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I. En quatorze représentations

de marbre, M. Duponchel-Roqueplan devait demander au hasard quelque grand éclat qui rejaillît sur l'Opéra. L'Alboni était à Londres ; à force de réclames, d'annonces, de tapage dans les journaux, on pouvait essayer d'en faire une étoile, et l'étoile se fit. L'Alboni chanta dans quatre concerts, souleva un tel enthousiasme, que Vatel, qui, avant, n'en eût' voulu à aucun prix, l'engagea, après, au Théâtre-Italien, à 5,000 francs par mois.

En moins d'un an, l'Alboni savait et prononçait assez bien le français pour débuter dans le Prophète et jouer le rôle de Fidès. Sous une enveloppe matérielle assez épaisse, avec des allures d'une distinction équivoque, elle possède, comme chanteuse et même comme femme, toutes les qualités qui, à un moment donné , commandent et imposent le succès. Comme chanteuse, longtemps on avait pu la méconnaître ; il était impossible qu'on la méconnût toujours. Quoique pourvue de formes opulentes, d'une physionomie placide qui ne trahissait pas de violentes passions, elle était éminemment femme; ses yeux, sa bouche si richement meublée, ses lèvres un peu grosses, mais roses et blanches, ne manquaient pas de charme; il n'est pas jusqu'à sa taille trop forte, mais sensuelle, qui ne dut aller au cœur de certains hommes. L'Alboni donna au rôle de Fidès une tout autre couleur que lui avait donnée madame Yiardot; et, pour la première fois peut-être, l'artiste qui n'avait pas créé le rôle fit oublier celle qui l'avait créé.

Dans l'habitude de la vie, l'Alboni vivait comme on vit en Italie, avec ce sans-souci aimable, ce désordre charmant, cette prodigalité qui caractérisent l'artiste italien. Elle avait un factotum, Carlo Venier, dont la position double, triple, quintuple, centuple, ne se comprend qu'au delà des Alpes. Carlo était un petit homme de quarante ans, adroit, bilieux,

remuant, qui faisait les engagements et au besoin le macaroni, qui préparait les logements en voyage, mais qui dînait toujours à table; en sa qualité de descendant des Venier, des anciens doges de Venise, il ne pouvait dîner à l'office. Il professait pour l'Alboni, qu'il n'appelait jamais que mademoiselle, un dévouement sans bornes, et il le prouva en épousant plus tard sa sœur, lorsqu'elle-même épousa le comte Pepoli, un vrai Pepoli, le plus célèbre parolier de Naples.

En 1848, l'Alboni acheta un très-bel hôtel au Cours la Reine, le meubla richement; elle fit venir d'Italie et installa chez elle ses sœurs, ses frères, les plus braves soldats de la bande de Garibaldi.

Entre toutes les chanteuses, l'Alboni se distingue par plusieurs excentricités. Elle a une opinion politique, opinion assez avancée. Après la mort deBlum, ce tailleur de Vienne fusillé pour cause de républicanisme, elle honora sa mémoire en donnant à l'un de ses chevaux le nom de L'infortuné tailleur: seconde excentricité qui vaut bien la première. Enfin, troisième et dernière excentricité, l'Alboni est bonne et généreuse pour tout le monde, pour sa famille, pour les proscrits de toutes les opinions !

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