‹ Petits mémoires de l'OpéraChapitre 7 sur 49 · Lemontey, Raison et Folie · texte numérisé non relu

Lemontey, Raison et Folie

Nous autres Parisiens, nous trouvons :

1° Que les os sont le nec-plus -ultra de la volupté ;

2° Que les os remplacent avantageusement le cœur et l'esprit.

De là cette passion pour l'Opéra, qui possède la plus riche collection d'os de France et de Navarre. Afin d'arriver à cet état de maigreur si goûté par les vrais amateurs, la danseuse a travaillé, transpiré toute sa vie. Elle n'a pas perdu son temps à cultiver son esprit. L'esprit ! fi donc ! les pieds, les jambes, à la bonne heure ! A quoi bon se farcir la tête d'un tas de futilités géographiques, orthographiques et historiques qu'elle oubliera plus tard? Là plus belle intelligence ne résisterait pas à deux ans de cabrioles.

La danseuse sait lire, écrire et compter... sur ses doigts; à la rigueur elle eût pu se passer de l'écriture; l'écriture, c'est déjà du luxe. La danseuse reçoit des lettres, elle n'en écrit jamais. Elle n'abuse guère non plus de la lecture. Quelquefois pourtant elle épelle deux ou trois pages de Paul de Kock, et le feuilleton de théâtre qui s'égaye sur le compte d'une camarade. Elle ignore jusqu'à la forme, jusqu'au nom du gouvernement sous lequel elle vit. Cependant elle regrette la Restauration et les pensions de retraite qu'elle avait créées à l'usage de la danse.

Les noms de Vienne, Londres, Naples, Milan, Turin lui sont connus et familiers, parce que l'on danse à Vienne, Londres, Naples, Milan, Turin; parce qu'elle espère y danser elle-même le jour où elle quittera l'Opéra de Paris.

De l'Asie, de l'Afrique, elle ne sait rien ; elle n'y dansera Jamais.

L'Amérique, c'est autre chose, elle s'en doute. Pour la danseuse, ce n'est pas Christophe Colomb qui a découvert l'Amérique ; c'est Fanny Essler. A elle l'honneur d'avoir initié

le corps de ballet à la connaissance de cette quatrième partie du monde. Depuis son voyage dans les Etats-Unis, le pays des dollars fait partie de la géographie de la danse,

La danseuse rapporte tout, compare tout à l'Opéra. Admire-t-clle un paysage, elle s'écrie:

— C'est comme dans Guillaume Tell!

Ce n'est pas la décoration qui ressemble au paysage, c'est

le paysage qui est copié sur la décoration. Sans les Huguenots, la danseuse ne saurait pas qu'il a existé une Saint- Barthélémy ; sans la Juive, que les cardinaux portent des chapeaux rouges ; sans Fernand Cortez, que le Mexique n'est point un mythe. Son univers, c'est l'Opéra. Avec une pareille littérature, on n'entre ni à l'Académie française, ni même à l'Académie dés sciences ; mais l'on fait son chemin à l'Académie impériale de musique et dans le monde des Arthur ou des Mondor.

Pauvre victime ! les délassements de l'esprit lui sont interdits, et elle ne goûtera jamais les jouissances du cœur. Elle n'a pas le temps d'être fille, femme ou mère ; elle est danseuse.

0 danse ! art sublime, art jaloux, qui atrophie le corps, l'esprit et le cœur au profit des jambes ! Cette vie de danseuse, que les béotiens se figurent si enivrante, si échevelée, leurs propres et légitimes femmes ne s'y condamneraient pas.

La danseuse ne connaît qu'une seule joie, la joie du repos : repos des jambes, repos des lèvres. Ne pas sourire ! voilà pour la danseuse l'idéal du repos, l'idéal du bonheur sur terre! Jamais elle n'est plus gaie que lorsqu'elle a l'air triste.

— Je me repose, disait un jour mademoiselle B..., qui pleurait à chaudes larmes.

Mais avec les années, la danseuse ne pleure plus qu'en souriant. Le sourire est devenu ehoz ello une contraction, un

c, un supplice, première catégorie, comme on dirait au jour- 'hui, et dont les cicatrices ne s'effacent jamais. C'est pouruoi une vieille danseuse retirée des affaires est quelque hose de hideux. En voyant ce visage ravagé par le sourire, ette bouche de travers, qui se douterait qu'il a devant les eux une victime de la danse, et non une victime de la paalysie ?

Etendue, couchée dans son fauteuil, la danseuse qui n'est tas encore condamnée au sourire à perpétuité, se repose vec délices. Mal chaussée, mal vêtue , mal peignée, elle ne onge à rien, à personne : elle se repose. Un indigène des coulisses de l'Opéra prétendait que les anseuses de 1810 ne mangeaient que du mouton, et qu'elles n mangeaient beaucoup.

