‹ Petits mémoires de la vie littéraireChapitre 10 sur 60 · DEUX LETTRES · texte numérisé non relu

DEUX LETTRES

J'ai trouvé sur une vieille page de journal deux lettres que Tun de ces curieux, comme il en foisonne tant aujourd'hui, avait mises là, sans doute pour

^ désespérer à Tavance tous ceux qui écriront des lettres, tous ceux qui aimeront, tous ceux qui

, pleureront, et qui, trop faibles pour souffrir seuls, tâcheront de se consoler ou d'apaiser leur malj en le décrivant à celui ou celle qu'ils désirent. Quelle

* tristesse qu'aimer ! Quelle tristesse que d'être à la merci du premier fureteur, qui vous livre ainsi au public, déshabillés, nus, et dans l'accablement d'une passion mortelle !

Et cependant, pour nous, quelle source de dou-

^ loureux plaisirs^ ces vieux papiers I Sont-ce nos tourments qui renaissent, flos amours passés que

nous revoyons ? Est-ce la chimère après laquelle nous courons tous^ que nous touchons ici^ vivante et comme immortalisée ?

Qui le sait ? Chaque âme a ses deuils^ qui sont pour elle un monde dont elle ne s'évade pas. Et de ces restes d'amours évanouis, comme des feuilles que l'automne disperse, jaillit, pour chacun de nous, une émotion qu'il ne saurait communiquer à personne.

De toutes les reliques qu'il m'a été donné de posséder, jamais aucune ne m'émut autant que ces deux lettres d'une tragédienne célèbre et délaissée : lorsque je les lus, toutes mes tristesses me revinrent au cœur, et je me demandai presque si ce n'était point moi qui les avais écrites, tellement elles s'accordaient à l'aventure, banale certes, mais qui vient de remplir ma vie pendant trois belles, charmantes et terribles années.

Ma foi, pourquoi ne pas les copier, ces lettres ?

L'indiscrétion ne vient pas de moi, mais d'un autre, ' qui ne savait pas, en déterrant ces chiffons de papier, qu'une jeune femme pleurerait si lâchement, le jour où elle les découvrirait. Elles sont de Rachel, ces deux lettres que je relis sans cesse, de Rachel au plus fort de sa carrière glorieuse, et les gens qui ont ^ aimé, sentiront en les lisant combien une femme

reste femme, même lorsqu'elle est tragédienne, au moment où un sentiment sans merci la navre et lui ^ enlève tout orgueil.

Je voudrais qu'on lut ceci, non comme un document historique, mais comme une plainte aussi forte que celle de la Religieuse portugaise ou celle du Jacques Bonheur de Florence Dervaux,

Rachel est en tournée, elle écrit à son amant, sans doute dans la même ville qu'elle :

Rcmen, juin 1840

Il est onxe heures. Je viens de souper y je rentre dans ma chambre pour causer avec vous, qui az;^ iti si méchant pour laisser votre pauvre Rachel dans Vinquiétude et le chagrin, qui, pendant deux jours, m^ave^^ laissée seule sans nouvelles.,. Enfin, il faut souffrir et se taire»

Espérant vous voir arriver, je n'ai pas quitté mon balcon de la journée entière, mes pieds dans l'eau...

Non que je me plaigne, si je vous avais, encore I Mais tout est contre moi... Qu'ai-je fait ? Je l'ignore. C'est-à-dire que je ne suis pour rien dans ce qui s'est passé depuis deux jours. Je vous avais écrite mais il paraît

que ma lettre rCa point dépassé la porte de l'hôtel. Quant à celle-ci, je suis persuadée que vous la lire^i, car moimime la remettrai à un commissionnaire.

Je pars demain à quatre heures pour le Havre; Il faut bien s* embarqua seule, puisque vous n'avex^ pas voulu faire le voyage avec celle qui vous aime.

Comme vous rrCave^ reçue cruellement au théâtre^ Vautre soir ! Ah I Vous m'ave^^ fait bien mal.

Et pourtant^ il y a presque de la joie dans ma lettre; je vais vous en dire la cause, et vous m'excusert;^^ alors. On ne m* a pas jeté des couronnes de fleurs aujourd'hui y et cependant je suis contente. , . Mais vous m'ave:^ applaudie, je vous ai vu, je ne vous quittais pas des yeux. Si ma représentation a été satisfaisante, c'est à vous que je le dois. Vous voyesi^ donc que, quoi quil arrive, je ne peux vous quitter. S'il vous restait par hasard un reste d'amitié pour moi, faites-moi réponse à ma lettre. Je vous laisse le maitre : je ri ose vous envoyer encore mille baisers, je craindrais un refus, f attends ma permission.

Votre dévouée, Rachel.

Deux jours plus tard:

// est cinq heures ; je reviens du Havre. Ma premier t demande à l'hôtel est une réponse à ma lettre et je n'ai

LA VIE LiTTÉKAIftB }5

rien. Gest donc la fin^ vous ne voule^ plus me voir. Mais y pour Dieu ! répondcT^-moi.

Voulexjvous me permettre de venir vous voir... Cest ' de la cruauté. . . Je pourrais au moins me justifier^ si toutefois j*ai besoin de me justifier... Si vous craigne:^^ de rnécrirey faites-moi dire verbalement oui ou non.

Pattends avec impatience un mot, un petit mot.

Rachel.

Quelle anxiété, quel désespoir ! Mais que Ton ne parle point de bassesse ou de lâcheté. Celui, celle qai aime, alors même qu'ils sont trompés^ abandonnés^ oubliés^ bafoués, aiment-ils moins ? Ils aiment, ils continuent à aimer, et tandis que l'autre cherche ^ ailleurs de nouvelles victoires, seuls, écrivant ou \ relisant de lamentables chants d'amour, ils songent à ce qu'ils voudraient ne pas avoir perdu.

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