V. DURUY
Nous laisserons aux admirateurs du cardinal le plaisir de faire en personne le péleri-
nage au quartier Latin, pour y lire l'inscription de la Sorbonne, tout en formant le vœu que les Vandales ne puissent plus y avoir jamais accès.
Il y a de cela trente-sept ans; alors, jeunesse, santé, nul souci dans le cerveau. L'étape avait été longue : c'était la dernière de Constantine à Batna, où notre escadron de chasseurs d'Afrique allait faire relève. Au fond de la vallée formant entonnoir dans les montagnes, quelques lumières vinrent à piquer l'obscurité qui succédait à un court crépuscule. Nous étions arrivés. Hommes et chevaux installés, je me dirigeai vers la dernière maison de la villace que m'avait désignée le fourrier, distributeur des billets de logement.
Parti au petit galop, mon cheval s'arrêta soudain, reniflant, se cabrant et ruant contre son ordinaire. Je sautai à terre, laissant ma bête se débrouiller avec mon ordonnance que je congédiai. Une femme, à bonne figure d'Alsacienne, m'attendait sur le pas de la porte et m'introduisit dans une salle modeste, blanchie ; ;
à la ch«n;s:. Sur la table fumait une soupe au lard : un grand feu clair, qui n'était pas à dédaigner, flambait dans l'âtre, auprès duquel se ch?;/^^ient un géant et presque un nain.
— Noijïi- vous attendions pour dîner, mon lieutenc^t ; vous ne nous refuserez pas une ofl're fa^ ,de bon cœur? me dit le premier avec boi .,^mie. Permettez-moi, ajouta-t-il, de vous prK%oi^ter mon ami Bombonnel, le fameux tueur dt panthères.
Le se. jnd reprit aussitôt :
— Per^çttez-moi de vous présenter mon ami Chassa ing, le fameux tueur de lions et maître de céans.
La nature avait bien fait les choses. Chassaing, avec sa large tête à la barbe longue et touffue ; Bombonnel, avec ses yeux de fouine, avec son crâne dénudé, labouré de cicatrices dues à la gueule d'une panthère, ressemblaient aux deux espèces de fauves que chacun fréquentait.
Verres en mains, la connaissance fut vite faite, d'autant que, modeste chasseur de lièvres et de sangliers, j'écoutais avec émotion les récits variée de mes deux braves Nemrod, se faisant justement valoir tour à tour.
J'appris qu'un lion, surnommé le Vieux de la Montagne, marquant large comme le pied
d'un homme, désolait les douars jisins de l'Aurès ; qu'une grande battue avait été ordonnée par le bureau arabe pour le surlendemain, jour de Saint Hubort, qui devai' ucider avec la pleine lune, et. que mes hOtes étaient chargés par le sous-préfet de la di^' ^r.
Pressé vivement d'être des leur» 3 trouvai l'occasion belle d'une' émotion i) ^ nnue, et j'acceptai le rendez- vous donné ponr ie lendemain midi.
En me retirant pour gagner ma c1i ambre, je me trompai de porte. A pein^. avais-je débouché dans le noir et appuyé mon pied sur quelque chose de mou, qu'un grognement, suivi de rugissements et d'une bousculade vertigineuse, se fit entendre; pris à Fimproviste, je me défendais de mon mieux à coups de plat de sabre.
Apparut aussitôt la bonne figure de Chassaing, riant aux éclats et me criant :
— N'ayez pas peur, lieutenant, ce sont mes trois bibis, que j'ai vendus quatre mille francs au jardin de Marseille!
Les trois bibis étaient trois lionceaux, de taille plus que respectable, rapportés de la montagne, que mon cheval, plus malin que moi, avait devinés.
« Sapristi, lui dis-je, quand on logo des
citoyens pareils, on prévient, » et, légèrement ému, je gagnai mon gîte, désarmé par ses regrets ; mais je ne m'endormis pas sans quelques réflexions sur le rendez-vous donné, d'autant que j'avais été prévenu qu'on devait chasser le Vieux de la Montagne à découvert.
