‹ Petits mémoiresChapitre 10 sur 21 · A LONDRES · texte numérisé non relu

A LONDRES

On a beaucoup écrit sur les origines du coup d'Etat de 1851. Les chroniqueurs du temps ont généralement attribué à M. de Morny, frère naturel de Napoléon III, la conception de ce second brumaire, et, à les consulter, on croirait que le complot a été tramé entre lui seul et Louis-Napoléon, demeuré impénétrable dans ses projets jusqu'à la veille de l'anniversaire d'Austerlitz. Il y a là une erreur historique que nos souvenirs personnels permettront peut être de détruire.

D'après ce que nous savons, M. de Morny, aussi bien que les autres conjurés, n'a été fixé par le Prince-Président, sur ses projets, que dans la nuit même qui a précédé le coup d'Etat. C'est de Londres, et non du palais de TElysée, que le signal de l'explosion était attendu et est venu, et les véritables acteurs

de ce drame très longuement préparé ont été le comte Walewski, alors ambassadeur de France en Angleterre, et lord Palmerston, chef du cabinet anglais. C'est au Foreign Office que s'est élaboré le plan du coup d'Etat.

La Constituante de 1848 s'était séparée le 27 mai 1849. Le Comité de la rue de Poitiers^ formé en vue des élections, avait hautement manifesté son intention de détruire la République. Grâce à ses efforts, sur les 750 membres qui composaient la nouvelle Assemblée nationale, 550 appartenaient aux partis légitimiste, orléaniste et bonapartiste. 200 députés seulement étaient républicains et professaient l'opinion démocratique la plus radicale. Le général Changarnier, à qui la majorité monarchique réservait le rôle de Monck, était maintenu à la tète de l'armée de Paris et de la garde nationale de la Seine. De son côté^ le Prince-Président, bien décidé à garder indéfiniment le pouvoir et très préoccupé d'annihiler le rôle du général Changarnier, feignait de jouer le jeu de la majorité qui comptait sur lui, quitte à le renverser après coup, pour ruiner les institutions républicaines. Telle était la situation

LE 2 DÉCEMBRE 1851 A XONDRES 9\)

respective dos partis et des hommes lorsque, le 28 mai 1849, se réunit la « Législative ».

La lecture des notes qui vont suivre, consignées par nous à l'époque, jettera un jour nouveau sur les faits et les personnages. Parmi ces souvenirs recueillis au jour le jour, nous n'avons fait choix que de ceux qui intéressent directement la marche des événements.

28 mai 1849.

La Législative va siéger dans le palais de carton élevé sur la place Bourgogne, en arrière du Corps législatif. Les couloirs de la Chambre sont houleux. Ledru-Rollin, élu dans cinq départements, parle déjà de déposer, au nom de la Montagne, un acte d'accusation contre le ministère, à raison de Toffensive prise par le général Oudinot, commandant' l'armée française, contre la République romaine. La défiance est grande dans la majorité contre les Montagnards, et le projet leur est prêté d'envaliii: la Chambre. Pour assurer la liberté de la représentation nationale, Changarnier vient de proposer à mon père, président de l'Assemblée comme doyen d'âge, de révoquer le lieutenant-colonel Cauvin de son commandement de la force armée destinée à la sûreté de l'As-

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semblée, et de nommer à sa place le lieutonant-colonel Foltz : ce qui est fait, avant l'entrée en séance, et est notifié aux questeurs.

11 est décidé en outre que le décret du 11 mai 1848, proclamant le droit appartenant au président dp l'Assemblée de requérir directement la force armée, sera affiché dans toutes les caserne

On f ainsi coup double contre les révolutionna'* s et contre le Président de la République i "<nt les partisans affichent déjà les prétenti' JiS à un pouvoir dictatorial. Son cousin, le ^ ince Napoléon, siège au haut de la Montagne.

31 mai 1849.

'Le Président est venu assister au grand dîner donné ce soir au Palais-Bourbon, par mon père, comme président de la Chambre.

Louis-Napoléon, assis à la droite de ma mère quMl sait fille d'un général vendéen signataire de la pacification, ne cesse d'exalter les hauts faits des Blancs^ qu'il qualifie de héros.

Après le dîner, il évite ostensiblement Ghangarnier, mais- se montre plein de prévenances pour le général Le l^lô, T un dos questeurs.

8 janvier 1851

Après un long entretien dans sonjQabinetau palais de l'Elysée, le Prince décide qu'un subside sera accordé à M. Walker Breit, électricien, qui est venu proposer l'immersion du premier câble sous-marin entre j^aivres et Calais. Le Président ne tient air < compte d'un mémoire du célèbre ingéniév. Stephenson qui déclare chimère le projet d)- i. Breit, et, en congédiant ce dernier, Veng^' 3 à pousser aussi vite que possible la réai..5ation de son projet, « attendit qitUl est Vf la pins haute importance pour le gotcvernement français cTêtre en rapport direct et rapide avec le cabinet de la Reine. »

13 novembre I80I.

