‹ Petits mémoiresChapitre 11 sur 21 · BÉRANGER · texte numérisé non relu

BÉRANGER

Le tempérament français est en train de subir une évolution des plus fâcheuses pour les destinées de notre race. Cette manifestation s'accuse nettement dans les procédés et les allures du génie nationaL Désormais, plus de nerfs que de muscles !

Tout peuple civilisé s'exprime par la parole, par la plume, par le geste et par les arts ; c'est à ces signes particuliers qu^on peut reconnaître son élévation ou sa déchéance.

Or, qu'est devenu l'éclat de notre tribune parlementaire, jadis rivale heureuse de celle des Fox ? La saine langue de nos pères y est même méconnue. A défaut de génies, les orateurs s'y font de plus en plus rares, sous la cloche pneumatique du suffrage universel.

La presse, si alerte dans le cours du siècle^ élevée depuis au rang de quatrième pouvoir, a-t-elle gagné en majesté ce qu'elle a perdu

en dignité? Séduisante jadis jusque dans ses entraînements, elle n'inspire plus aujourd'hui que crainte ou méfiance. Chez elle, le calcul a remplacé la passion : elle a créé une clientèle qui se complaît dans le scandale. C'est le règne de la langue verte, même quelquefois jusque dans la chaire de Bossuet, où le prédicateur, pour plaire au goût du jour^ consent à déserter les hauteurs sereines que n'a jamais quittées l'éloquent Père Lacordaire.

Le geste, de narquois ou gamin qu'il était, encore élégant dans son débraillé, est devenu impudique. Dans Tart chorégraphique, sur la première de nos scènes, au pas chaste et vaporeux de Gisèle a succédé la danse lascive : sur la place publique, la gavotte et la bourrée, ces joyeuses filles de nos anciennes mœurs populaires, ont fait place à la danse du ventre. N'avons-nous pas assisté^ lors de la dernière Fête nationale, à de vrais accouplements pyrrhiques, éclairés par les lampions officiels.

En fait de pantomime, nous voici loin du gai Pierrot de jadis: celui de nos jours s'est fait lugubre ou macabre, pendant que les modèles nus, non plus voilés par l'art qui purifle, mais déshabillés par l'unique goût de luxure, font les délices de nos jeunes, sous rœil bienveillant du commissaire de police

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hynoptisé. Si l'immoralité flagrante suscite un contradicteur, on le traite de gêneur qui empêche de danser en rond, aussi bien que le municipal traditioriUi'l.

Dans nos expositions artistiques, le public, dont l'éducation se fait à la devanture des kiosques, s'empresse autour des sujets les plus risqués. Gela s'appelle le clou, et la masse se rue, lors du carnaval modernisé aux exhibitions laïques des blanchisseuses, qui défilent gorges au vont : voilà qui vaut bien le vieux jeu des processions!

Aux crayons aussi instructifs qu'amusants de Gham et de Daumier, les maîtres du genre, à ces caricatures spirituelles qui ont charmé le vrai Parisien, la fin de siècle oppose le fusain naturaliste de Forain, consacré aux Robert Macaires et aux Alphonses do tous les mondes, et cela pour l'édification de la foule cosmopolite dont se meurt le nouveau Paris.

La littérature et la gravure, qu'on recherche le plus, n'aspirent, à la grande joie dés névrosés, qu'à devenir Tatelier de dissection de Tabject et de la laideur morale.

Et la chanson ! cette vieille chanson gauloise qui disait tout, sans rien accuser, qui réconfortait grisette et ouvrier, qui égayait la chambrée comme l'atelier, moitié grivoise,

renseignement du maître, à l'amour de la chanson, ce premier lait de notre race: son cœur et son estomac ne s'en porteront pas plus mal. Elle verra que rien de nos jours n'a su la remplacer.

Rochefort, c'est le pamphlet brutal ; Drumont, c'est la satire ardente qui blesse et emporte le morceau. Où réside donc le chansonnier moderne qui se contente d'égratigner. en désarmant par le rire de sa fine ironie ? Qui nous rendra un Déranger qui, tout en saluant la République, sa préférée, saura frapper de ses verges les politiciens et les concussionnaires du jour, et garder les rieurs de son côté? Nous l'attendons, sans oser l'espérer.

