‹ Petits mémoires de l'OpéraChapitre 8 sur 49 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Marie Taglioni. — Réception d'une jeune Nymphe et déconfiture d'une vieille Terpsichore. — Le 23 juillet 1827. — Le premier bouquet. — La Sylphide. — Nathalie, ou la Laitière suisse. — Voyage incognito. — Nathalie à Perth. — Le domestique et le mannequin. — La Révolte au sérail. — Le mari méconnu et le père fanatique. — La reconnaissance d'une danseuse. — Une engelure comme on en voit peu et un genou comme on n'en voit pas. — Représentation à bénéfice. — L'album de mademoiselle Taglioni. — La polka et le général Yalmoden. — Vœux en manière de péroraison.

Qu'une danseuse, il y a trente ans, ait pu faire dans la danse une révolution qui dure encore aujourd'hui, c'est déjà quelque chose d'étonnant; mais que cette danseuse, cette grande révolutionnaire ait été une femme mal faite , bossue même, sans beauté, sans aucun de ces avantages extérieurs et éclatants qui commandent le succès ! voilà ce qui tient du prodige, et voilà ce que nous avons vu, de nos propres yeux vu ! C'est que Marie Taglioni était plus qu'une danseuse, la plus parfaite qui ait jamais paru sur les planches de l'Opéra, c'est qu'elle était la danse ellemême.

Correcte sans roideur, aérienne sans efforts, voluptueuse et chaste, toute de grâce et de poésie , sa danse parlait à l'âme, tandis que la vieille danse ne parlait pas même aux sens, et ne s'adressait qu'aux yeux. Avant Taglioni, la danse n'était qu'un métier, le métier de sauter le plus haut possible, de pirouetter comme un toton. Elle paraît, et le métier devient un art, la vieille école s'écroule; Flore et Zéphire

disparaissent, le ballet entre dans un monde nouveau , darj le monde idéal des fées, des lutins et des génies.

Marie Taglioni a pour père un danseur, un Napolitain, i pour grand-père un Suédois, que Ton prétend avoir été u| illustre tragédien sous le nom de Karsten. En 1822, ell avait seize ou dix-sept ans; elle débuta sur le théâtre dl Vienne dans un ballet mythologique : Réception d'une jeunl Nymphe à la cour de Terpsichore. La jeune Nymphe (jl parle du ballet) tomba pour ne plus se relever ; mais séanc tenante, la jeune Nymphe (je parle de Taglioni) fut procla mée reine de la cour où elle ne venait solliciter que sa ré\ ception, et VHéberlé, la Terpsichore régnante, précipitée al rang de Terpsichore douairière, dut aller chercher fortum ailleurs.

Les applaudissements devienne retentirent jusqu'à Stutt gard; de Stuttgard, on les entendit à Munich : et partout peuples, rois, reines et princesses reconnurent avec transport la royauté de la jeune Nymphe,

Le nom de Taglioni, si rapidement populaire en Allemagne, mit cinq ans à pénétrer au sein de l'Académie royak de musique de Paris. Par ces temps de coches et de diligences embourbées, Paris était à mille lieues de Stultgarc et de Munich. Enfin, en 1827, elle obtint un ordre de débu à l'Opéra, comme on disait alors, et, le 23 juillet, elle parut pour la première fois dans le divertissement de la Vestale.

Comme à Vienne , la révolution fut foudroyante. Du premier bond, Taglioni détrôna VHéberlé de Paris, madame Montessu, que protégeait le directeur d'alors, M. Lubert, au jourd'hui Lubert-Bey en Egypte. Un bouquet, le premier qu ait été jeté sur la scène de l'Opéra , tomba aux pieds de la danseuse, et la salle, éclatant en cris d'admiration, s'associa

k cette manifestation enthousiaste. Chose bizarre! ce bouquet avait été lancé par M. Duponchel, qui préludait ainsi sans le savoir à ses fonctions de futur directeur.

Dès ce moment, la vieille danse sentit qu'elle était peridue; mais elle ne se rendit pas sans combattre. Elle avait ides amis à la ville, à la cour, à l'armée, à l'Opéra; elle calrbala, intrigua, et finit par rentrer sous terre. C'en était fait de la danse noble, classique et télégraphique.

Chaque année, mademoiselle Taglioni devait créer un [ballet. En 1832, elle en créa deux, la prodigue! la Sylphide et Nathalie, ou la Laitière suisse. Tout a été dit sur la Sylphide, ce chef-d'œuvre de la chorégraphie, cette incarnation de Taglioni.

