‹ Petits mémoires de l'OpéraChapitre 5 sur 49 · I)K I/O PEU A · texte numérisé non relu

I)K I/O PEU A

voulu être rendue à ce monde qu'elfe avait cru détester.

La puissance et i'amour d'un roi ne furent pas nécessaires pour arracher aux rigueurs du cloître cette la Vallière de la danse, qui n'avait pas encore trouvé son Louis XIV.

Rentrée au bercail, près de sa mère et du seigneur Bélisser, plus généralement connu sous le nom et l'orthographe de Bélisaire, mademoiselle Duvernay se remit avec passion à l'étude de son art. Elle avait dans les veines du sang de danseuse et dans le cœur des élans d'artiste. Entourée, adulée, assiégée par une foule de prétendants, elle eût rougi d'une faiblesse où son cœur n'eût pas été de moitié. Elle traitait sans pitié ces nababs russes ou anglais, czars de coulisses aux mœurs faciles et galantes, qui, pour tout esprit, tout cœur, toute jeunesse, ont des roubles, encore des roubles et toujours des roubles.

— Vous m'aimez, disait-elle un jour à un vieux seigneur en off; vous m'aimez ; mais m'aimez-vous autant que cent mille francs?

Le lendemain, après sa leçon de danse, elle trouva le vieux seigneur en off installé dans son salon. Il avait déjà des airs d'autocrate et les pieds sur le canapé : à côté de lui, sur une table, était déposée une cassette.

Quand mademoiselle Duvernay parut, il se leva à peine :

— Ma chère, lui dit-il d'un ton léger, comme eût fait un marquis de Louis XV, vous m'avez demandé hier si je vous aimais autant que cent mille francs : voici ma réponse* — Et il ouvrit la cassette : elle contenait cent mille livres en or.

— Mon cher, répondit-elle en retirant vivement sa main dont le vieux seigneur en off s'était emparé ; mon cher, d'abord* faites-moi le plaisir de ne pas salir mon canapé avec

vos pieds, ensuite d& remporter toute cette ferraille. J'ai] voulu plaisanter, mon cher. Connaissez-vous une ronde que J l'on chante dans la Dame blanche :

Chez les montagnards écossais L'hospitalité se donne; Elle ne se vend jamais...

Eli bien! en fait d'hospitalité, mon cœur est écossais, tout ce qu'il y a de plus écossais, mon cher.

Cette petite comédie devait avoir un second acte. L'histoire de la ferraille avait transpiré. Un jeune secrétaire d'ambassade, gueux comme Job, soupirait aussi pour Miranda. A la nouvelle de l'échec essuyé par le vieux seigneur en off et sa ferraille, il conçut pour son amour les espérances les plus fantastiques. Il ne manquait pas d'une certaine adresse ; il ouvrit habilement son siège, il risqua quelques plaisanteries pas trop plates sur le vieux boyard. Jusque-là tout allait bien ; mais, entraîné par la passion, il se fourvoya.

— Ce n'est pas moi , s'écria-t-il , qui vous offrirai jamais de l'or ( il avait ses raisons ) : c'est ma vie, ma vie que je serais heureux de vous sacrifier !

— Si je voulais votre tête, vous me l'apporteriez vousmême, n'est-ce pas? dit-elle en riant. Tenez, vous autres hommes, vous vous ressemblez tous ; vous offrez toujours ce qu'on ne peut ou ne veut pas prendre.

— Je vous jure...

— Ne jurez pas, je vous prendrais au mot. . — Ciell grand Dieu! ai -je bien entendu? De grâce,

parlez !

— Vous le voulez?

— Je vous en supplie.

— Eh bien! offrez-moi une de vos dents : celle du milieu.

— Je cours, je vole. t. je reviens !

Il était déjà parti.