Autres temps, autres moutons. Aujourd'hui, la danseuse )réfère le veau, le veau froid : elle se nourrit mal, à peine. 311e est trop fatiguée pour avoir faim. Le meilleur dîner ne aut pas son fauteuil. Son fauteuil, elle ne le quitte que wur aller à sa leçon le matin, à l'Opéra le soir, le dimanche i l'église; car elle a de la religion. Laquelle? La religion qui croit aux sortilèges, aux cartes, aux bagues et aux mélailles de Sainte-Geneviève. Elle ne manque jamais de faire qénir la chemise qu'elle portera le jour où elle dansera son pas nouveau, et il est rare qu'elle se couche sans avoir fait une réussite ou une patience.

Comme ces mœurs sont poétiques et faites pour enivrer Arthur! Mais Arthur n'est pas égoïste : il aime Amanda pour elle-même, pour sa gloire. Tout ce qu'elle a de volupté dans le regard , dans la bouche , dans les gestes , dans les poses, tout, tout appartient au public amandaldtre. Ce cher Arthur! il croit trancher du Soubise , et il frise le Georges ©and in.

D'ordinaire, la danseuse n'est pas née sur les marche d'un trône, mais elle n'en possède pas moins toujours un mère , quelquefois un père. Je n'ai pas l'honneur de fré qucnter mesdames et mesdemoiselles les mères de 1856 mais j'espère qu'elles sont restées dignes de leurs illustre devancières. Quant aux frères et aux papas, ce sont des cla queurs donnés par la nature. Ils applaudissent leur sang e chutent le sang d'autrui.

L'excellent métier que celui de père d'une danseuse ei) renom ! On était cordonnier, tailleur ou frotteur : on donnj sa démission, l'on devient rentier. Le jour on flâne à l'estaminet, le soir on dague ou l'on siffle à l'Opéra, et le reste du temps l'on vil aux frais du gouvernement et delà danse Les mères ont la vie moins douce. Il faut aller au marche: et aux répétitions, faire la cuisine et piquer les chaussons di soir: il faut... il faut... mais...

Mais le lecteur fiançais veut être respecté.

Au milieu d'une si charmante famille, quel doit être la bonheur d'Arthur ou de Mondor ! Pauvre Arthur! Infortune) Mondor! Ils savent ce que leur coûte l'honneur d'être admi5 dans la familiarité de madame et de mademoiselle Amanda.

Arthur, plus brave que Californien, a déjà donné et reoil deux coups d'épée en faveur de sa Terpsichore.

Mondor, lui, ne se bat pas : le coffre-fort ne se bat ja-l mais. Mondor mène de front deux ministères , les finances et les affaires étrangères. Il négocie avec les princes de le presse, négociations délicates où son premier ministère n'a rien à faire. Chaque jour , il doit leur présenter quelque nouvelle requête. Exemple :

— Mon cher monsieur, que vous a donc fait cette pauvre Amanda? Vous n'êtes guère aimable pour elle.

— Moi ? vous savez combien je l'admire. Vous n'avez donc pas lu le journal d'hier ?

— Je l'ai lu.

— Eh bien ! vous n'êtes pas satisfait de ma tartine sur son incomparable talent?

— Votre tartine ne serait pas trop mal , mais vous avez tout gâté par les deux lignes de la fin.

— Elles sont bien innocentes !

— Innocentes ! et vous y faites l'éloge de mademoiselle Caroline !

Telles étaient les danseuses, sauf erreur ou exception. Telles elles ne sont plus aujourd'hui. Ne nous brouillons avec personne; les choses ont bien changé, et elles changeront plus encore. Bientôt, pour être admise dans le corps de ballet, il faudra fournir son certificat de vaccin et son diplôme de bachelière es lettres.

Maintenant, au danseur.

On peut dire qu'aujourd'hui le danseur n'existe réellement plus. Quelques années ont suffi pour le faire passer à l'état de fossile. Nos grands grands-pères n'étaient guère galants, témoin la loi saiique ou loi du plus fort, témoin les ballets dans lesquels ils avaient la manie de fourrer des hommes pour remplir les rôles de femmes. Il fallut plus d'une révolution pour chasser les vendeurs du temple. Enfin, le grand jour de la justice arrivai les successeurs déchus des dieux de la danse redescendirent au rang de simples mortels. Les danseurs ne sont plus que professeurs, mimes, maîtres de ballets, catapultes chargées de lancer en l'air et de rattraper leurs danseuses au vol. On n'engage plus un danseur sur la simple recommandation de ses mollets ; on n'exige plus qu'il touche aux frises et qu'il y reste, qu'il ait la grâce d'Adonis et la beauté d'Apollon; tout ce qu'on lui demande,

c'est d'être raisonnablement laid, et de jongler sans trop d'effort avec un fardeau de deux cents livres.

Deux ou trois danseurs ont essayé de protester contre le nouvel ordre de choses. Je me rappelle un certain Guerra, de Naples, qui, à ses débuts, se permit tout à coup des entrechats inusités, des pirouettes qui ne finissaient plus. Une bordée de sifflets l'eut bientôt rappelé à l'ordre; il se soumit et disparut,

Jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Les danseurs sont morts! qu'ils reposent en paix î

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