A midi sonnant, nous démarrons, tous trois à cheval; un mulet nous suit, chargé de deux cantines ; pas de tente, rien que des objets de cuisine. Les nuages sont bas et nous masquent les crêtes boisées de l'Aurés, que nous allons gravir, le vent du nord dans le dos. A micourse de la plaine qui sépare Batna de Lambessa, la vieille cité romaine aux arcs et aux tombeaux encore debout, nous rencontrons le goum arabe qui nous attend, caïd en tête.
Cavaliers et piétons, armés de longs fusils, drapeaux, flûtes et derhoukas (tambourins), rien n'y manque ; le lion n'a qu'à se bien tenir.
Alors que nous franchissons, à travers lentisqucs et lauriers-roses, les premiers gradins de l'Auros, la neige commence à tomber dru.
A cinq heures^ on fait halte sur un vaste plateau. Il est convenu avec le caïd que nous
La SAiNÏ-HDBERT EN ALGÉRIE 79
poursuivons seuls rascension, pour reconnaître le terrain et les pistes ; qu'on gardera un religieux silence, et que le goum ne nous rejoindra qu'après trois sons de la grosse corne que porte Ghassaing; probablement au matin.
Après une demi-heure d'escalade à travers sentiers ravinés, nous nous arrêtons nousmêmes, et procédons à un repas sommaire.
Puis, après avoir caché nos cantines sous la . broussaille, armés de nos doubles carabines à balles explosibles, nous grimpons vers un plateau supérieur, emmenant notre mulet qui doit servir d'appât aux fauves.
La montée est rude sous la bise : à travers la forêt toute blanche, le silence qui s'est fait dans toute la nature est imposant. Le ciel s'éclaircit : rien à l'horizon, qui se découpe à pic sur l'abîme, qu'une hyène qui s'enfuit. Malgré les yeux exercés de Ghassaing, qui nous précède, on ne découvre aucune piste; la neige a recouvert le sol.
Nous débouchons sur une large clairière, complètement nue, entourée d'une ceinture de lenlisques : c'est le plateau qui domine toutes les gorges, à la rencontre de plusieurs sentiers qui s'enfoncent sous les futaies de chênes verts. Bombonnel tombe en arrêt sur notre
droite : aux premières lueurs de la lune, il nous montre, le doigt sur les lèvres, les pas tout frais sur la neige du Vieux de la Montagne : Chassaing est certain qu'il est en chasse et qu'il va revenir sous peu sur ses pas.
11 n'y a plus à songer à l'appel du goum, qui compromettrait tout. La lune monte : il est tout juste temps de s'embusquer. Chassaing choisit trois postes, séparés chacun de cent mètres et placés en demi-cercle; celui du centre, devant lequel le pauvre mulet est attaché à un piquet, nrest réservé. Chacun do nous se dérobe sous un lentisque, assis sur le sol, face à la clairière, avec ordre exprès de ne pas bouger, si la bête est tirée, avant un quart d'heure bien écoulé.
Immobile, la main sur la gâchette de ma carabine, dont le canon était appuyé sur une branche, les reins mouillés, avalant ma salive, le cœur, tout d'abord, me battit à tout rompre. Puis, à mesure que mes yeux s'habituèrent à ce tapis blanchâtre, éclairé en plein, où seule la bête d'affût faisait tache, je reprenais mes esprits. Le panorama, avec ses pitons cristallisés, m'apparaissait grandiose ; ma seule préoccupation était que le lion ne revînt pas ou me passât hors de portée. Une heure s^était
déjà écoulée. La posture à laquelle j'étais condamné devenait intolérable.
Soudain, dans mon dos, éclate un vrai coup de tonnerre, aux vibrations croissantes, qui s'en vont retentissant de mamelon en mamelon, accompagné d'un souffle final, qui me cloue inerte. Le lion avait débouché derrière TOOi, puis plus rien. Que faire? bouger, c'était me perdre; j'attendis^ recommandant mon âme à Dieu. Tout ce que j'aimais m'apparut comme un éclair.
Une minute — un siècle — s'était à peine écoulée, que le superbe fauve apparaissait sur ma droite, se dirigeant lentement à travers la clairière vers sa proie, balayant !a neige de sa queue rigide : puis, il s'arrêta comme pour prendre son élan.
