au contraire, était de première force sur le ballabile. Il avait une singulière manière de composer. Aussitôt que le dieu s'emparait de lui, il s'accroupissait sur la scène, sa tête entre ses deux mains. On eût dit un singe de porcelaine. Quand le corps de ballet le voyait accroupi parterre, comme un tailleur, il savait que c'était pour longtemps, et chacun s'arrangeait en conséquence : qui se mettait à broder, qui à déjeuner, qui à lire; les sujets faisaient apporter des rafraîchissements. Au bout de quelque temps, un certain bruit se faisait entendre. C'était Perrot qui ronflait. On le réveillait : le ballabile était terminé ; le ballabile vient en ronflant.

Un jour, une coryphée de belle humeur avait fait apporter un canapé sur le théâtre; une autre, parvenue depuis au grade de premier second sujet, mademoiselleR..., se permit une autre plaisanterie. Aux premiers accents de Perrot :

« Je paye une tournée chez la mère Moreau, s'écrie-t-ellc, il ne nous faut qu'une heure, nous avons plus que le temps. Qui m'aime me suive. » Et elle partit avec trois amies. Quand elles revinrent, Perrot composait, ronflait toujours.

Entre le Prophète et la Filleule des fées, la direction Duponchel-Roqueplan s'était scindée en deux parties : la partie Duponchel avait cédé la place à la partie Roqueplan.

L'Enfant prodigue; Scribe et Auber. A pères avares, enfant prodigue.

Sapho; paroles d'Emile Augier ; musique très-distinguée de Gounod, premier prix de Rome; mais neuf représentations !

La Corbeille d'oranges; création de l'Alboni, qui sut tirer cent vingt mille francs1 de quelques vieux fruits mortellement piqués par le vers Scribe; brillant tour de force où l'on reconnaît une élève de Rossini ! L'Alboni a été pour ainsi dire inventée par M. Roqueplan. Lorsqu'en 1847 M. Duponchel-Roqueplan succéda à M. Pillet, elle avait déjà chanté, et sans grand effet, sur presque tous les théâtres de l'Europe, à Pesth, Vienne, Londres, Naples et Milan. C'était un chant de trop haute école, trop lin, trop perlé pour des oreilles habituées aux hurlements à la mode. En attendant qu'il pût jouer sa grosse partie sur la Jérusalem et la Fille

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