Dans Nathalie, on s'aperçoit sans peine que le père Taglioni est abandonné à son seul et malheureux génie, et qu'il a perdu son poétique collaborateur de la Sylphide, Adolphe Nourrit. Cette insipide et poitrinaire Nathalie n'eût pas môme dû vivre ce que vit un bouquet fané ; mais Taglioni l'anima de son souffle, lui prêta le charme, la vie, l'âme qui lui manquaient, et Nathalie fut fêtée, applaudie comme si elle n'eût pas été la plus plate des rapsodies. A Londres, elle reçut le plus brillant accueil ; les Anglais se montrèrent sensibles à la galanterie du sportsman chorégraphe, qui avait adroitement choisi les montagnes de la Suisse pour y placer une chasse à courre.

La campagne, la saison où Nathalie fut naturalisée Anglaise avait été rude pour mademoiselle Taglioni. Après tant de soirées passées au sein de montagnes en carton et sous un ciel de toile, l'infatigable danseuse sentit le besoin de respirer sous un vrai ciel, de contempler de vraies montagnes. L'Ecosse lui tendait les bras; l'Ecosse n'était qu'à trois ou quatre cents milles de Londres, et pour Taglioni, qu'est-

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ce que trois ou quatre cents milles? Puis, elle avait une vagu< idée que M. Mazillier, son amoureux de la Sylphide, pouvai bien n'être au fond qu'un assez piètre Ecossais, et elle étai bien aise de s'en assurer par elle-même.

La voilà partie ! Bien lui prit d'avoir caché ses ailes sou un plaid du pays; sans cette précaution, elle s'envolait! Quel bonheur de voyager incognito, comme une simple pai resse des trois royaumes ! quel bonheur de n'avoir pas è improviser, discipliner un corps de ballet, à faire d'un premier sujet de comédie un premier danseur, de n'avoir pas à se créer des ressources inouïes, et à suppléer par son génie à l'indigence d'un théâtre !

En arrivant à Perth, la jolie ville, dans les Highlands, on lui présente le livre des voyageurs ; elle y inscrit son nom, son vrai nom! Quelle étourderie! quelle injure poui la jolie ville! Supposer que le nom de Taglioni n'a pas pénétré jusqu'à elle! Une imprudence n'arrive jamais seule son plaid se dérangea, une plume tomba de ses ailes, el cette plume ne fut pas perdue.

Après avoir fait sa promenade sur les bords du Tay, la sylphide rentra pour dîner; une députation de la gentry et de la nobility de la jolie ville et des environs l'attendait. La députation la supplia de leur accorder une représentation de Nathalie, sa dernière création à Londres , rien qu'une. Toutes les guinéesde la jolie ville n'attendaient qu'un signe pour passer dans son nécessaire de voyage. La grande danseuse se laissa attendrir; on la prenait par son faible. Mais quel théâtre! quel personnel! quel matériel! Pour représenter un ballet, il ne manquait qu'un corps de ballet, un danseur et des décorations! Eh! qu'importent un danseur de plus ou de moins, un corps de ballet plus ou moins discipliné, des décorations plus ou moins locales? Ce que l'on

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veut voir, admirer, applaudir, c'est la grande danseuse, c'est Taglioni.

Pendant le premier acte, le plus compliqué cependant, le ballet n'accrocha ni ne versa mais au second, les choses faillirent se gâter. On sait ou on ne sait pas qu'à ce second acte l'amoureux prend la place d'un mannequin auquel la sotte Nathalie prodigue mille sottes caresses.

Au moment de lever la toile , on s'aperçoit que le mannequin a été oublié! 0 père Taglioni, pour bien moins, Vatel, l'innocent Yatel s'était transpercé de son épée! Mademoiselle Taglioni ne perd pas la tête :

— Pierre , dit-elle rapidement à son domestique, vous remplirez le rôle du mannequin!... et elle entre en scène.

Pierre s'affuble du costume de rigueur; à son tour il va entrer en scène.

— Arrêtez ! s'écrie tout à coup le directeur, arrêtez ! il a de la barbe et l'amoureux n'en a pas, jamais on ne pourra le prendre pour lui. Holà! barbier, approchez et rasez les favoris de monsieur.

Le mannequin refuse, il tient à ses favoris. Le directeur insiste; Pierre se fâche; le directeur était conciliant et doux, il fait un signe et mons Pierre est saisi, campé, cloué sur une chaise et rasé.