Enfin, je le tenais donc, bien par le travers, admirablement éclairé : j'ajustai froidement, cherchant le défaut de l'épaule. Mais plus je le fixais, moins je le voyais. Le sang m'affluait aux tempes et m'éblouissait. Là où le moral avait tenu bon, le physique se dérobait. Bref, j^éprouvai l'humiliation de ne pouvoir plus tirer, et le grand fauve, passant devant moi d^un air dédaigneux et majestueux, sans doute repu puisqu'il épargnait la pauvre bête folle de terreur, s'en alla, le mufle au vent, du côté
de Chassaing, pour regagner les bois. Alors une détonation éclata : plus rien ne bougea.
Trois longs sons de corne ont réveillé les échos : nous accourons vers Chassaing, que nous trouvons le pied appuyé sur le flanc d'un énorme lion à tous crins. De sa balle, il avait coupé net la jugulaire de l'animal, tombé raide mort.
— Pourquoi diable n'avez-vous pas tiré?
s'écria Bombonnel. Vous l'avez pourtant eu
belle, et je me préparais à vous doubler.
— Je n'ai pas tiré, tout simplement parce que j'ai eu le trac, lui répondis-je, encore tout joyeux de la capture faite.
— Ce -sera pour la prochaine fois, ajouta Chassaing.
La prochaine fois n'est jamais venue. Je m'étais bien promis de ne plus retourner à la chasse au lion, et je me suis tenu parole.
Nous étions là encore, discourant et battant la semelle pour nous réchauffer, que des clameurs diaboliques montent de tous les ravins. Des formes blanches, secouant des torches embrasées, gravissent à l'assaut les trois faces du pic, d^oû nous dominons la longue chaîne
de l'Aurès, tout argentée. On entend les cailloux rouler sous le galop furieux des chevaux ; le tam-tam résonne sous les halliers. Tout à coup nous sommes enveloppés comme d'une sarabande infernale qui tournoie, qui hurle avec les slougis tenus à l'attache et qui, soudain, s^apaise au commandement du caïd.
Après les félicitations modulées devant le vainqueur et les injures prodiguées au mort, les feux s'allument, les moutons rôtissent, le couscoussou s^empile sur les plats de bois.
Une vaste diffa commence sous les rayons de la lune et se prolonge jusqu'au matin, au son de tous les instruments qui vont porter au loin dans la vallée le cri de victoire.
A Taube, le cortège se reforma et redescendit les pentes de l'Aurès, précédé du Vieux de la Montagne, porté triomphalement sur une litière de chênes et de lauriers-roses.
Ainsi se célébra la Saint-Hubert de 1862, sur les cîmes de l'Aurès; mes deux compagnons, deux héros, ne sont plus !
LE MAKSOUIN
C'était un beau gars que René BouUic : on n'en eût pas trouvé de mieux découplé à dix lieues à la ronde dans la vieille Cornouailles.
La chemise entr'ouverte sur la poitrine, tête nue, culotte courte et guêtres de toile, il se profilait sur la colline, appuyé sur sa charrue au repos, durant que son attelage en sueur soufflait au bout du sillon péniblement tracé jusqu'à la crête de la falaise. Pendant la pause, il regardait tour à tour avec sérénité les lames écumeuses accourant du grand large sur la grève et le clocher à jour de sa vieille église aux dentelles de granit.
Quand ses chevaux eurent repris haleine, il se remit gaîment en marche, et entonna d'une voix mâle ce vieux refrain de Saint- Pol ;
Si
LE MA.RSOUIN 85
Mais quand on m'a dit que pour la guerre Il faudra quitter mes amours, Ma métaii'ie et mon vieux père, Pour partir au son des tambours, DamI j'ieur dit net: ah! n'entends qùet.
Ah I n'entends quet, n'entends quet, n'entends quet l
J'aime mieux ma bruyère
Et mon clocher à jour.
Soudain, à rextrémité du champ, bordé par un de ces chemins creux qui impriment à la Bretagne son caractère mystérieux, sur le revers du fossé hérissé d'ajoncs aux fleurs d'or, apparut un tricorne de gendarme.