Mademoiselle Duvernay trouvait que le diplomate ne s'était pas trop mal tiré de l'épreuve de la dent. Une heure s'était à peine écoulée, le diplomate reparaît : d'une main il tient son mouchoir sur sa bouche, de l'autre il lui tend une petite boîte. C'était la dent demandée; elle ouvre la boîte, en même temps il ouvre la mâchoire, montre le vide fait dans sa bouche par l'instrument de Brewster.

— Mais, malheureux! s'écrie Miranda, je vous avais demandé la dent du bas, et vous m'apportez celle du haut.

Le lendemain, le secrétaire était retourné à son poste, où, la semaine suivante, on lui renvoya sa dent, qu'il eut le bon esprit de se faire remettre.

Cependant Miranda ne devait pas rester éternellement insensible. Une affection réciproque et sincère, mais troublée et agitée, ne lui donna pas tout le bonheur qu'elle méritait. Un jour, elle crut cette affection menacée, et elle ne craignit pas d'attenter à ses jours. Elle s'empoisonna avec une décoction de sous et de vinaigre. Mais elle se repentit, elle parla quand il en était temps encore, et elle fut sauvée par les soins éclairés de l'excellent docteur de Guise.

Aujourd'hui, mademoiselle Duvernay est mariée : elle a ou aura 90,000 livres sterling de revenu, et un douaire de 10,000.

En 1836, elle s'est retirée de l'Opéra. C'est là un sacrifice que le cœur seul peut reconnaître, mais que toutes les guinées de l'Angleterre ne sauraient payer. On ne renonce pas sans peine à cette vie d'émotions et de triomphes. Pour qui a goûté les enivrements du théâtre, les joies de la famille

sont bien pâles ! Qui sait si, avant de s'habituer à son nouveau rôle, mademoiselle Duvernay n'a pas plus d'une fois regretté le rôle de Miranda?

Comme tout dans sa vie devait être marqué d'un cachet extraordinaire, son mariage s'est décidé de la manière la plus bizarre.

Une grande dame anglaise, une marquise, venait de mourir : sollicitée d'entrer au service de mademoiselle Duvernay, la femme de chambre de la marquise refusa par un scrupule de conscience exagéré. Mademoiselle Duvernay prit à cœur, si à cœur cette petite mortification, qu'elle en tomba malade. Quelque temps sa vie fut en danger; on parvint à lui arracher le secret qui la faisait mourir. Instruit enfin de la vérité, l'homme de cœur qui est aujourd'hui son mari n'hésita pas :

— Dépêchez-vous de guérir, ma chère amie, lui dit-il, car demain nos bans seront affichés à la mairie du deuxième arrondissement, et avant quinze jours, nous serons mariés.

Contre un tel genre de maladie, malgré tout son talent, le docteur de Guise eût été impuissant: un seul docteur au monde pouvait opérer cette cure impossible, et ce docteur, c'était le docteur mariage. Grâce à lui, mademoiselle Duvernay revint à la santé et au bonheur.

Preuve qu'une femme de chambre anglaise peut être bonne à quelque chose.

Mademoiselle Duvernay est la seule danseuse qui, depuis vingt-cinq ans, ait gagné un quaterne à la loterie de l'Opéra. D'autres ont gagné des extraits, des ambes, mais le quaterne, personne n'y a touché.

De nos jours, les danseuses épousent leurs danseurs, quitte à les abandonner plus tard. C'est une association d'argent, de talent ; un contrat qui leur assure la propriété

DK L'OPÉRA

exclusive de certains hercules, qui, à la force du poignet, leur servent de compères pour exécuter leurs tours de force et leurs sauts de carpe.

D'autres épousent des musiciens, des boutiquiers retirés d'autres enfin n'épousent personne. Plus heureuse et plus digne , mademoiselle Duvernay ne pouvait déchoir : la même place qu'elle avait au théâtre, elle l'a conquise dans h monde anglais, dont elle est aujourd'hui l'une des plus brillantes étoiles.

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