Cependant le temps s'écoulait. Déjà, depuis quelques minutes, le mannequin eût dû être à son poste, l'action allait languir; mais quand Taglioni est en scène, l'action peut-elle jamais languir? existe4-il même une action? Ce soir-là Taglioni improvisa pour la jolie ville des pas adorables, enivrants, comme elle n'en avait jamais dansé à Londres ni à Paris : elle avait tout vu, tout deviné. De temps en temps elle se rapprochait de la coulisse :

— Est-il prêt? demandait^elle*

— Encore quelques entrechats , répondait-on ; et elle se | remettait à bondir de plus belle.

Enfin, le mannequin barbifié parut, et peu s'en fallut que le public, qui ne se doutait de rien, ne lui fît un mauvais parti pour être venu trop tôt.

Si j'en excepte la Sylphide, qui lui appartient à peine, tous | les ballets du père Taglioni se valent et se ressemblent: absence complète d'idées, vieille friperie, toujours la même I mais la danseuse est là pour sauver le chorégraphe, la fille pour sauver le père. La Révolte au sérail valait Nathalie, Nathalie valait la Révolte au sérail; mais égaux en niaiserie, les deux ballets ne restèrent pas égaux devant la recette, ce juge suprême dont un directeur encaisse les arrêts sans murmurer.

La Révolte au sérail est la plus grande victoire que le ballet ait jamais remportée. Ses vingt-cinq premières repré • sentations ont fait plus d'argent (argot d'Opéra) que les vingtcinq premières de Robert le Diable. A genoux ! Meyerbeer, à genoux devant l'illustre père de la Révolte au sérail ! Le pas du premier acte, dansé par Taglioni'et Perrot; un pontneuf connu : Jeune fille aux yeux noirs; une scène de bain manquée, et trois ou quatre escouades de marcheuses manœuvrant comme un peloton de la garde nationale : telles sont les merveilles qui balancèrent un instant les exploits financiers de Robert et de Bertram !

La Fille du Danube termina glorieusement, à l'Opéra, le règne de mademoiselle Taglioni. Pendant dix ans, elle avait dansé de triomphes en triomphes I II n'existe peut-être pas un autre exemple d'une danseuse si applaudie, si encensée, si adorée. Aux bravos, aux fleurs des loges, ajoutez les roubles de la Russie, les métalliques de l'Autriche, les banknotes de l'Angleterre , les billets Garât de la France 1 La belle

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vie ! heureuse danseuse ! mais infortuné directeur ! infortuné Duponchel !

M. Véron, lui, l'homme heureux, avait eu la chance d'avoir pour allié M. de X..., sylphe légitime de la sylphide. On a médit de M. de X...; c'était, pour l'époque, un véritable grand seigneur, et pour un directeur un mari précieux. Il contenait les exigences, calmait les irritations, et rappelait à leur devoir les ailes de son aérienne et fantasque moitié; généreux, prodigue pour elle plus que pour lui, spirituel, il menait la vie à grandes guides ; quand un homme comme lui épouse une sylphide, ce n'est pas pour faire des économies et les mettre à la caisse d'épargne. En perdant M. de X..., M. Duponchel perdit son ange gardien, le bon génie qui présidait aux recettes de l'Opéra. Le départ de M. de X... coûta 50,000 francs par an à M. Duponchel, et le repos de sa vie.

Le père Taglioni ne professait pas tout à fait, à l'endroit de la direction, les mêmes idées que son gendre. Fin, adroit, poli, résolu, père et chorégraphe fanatique, nourri dans le sérail, il en connaissait les coins et les recoins. Il s'était fait un principe dont il ne démordit jamais, principe bien digne d'un si excellent père, mais qui n'était pas sans quelque inconvénient pour un directeur. Le nom de sa fille sur l'affiche devait être un aimant invincible pour la recette. Sa fille ne devait danser qu'après une de ces représentations sacrifiées et honteuses comme mademoiselle Taglioni en a tant coûté à l'Opéra, jamais après une soirée de Nourrit ou de Duprez. A ce prix-là, les sylphides sont chères.

Supposez que, de leur côté, Nourrit ou Duprez se fussent mis en tête de ne pas chanter après Taglioni; que devenait l'Opéra ?

M. Duponchel venait de succéder à M. Véron. Une semaine

s'était à peine écoulée, que déjà il avait été obligé de fat un relâche, faute grave que punissent sévèrement et péc niairement les règlements de l'Opéra, et ce relâche, à q M. Duponchel le devait-il? A mademoiselle Taglioni, qui 1 devait son premier bouquet !