Pégase et Gupidon sont fourbus ; la rime et la galanterie ne font plus partie du nouveau bagage scientifique. Notre poète l'avait bien prévu, dans VAge futur, sur l'air : Allezvous-en, gens de la noce.

Nous somraes peu galants sans doute. Mais nos fils, d'excès en excès, Egarant l'amour sur sa route.

Ne lui parleront plus français, Ils traduiront, Dieu les confonde, Vart d'aimer en italien.

Chez Béranger, et c'est ce qui fit sa popularité, le chansonnier était doublé du patriote et

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de l'homme politique, dont le caractère, encore mal connu, apparaît plein de tactique, de sangfroid et de fermeté, à ne consulter que sa correspondance intime échangée avec mon père, lorsqu'il était prisonnier du ministère Martignac, poursuivi et condamné qu'il était pour trois chansons irrévérencieuses envers le « faux libéralisme de cour ».

Irrévérencieux, il l'avait été dès 1814 envers la « Censure » :

Quand déjà Ton n'y voit guère, Quand on a peine à marcher, En feignant de la moucher, Qu'on éteigne la lumière,

Riez-en avec moi, Ah ! pour rire Et pour tout dire, Il n'est besoin, ma foi, D'un privilège du Roi.

Il ne l'est pas moins envers la Chambre de 1818, quand il chante « le Ventru », dans ce couplet toujours si bien en situation de nos jours :

Comme il faut au ministère Des gens qui parlent toujours Et hurlent pour faire taire Ceux qui font de bons discours, J'ai parlé, parlé, parlé. J'ai hurlé, hurlé, hurlé,

Quels dîners !

Quels dîners I Les ministres m'ont donnés.

Oh ! que j'ai fait de bons dîners I

Le lutteur a vieilli, mais il n'a rien perdu de son ardeur en 1829, alors que le ministère Polignac l'envoie à la geôle de la « Force »

pour y expier les méfaits de sa plume. Nos législateurs évaporés d'hier auraient pu lire avec fruit la lettre qui suit, avant de voter la nouvelle loi contre la presse, renvoyant, en cas dïnsulte aux ambassadeurs étrangers, les journalistes en police correctionnelle, par méfiance du jury, leur véritable et seul juge naturel.

Mon cher Kératry, Les souffrances les plus aiguës, causées par la migraine à laquelle je suis si sujet, m'ont empêché de vous écrire hier pour vous témoigner toute ma reconnaissance. Vous me connaissez trop pour en douter un moment : un procédé si noble, si généreux de votre part n'a non plus rien d'extraordinaire. Cependant, nous vivons dans un temps où une pareille conduite devient de plus en plus rare. D'ailleurs, moins que beaucoup d'autres, vous étiez obligé à faire acte de présence contre celui qui m'attaquait. Mais votre cœur si bon, si droit, vous a fait trouver le premier ce qu'il y avait de mieux à dire en faveur

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de la souscription à laquelle vous avez pris part, sans consulter aucun des petits calculs politiques de nos grands hommes de Chambre. L'opinion, même de ceux qui nous sont contraires, vous en récompensera, quoique vous n'ayez même pas pensé à cette récompense.

Je regrette de ne pouvoir vous adresser que de faibles remerciements, j'aurais voulu vous prouver (ce que j'essayerais de faire si je n'étais encore très souffrant) que vous ne portez pas intérêt à un aussi grand coupable qu'on prétend me faire, surtout parmi certaines coteries du centre gauche. Ces messieurs, au lieu de préparer si bien les voies pour arriver au pouvoir, eussent bien mieux fait, à mon avis, de prouver qu'il n'y aurait d'affranchissement de la presse croyable que lorsque le jugement de ses délits serait rendu au jury, seule magistrature compétente en cette matière. Tant que ce sera en vertu d'une loi d'exception, complète violation de la charte, qu'on jugera les écrivains et même les chansonniers, il sera libre à l'opinion de casser tous les jugements rendus, même les plus équitables. Il faut attendre, dira t-on. Soit ; ïnais il faut demander d'abord. Et qui a fait à cet égard la moindre observation ? Le libéralisme de cour l'emporte. Eh bien ! nous attaquerons le libéralisme de cour.

Il y a bien là quelques sujets de chansons, et il y aura encore en dehors du cercle électoral, qu'on affecte toujours de prendre pour la nation tout entière, des lumières, du bons sens et de l'énergie. Là, se trouvent des gens qui ne souffri-

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