Le cable de Douvres à Calais est inauguré le 13 novembre 1851.

IG novembre I80I.

Pendant qu'on applaudit à tout rompre un dernier pas de Fanny Cerrito, qui a créé la Fille de marbre^ la porte de la loge de l'Opéra (sis alors rue Le Peletier), occupée par mon pèr6 et moi, s'ouvre et laisse passage à Clian-

garnier et aux deux questeurs, général Le Flô et Baze, Leur émotion est grande. Le général Saint- Arnaud, ministre de la Guerre, a donné l'ordre d'arracher dans toutes les casernes le texte du décret y affiché depuis 1849, qui proclamait le droit dont était investi le Président de l'Assemblée (alors M. Dupin), pour requérir directement la force armée. Ces messieurs discutent et décident qu'ils présenteront à l'Assemblée, d'urgence, une proposition, disant expressément que le Président de l'Assemblée, « aura le droit de requérir directement la force armée. » On se sépare en se frottant les mains, et l'on prévoit que le ministère du prince Louis-Napoléon sera contraint de se retirer devant le vote de cette mesure par l'Assemblée nationale. Le vote, par la majorité, de cette riposte au défi du général Saint- Arnaud ne fait pas doute*

18 novembre 155L

L'Elysée est en liesse ; la proposition des questeurs a été repoussée par 408 voix contre 300, malgré la résistance du général Cavaignac, de MM. Grévy et Edgard Quinet, l'Assemblée est désormais désarmée contre toute tentative de coup d'Etat. On compte pourtant

sur rénergie de M. Dupin, ami dévoué de la famille d'Orléans.

24 novembre 18d1.

Ce jour-là, nous devisons gaiement en mangeant des petits pâtés aux huîtres, en fumant une cigarette et en taillant des crayons, dans le bureau des attachés de cabinet au ministre des Affaires étrangères, le marquis de Turgot. Nous étions cinq attachés : Hélion de Villeneuve, tué plus tard comme adjudant de tranchée au siège de Sébastopol; de Bastard, mort en Chine ; de Dampierre, dont le nom est resté glorieux, et le baron d'Avril, aujourd'hui ministre plénipotentiaire en disponibilité. L'huissier entra gravement et m'annonça que le ministre m'attendait.

« Monsieur, me dit le marquis de Turgot, tenez-vous prêt à partir ce soir pour Londres, porteur de dépêches destinées à notre ambassadeur. »

C'est ainsi que, par une faveur très recherchée à l'époque, les attachés suppléaient les courriers de cabinet dans les diverses capitales.

Le lendemain matin, j'entrais à l'ambassade de France et remettais à la chancellerie la valise, et, en mains propres, suivant mes ins-

tructions, au comte Walewski, un pli personnel portant le timbre du palais de l'Elysée.

L'ambassadeur, après lecture, commanda immédiatement sa voiture pour se rendre chez lord Palmerston et m'enjoignit de me tenir à sa disposition. Le soir même, de nombreuses invitations furent lancées dans tout le corps diplomatique pour un grand dîner, fixé au 2 décembre : je fus honoré d'une invitation personnelle.

Le 2 décembre au matin, l'ambassadeur m'indiqua que j'avaîs liberté entière pour la journée. J'en profitai pour me rendre en cab au château de Claremont, désireux de déposer les hommages des miens, qu'elle distinguait particulièrement, aux pieds de la reine Marie- Amélie, cette reine vaillante dont les hautes vertus ont si longtemps honoré et relevé le trône de France. J'avais pour compagnon de voyage un excellent homme, M. Susse, le chef de la grande maison de la place de la Bourse, fournisseur de l'ancienne liste civile, qui •m'avait demandé de joindre ses hommages aux miens. La reine vivait alors entourée de tous les siens, sauf de M™® la duchesse d'Orléans. Ce fut un mélancolique pèlerinage, à travers le grand parc de Claremont jusqu'au seuil du château, où l'illustre veuve, réfugiée

dans l'exil et dans ses regrets de mère et d'épouse, daigna accueillir les visiteurs ave^ sa bonté habituelle. Aucune rumeur politique n'avait transpiré à Glaremont.

Quand nous reprîmes la route de Londres, nous fûmes bientôt enveloppés d'un brouillard tellement intense que le cocher du cab . perdit sa route avant l'arrivée aux faubourgs. Mon inquiétude croissait avec l'approche de la nuit : le dîner officiel était fixé à sept heures et demie et le temps marchait. Quelle incorrection pour un jeune attaché, si par malheur je me présentais en retard !

