CHAPITRE IV
Le dessous des cartes. — Avant, pendant et après. — La classe de danse et de tortures. — Mademoiselle X. . . et la femme à barbe. — S. G. D. G. — Ballonné et tacqueté. — Aile et pied. — Danse et ostéologie en Orient. — Opinion des Parisiens sur les os. — Physiologie de la danseuse au repos. — Mère et père d'Opéra. — Arthur ou Mondor. — Oraison funèbre du danseur.
Effleurez, n'approfondissez pas, disait un épicurien de la bonne école. // n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre, disait un autre. Toujours la même pensée sous une forme différente, le même avertissement de ne pas se laisser aller à la tentation de regarder le dessous des cartes.
Le dessous des cartes! partout il est désillusionnant; à l'Opéra, il est navrant. Ces nymphes adorables, ces délicieuses sylphides qui tiennent toute une salle suspendue à leurs yeux, à leurs lèvres , à leurs pieds ! eh bien, elles ont aussi leur côté faible. Malheur à elles, si, pour se laisser voir, elles ne choisissent pas leur jour, leur heure, leur quart d'heure ! Le plus beau tableau gagne toujours à être encadré. Le cadre de la danseuse, c'est le foyer de la danse ou le prestige de la scène.
Au foyer de la danse, elle est sous les armes, prête à recevoir ses amis et ses ennemis; elle vient à peine de quitter sa loge ; elle sort des mains du coiffeur, du peintre, de l'habilleuse; elle bouffe de tout l'empois de ses dix jupons en mousseline ; elle brille de tout l'éclat de sa savante beauté ; elle n'a point encore dansé!
Mais le rideau se lève, le foyer devient désert : elle est en scène ; les bravos éclatent, les fleurs jonchent les planches ; elle est reine; elle danse ! Avant! pendant 1 la vie des danseuses devrait s'arrêter là ! Après! mot fatal, qui devrait être rayé du dictionnaire de l'Opéra.
Après la course, le cheval de pur sang écume, il frémit encore d'ardeur, son œil brille, ses naseaux battent et jettent des flammes. Quel noble animal !
Après la bataille, avec son visage noirci par la poudre, son uniforme déchiré, sa moustache brûlée, son fusil tordu, le soldat n'est-il pas cent fois plus beau qu'à la parade, sous sa plus irréprochable tenue? .
Mais la danseuse ! Après son pas, elle n'est pas même une gravure après la lettre! Epuisée, haletante, presque morte, elle se soutient à peine ; elle souffle comme une machine à vapeur ; son visage, peint à la colle, a déteint et ressemble à un arc-en-ciel ; son corsage est mouillé, souillé par la sueur ; sa bouche grimace, ses yeux sont hagards ; quel spectacle!
C'est le moment de lui décocher le pauvre garçon qui, de loin, à travers la rampe, s'est pris d'amour pour elle. A Sparte, les éphores n'en faisaient pas d'autres, quand, pour dégoûter la jeunesse de l'ivrognerie, ils donnaient l'ordre de promener des esclaves ivres à travers la ville. A la vue de sa sylphide aux abois, il y aurait gros à parier pour une guérison foudroyante. Pauvre garçon, je le vois se sauver à toutes jambes ; peu s'en faut qu'il ne tombe dans le troisième dessous. Pendant qu'il regagne sa stalle au galop, son ex-passion, poussive, brisée, se traîne jusqu'à sa loge ; elle se jette sur son canapé ; elle se laisse déshabiller, sécher, éponger et rhabiller, sans avoir le sentiment de ce qu'on lui fait. Enfin, la vie lui revient, elle est sur pied; elle ne râle
1 bis *
plus, elle gémit, elle tousse, elle est de mauvaise humeur; elle se plaint de la claque qui n'a pas soigné son écho, et qui a fait l'entrée de mademoiselle B...; de son danseur, qui l'a mal soutenue dans son dernier groupe ; enfin, clopinclopant, appuyée sur le bras de sa tendre mère , elle s'esquive sans bruit à travers les labyrinthes du théâtre.
Quelquefois, au coin d'une décoration , elle rencontre un prétorien attardé. Il est flanqué d'un petit jeune homme, son inséparable, qu'il produit dans les coulisses de l'Opéra. La sylphide voudrait bien ne pas saluer les deux amis; mais elle n'ose.
— Comment, s'écrie le petit jeune homme, heureux de prendre son maître en faute, vous connaissez ça ? vous connaissez ce vieux chapeau, ce vieux tartan?
— Ce vieux chapeau, ce vieux tartan, ça, mon petit, répond en souriant le prétorien, c'est mademoiselle***.