Par des combinaisons du théâtre auxquelles il était étra ger, Nourrit partait pour son congé le jour même où mad moiselle Taglioni revenait du sien. Elle avait cinq jours po se reposer, elle, l'infatigable, qui ne se reposait jamais ! Sa elle, sans la Sylphide, il fallait ce jour-là fermer les porl de l'Opéra, et on les ferma. Elle refusa de venir en aide son directeur dans l'embarras , à son ami , à son séi de 1827. Sa dignité ne lui permettait pas de reparaître l'Opéra au pied levé, sans avoir fait battre quinze jours d vance, dans tous les journaux et sur tous les murs, la gros caisse annonçant sa rentrée. Elle ne dansa pas, et M. D ponchel perdit une recette de 8,000 francs, et fut condam à une amende de 10,000. Un pareil début tint tout ce qi promettait.

— Allez demander à mademoiselle Taglioni si elle pout danser mercredi, disait M. Duponchel, dans la journée lundi.

L'avertisseur de la danse traversait la rue Grange-Bal lière, grimpait au petit entre-sol de la danseuse, et reven tout joyeux ; — Mademoiselle Taglioni daignera dam mercredi.

Le soir, le père Taglioni, qui adorait la musique, ven entendre un troisième acte; c'est le moment où le mon est arrivé: d'un coup d'œil il jaugeait la salle, la recette»

Le mardi matin, on affichait la Sylphide.

Le mercredi, on l'affichait encore.

Le même jour* vers midi* mademoiselle Taglioni envoy

prévenir qu'elle était, souffrante, qu'il lui serait impossible de danser le soir.

Toutéploré, le directeur, — il eût dû être habitué à ces indispositions de Jarnac, — courait frapper à la porte de la sylphide. Le père Taglioni l'attendait de pied ferme :

— Que voulez-vous , disait-il en l'apercevant et des larmes dans la voix; que voulez-vous, son engelure s'est rouverte .'... ' m ■

Son engelure, ô fille de l'air! Ai-je bien entendu? tu as une engelure? une engelure à toi, à ton pied, à ton aile, ô sylphide! L'engelure ne respecte donc plus rien! pour elle, plus de talon sacré ! Mais, ô Taglioni ! pour déloger votre cruelle ennemie, nous savons le remède: vite une application de Muette de Portici, avec une pincée de Wartel-Mazaniello et quelques gouttes de Massol-Pietro , et vendredi ce cher petit talon se portera à ravir; vendredi, la Sylphide en avant!

Le remède ne manquait jamais son effet: la susdite application ou représentation de la Muette durait encore, que déjà la malade éprouvait un mieux sensible. Le jeudi, le père Taglioni rayonnait de joie. — La plaie est belle ! la plaie est belle! répétait- il à tout venant ; il venait d'apprendre le chiffre exact de la recette de la veille, 855 francs 35 centimes ! et comme la plaie ne faisait qu'embellir, mademoiselle Taglioni dansait, le vendredi, devant une recette de 7 ou 8,000 francs, admirablement préparée par les 855 francs 35 centimes de la Muette de Portiez.

Son engelure s'est rouverte ! la plaie est belle ! ces mots passèrent en proverbe à l'Opéra, et de la danse pénétrèrent dans le chant. Chanteurs et chanteuses récalcitrants abusèrent de l'engelure. Cependant l'engelure taglionienne resta sans rivale. Elle eût rougi de se conduire comme une enge-

lure bourgeoise : aussi lui arrivait-il de se rouvrir au mois de juillet, ni plus ni moins que si elle eût été au mois de janvier.

Par une singularité qui mérite d'être citée, le climat de Londres lui convenait mieux que l'air de Paris; il paraîtrait qu'au Queeris Théâtre, où mademoiselle Taglioni était engagée par représentation, la plaie était belle, plus belle qu'à l'Opéra de Paris, où elle était engagée à l'année.

Il était dans la destinée de mademoiselle Taglioni de n'être, pour la médecine, qu'un rébus vivant et indéchiffrable. D'abord , c'est sa fameuse engelure ; ensuite, c'est sa plus fameuse affection du genou, affection mystérieuse, sans rougeur, sans gonflement, et à laquelle les princes de la science ne virent jamais que du feu.

Pendant près de neuf mois, la sylphide resta étendue sur son canapé de douleur, en proie aux plus atroces souffrances, souffrances que trahissait son visage, moins pâle et plus reposé que jamais. Elle n'avait d'autre consolation que de toucher régulièrement, tous les mois, sa paye de maréchale de la danse, paye deux fois plus agréable que celle de maréchal de France; et cependant le soldat blessé en combattant pour la patrie ne touche pas son prêt à l'hôpital.