Enfin, j'arrivai à l'heure prescrite. Quelle fut ma stupéfaction quand j'aperçus l'hôtel de l'ambassade non illuminé, presque plongé dans l'obscurité ! Les gens de service m'apprirent que le dîner avait été décommandé : la vérité était que la plupart des invités s'étaient brusquement excusés de ne pouvoir se rendre à l'aimable invitation de l'ambassadeur de France, les membres du cabinet anglais les premiers.

Quand je pénétrai dans le salon, noyé dans un demi-obscur, j'aperçus la comtesse Walewska toute pensive, immobile dans un fauteuil au coin du feu. Le comte se promenait fiévreusement de long en large : les attaches

de l'ambassade debout, muets et embarrassés.

Je fus frappé alors, et la vision m'en est toujours restée, de la ressemblance vivante du comte Walewski avec le premier consul, dont le magnifique portrait en pied de Gérard ornait le grand panneau du salon.

A mon entrée, le comte s'arrêta devant moi et me dit ces simples mots : « J'ai le regret de vous apprendre que monsieur votre père a été arrêté avec plusieurs de ses collègues de la Chambre, dans une réunion illégale tenue à la mairie de la rue de Grenelle-Saint-Germain. » Puis il se remit à arpenter le salon, les mains derrière le dos. Je fus vite mis au courant par un de mes collègues. Un coup d'Etat avait eu lieu à Paris.

Los dernières nouvelles de Paris, transmises par le câble Breit et déjà connues dans la Cité, étaient mauvaises pour la cause du Président de la République. Le corps diplomatique avait jugé prudent de s'abstenir, jusqu'à nouvel ordre, de tout rapport officiel avec l'ambassade de France.

Le dîner fut sombre et court : à neuf heures, le comte nous dépêcha au télégraphe, pour être plus vite renseigné. Mille bruits circulaient. Les princes d'Orléans, disait-on (bien tranquilles à Claremont), avaient essayé de

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A la fin de la réception, je sollicitai de l'ambassadeur la faveur de repartir de suite pour Paris, ma place n'étant plus dans un salon officiel. Le comte Walewski me répondit:

« Pas avant demain matin, et je vous attends à sept heures pour recevoir mes instructions. Vous appartenez à la carrière jusqu'au moment où votre démission aura été acceptée, o Je n'avais qu'à m'incliner. Au point du jour, il me remit un pli pour le Prince et m'en confia verbalement le contenu, avec ordre d'anéantir le papier qu'il me remettait si les insurgés tenaient encore la gare du Nord à Paris et m'arrêtaient.

Arrivé le soir sans encombre, j'attendis le ministre, en me promenant sur la terrasse du jardin du ministère, qui longeait le boulevard des Capucines^ et d'où j'assistai au défilé des régiments de cavalerie balayant les boulevards. Le marquis de Turgot me prescrivit de porter moi-même au Prince, à l'Elysée, le pli dont j'étais porteur.

Au palais, tout était sens dessus dessous : les estafettes et les officiers se croisaient en tous sens. Personne à qui m'adresser pour avoir accès auprès du Prince. Enfin, le capitaine des guides. Desondes, ce brillant soldat et viveur, tué plus tard à Solférino, m'introduisit.

Le Président lut, me remercia et me congédia avec, ces mots : « J'ai donné l'ordre de mettre en liberté monsieur votre père, qui avait été enfermé à la caserne de cavalerie du quai d'Orsay. Vous le retrouverez en bonne santé. »

Le soir, après avoir installé en sûreté à un hôtel de la rue de Beaune M"^ Le Flô, dont le mari était interné à Mazas avec les autres généraux, j^entrai un instant au café d'Orsay, à l'entresol, où nous nous réunissions souvent.

J'y allai aux nouvelles : j'y retrouvai le capitaine Desondes qui était en train de perdre au lansquenet plus qu'il ne voulait contre le commandant Rouher et de Boisaubin, le prodigue créole de la Guadeloupe, si connu à l'époque.

Le dernier enjeu du capitaine, resté malheureux jusqu'au bout de la partie engagée, fut un magnifique cheval noir dont le Prince lui avait fait cadeau le jour même.

Desondes avait perdu son cheval : lord Palmerston perdait bientôt son portefeuille, pour avoir reconnu le coup d'État sans avoir consulté aucun de ses collègues du ministère, et moi qui avais perdu ma placr^ d'attaché, j'avais du moins gagné une future ponsion que j'ai

négligé de réclamer en qualité de fils d'une victime du 2 Décembre.

Tout cela m'est revenu en mémoire en retrouvant mon passeport diplomatique de 1851^ visé à Paris le 24 novembre, et, à Londres, le 3 décembre.

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