— ► Mademoiselle **¥! s'écrie le moutard désolé; je cours...
— Ne courez pas ; vous ne feriez que gâter vos affaires: apprenez qu'après son pas, une danseuse se salue, mais ne se regarde point. Respectez le dessous des cartes.
Pendant qu'il était en train, le prétorien aurait pu ajouter que, sur les vingt-quatre heures dont la journée se compose ordinairement, la danseuse n'est jeune, jolie, bonne à voir — quand elle l'est — que quelques heures à peine. A la classe, elle abdique toute coquetterie, tout rouge, tout blanc, tout empois; un maître n'est pas un homme. Chaque jour elle va à la classe ; chaque jour elle prend sa leçon ; sa leçon, torture brutale à laquelle pas une seule danseuse, pas même Taglioni, surtout Taglioni, ne saurait échapper!
On a souvent comparé les danseuses aux chevaux de course ; l'avantage est tout entier pour les chevaux. De temps en temps au moins les chevaux ont quelques instants de
répit, on les retire de Y entraînement, les danseuses sont toujours en traîne. Huit jours de repos les condamnent à un mois d'entrechats forcés.
La classe de danse a remplacé V inquisition, avec cette différence qu'à la classe, pour se faire administrer la question, les patientes payent cinquante francs par mois et par tête. Le maître de danse est sans pitié pour ses victimes; il les presse, les tourmente, les harcèle, les gronde. Jamais un moment de repos ! jamais un mot d'encouragement ! Il commande et elles obéissent.
— Tournons-nous ! s'écrie-t-il ; et toutes de rester, tant qu'elles peuvent, talon contre talon, les genoux tendus et les pieds sur la même ligne.
— Cassons-nous! ajoute-t-il; et vous voyez tous ces pieds et toutes ces mains exécuter la manœuvre avec un ensemble parfait. Il s'agit, tout en tenant la barre de la main droite, de poser le pied gauche sur la même barre, et de changer, au commandement, de pied et de main ; et au milieu de ces tortures, il faut sourire.
Une danseuse dévorée d'ambition, mademoiselle X..., avait inventé, S. G. D. G., une manière fort ingénieuse de se casser et de se tourner en même temps. L'invention n'était peut-être qu'un souvenir des exercices qu'elle avait vu exécuter à la foire de Saint-Gloud par la femme à barbe. Toutefois l'importation était nouvelle à l'Opéra, et méritait un brevet d'invention, toujours S. G. D. G.
Mademoiselle X... se couchait par terre, le visage collé contre le plancher, les jambes étendues horizontalement ; puis elle faisait monter et peser sur elle sa femme de chambre. Avec le temps elle s'habitua si bien à son fardeau domestique, qu'elle en arriva à porter sa mère et sa sœur. Si la place n'eût pas manqué, elle en eut porté bien d'autres.
L'art de la danse se divise en ballonné et en tacqueté.
Le ballonné, c'est la danse qui bondit et rebondit, qui vole : c'est Taglioni.
Le tacqueté, c'est la vivacité, la rapidité, ce sont les petits temps sur les pointes : c'est Essler.
On a remarqué que Y école Taglioni était encore plus maigre que V école Essler, honorable maigreur qui trahit de glorieux états de service. Chaque école a ses armes parlantes ou plutôt dansantes, qui expriment à merveille la nuance qui sépare les deux écoles. Pour armes Taglioni a pris une aile, Essler un pied.
Les taglionistes sont donc plus maigres que les essleristes. Est-ce à dire que les essleristes soient potelées? D'abord, dans la danse on n'est jamais potelé. Dans la danse les jambes seules engraissent; quelquefois même elles engraissent trop. Mais les bras ! ils font peine à voir ! mais la poitrine ! hélas! trois fois hélas ! Quel pas immense ferait l'anatomie, si, pour ses cours d'ostéologie expérimentale, la pirouette consentait à lui prêter la poitrine d'un de ses premiers sujets !
Chez les mahométans, qui, en fait de volupté, ne passent pas pour des crétins, l'ostéologie n'est point en honneur ; coupable de nuire à l'embonpoint des femmes, la danse est réputée infâme.
Les Persans vont plus loin : ils prétendent que la danse n'est bonne que pour des loups; dans les fêtes publiques ce ne sont pas des femmes, ce sont des loups qui dansent.
Enfin qakim, calife des Druses, avait défendu de fabriquer dans ses Etats aucune espèce de chaussure, les tempêtes du cœur n'attendant pour éclater que le repos des jambes *.