Le temps est un grand médecin : le genou malade guérit tout seul, naturellement, au bout de neuf mois, et le 10 août 1836, mademoiselle Taglioni fit sa rentrée par le rôle de la Sylphide. Mais son engagement expirait le 25 avril 1837, M. Duponchel craignit soit une rechute, soit une affection sympathique de l'autre genou ; l'engagement ne fut pas renouvelé, et M. Duponchel fit bien ; mademoiselle Essler lui restait !

Taglioni traita avec l'empereur de Russie, avec le théâtre

de Saint-Pétersbourg, où, pendant cinq années, ce ne furent que succès et ovations inouïs, que roubles et présents d'une magnificence impériale. Le 22 avril, elle nous fit ses adieux dans une représentation mémorable, où non-seulement elle dansa, mais où elle parla.

Au milieu d'un vol de sylphides, deux figurantes restèrent quelque temps suspendues dans les airs; grand effroi des victimes, grand effroi des spectateurs! Un machiniste risqua sa vie sur une solive pour les sauver, et les sauva. Le sauvetage ne se termina que dans la coulisse, et la salle entière demandait à grands cris des nouvelles des deux sylphides. Alors mademoiselle Taglioni s'avançant :

— Messieurs* dit-elle d'un voix émue, mais ferme, il n'y a personne de blessé.

En 1840 et 1844, elle revint donner quelques représentalions sur le théâtre de l'Opéra. Mais en 1844 elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, et elle eut tort de danser sa grande scène de V Ombre, scène trop vantée et qui donna lieu à plus d'un méchant calembour. Plus galant, Alfred de Musset, sollicité d'écrire quelque chose sur son album, improvisa ces vers :

Si vous ne voulez plus danser,

Si vous ne faites que passer

Sur ce grand théâtre si sombre,

Ne courez pas après votre ombre

Et tâchez de nous la laisser.

Ces vers d'Alfred de Musset n'ont pas déparé l'album de mademoiselle Taglioni, qui contient de la musique inédite de Spontini, Meyerbeer, Thalberg, Donizetti, et quelques lignes de madame de Girardin, de Méry, Eugène Sue et de bien d'autres.

Dans cet album, on trouve un madrigal illustré et musqué. Un artiste russe, grand admirateur de la sylphide, a dessiné un pied petit, mignon, chaussé de satin, se dressant sur sa pointe, avec cette épigraphe:

Pourquoi chausser une aile?

Une aile qui a une engelure ! Pour peu [que le soulier soit étroit, l'aile ne doit pas être à son aise.

Mademoiselle Taglioni avait l'intention de se retirer sur les bords du lac de Côme, près de madame Pasta; elle y avait même acheté une maison, et elle voulait y faire bâtir un cottage sur le modèle des cottages anglais. Aura-t-elle réalisé ces projets de retraite? La sylphide est bien oubliée aujourd'hui. Qui sait où elle vit, si même elle vit? La fille du Danube n'est plus qu'une simple bourgeoise, qu'une bonne et grosse femme de ménage. Où est-il le temps où trop heureux étaient les princes, les ducs, les archiducs et les magnats dont elle daignait accepter l'hospitalité? Où estil le temps où, dînant à Milan chez le général Valmoden, elle acceptait la place d'honneur? Pendant le repas, ta bande militaire exécutait des morceaux de musique. Au dessert, un air d'une mélodie vive et originale se fait entendre :

—C'est la polka, dit le général à mademoiselle Taglioni qui l'interrogeait du regard, la danse de nos paysans hongrois; et aussitôt les rideaux se tirent, les portes s'ouvrent, et l'on aperçoit cinquante grenadiers hongrois exécutant la polka.

Cette galanterie toute française porta bonheur à la polka ; mademoiselle Taglioni la prit sous sa protection, et Ja polka a fait le tour de l'Europe, le tour du monde. .

Aujourd'hui, mademoiselle Taglioni a bien près de cin-

quante ans: elle ne danse plus; elle chante peut-être; elle chante la romance des danseuses inconsolables :

Combien je regrette Ma jambe bien faite . . .

Puisse-t-elle la chanter longtemps encore, pour le bonheur de ceux qui l'entourent et qui l'aiment! Chez mademoiselle Taglioni, le pied seul était exigeant, jaloux, difficile : le cœur était bon ; le pied appartenait à la danseuse , le cœur appartient à la femme.

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