— Ohé ! René, approche donc un peu !
— Me voilà, Mathurin, que me veux-tu?
Et le gendarme lui remit un large papier, timbré d'un cachet bleu. René lut lentement la feuille de route, passa le revers de sa manche sut- son front où perlait quelques gouttes, et
murmura ces simples mots: « C'est bon, je partirai ce soir. Je commençais pourtant à espérer qu'on m'avait oublié. »
L'horizon s'est empourpré de nacre rosée, aux dernières lueurs qui vont s'éteignant dans la mer; les voiles blanches des sardiniers
s'enfuient à tire-d'aile à travers la baie de Douarnenez. La campagne s'efface déjà sous la brume qui monte du large. On n'entend plus que la grande voix de rOc<'^an qui hurle sur les brisants du cap de la Chèvre.
Au moment où V Angélus tinte ses dernières sonneries, maîtres et domestiques, debout, découverts, ranges autour de la table de chêne sur laquelle fume la soupe du soir, répètent à demi-ton la prière prononcée par l'aïeul aux longs cheveux. Puis le repas s'accomplit dans le silence; les visages sont sombres. C'est le repas des adieux.
La mère n'a plus le courage de manger et tient étreintes dans ses mains celles de l'enfant qui va brusquement partir pour l'inconnu. En face, Rose, la fiancée de René, la poitrine gonflée sous son couvre-gorge à velours noir, garde ses yeux tristement attachés sur son gars, dont l'air résigné est plein de mélancolie.
L'heure de la séparation est venue : on se dit au revoir les lèvres pleines de sanglots.
Le conscrit regarde une dernière fois la ferme où il est né, où il a grandi, où il a aimé, et le voici parti, seul, à travers les landes et les chemins sombres, un léger paquet au bout de
son bâton d'érable. Pendant qu'il gagne la station de Château! in, les parents, pressés devant
râtre du foyer, pleurent à la veillée et disent une neuvainepourlepa;fsan devenu mar^om/i. L'orfraie a crié sur le haut du vieux chêne.
Mauvais présage à l'heure où reviennent les âmes des trépassés !
Le marsouin^ c'est le mauvais numéro du tirage au sort; c'est le soldat d'infanterie de marine, capote et pantalon bleu sombre, guêtres blanches, épaulettes de laine jaune et casquette à couvre-nuque, dont la statue de pierre, fièrement campée au-dessus de la Seine, se dresse sur une des assises du pont de l'Aima.
On le voit dans les rues de Toulon, Rochefort, Brest et Cherbourg, garnisons des quatre régiments de l'arme. Ceux d'entre nous qui ont accompli le pieux pèlerinage le retrouve aussi par milliers, crânes blanchis et troués de balles, alignés comme au jour de labataille, sous les voûtes sombres de l'ossuaire de Bazeilles, où ils sont entrés dans l'immortalité.
Devenus légendaires seulement depuis 1870, avant comme après, ils ont toujours été héroïques. Depuis 1840, Taïti, Tanger, La Plata, Chine, Cochinchine, Tonkin, Bomarsund, Sénégal, Mexique et Madagascar sont inscrits sur
AT
leurs drapeaux en lettres de feu. Pas une co* lonie française qu'ils n'aient arrosée de leur sang; pas une contrée lointaine où ils n'aient
su bien mourir, obscurs et silencieux, le
dernier regard tourné vers la mère-patrie.
C'est le marsouin, soldat amphibie, roulant sans trêve sur mer comme sur terre, toujours prêt à embarquer comme à débarquer, qui depuis sa création, sert de pionnier à la civilisation française jusqu'aux plages les plus reculées des deux pôles, et qui n'a pas moins contribué que son frère le simple matelot à la gloire de notre marine.
Il y a plaisir à voir, comme aux dernières manœuvres du 3® corps d'armée, cette sombre ligne de soldats entraînés, alertes, disciplinés, dévorant leurs 58 à 60 kilomètres par jour, et arrivés au terme de l'étape, aussi frais pour monter à l'assaut que s'ils sortaient de leurs casernes.
Non, certes , elle n'a pas dégénéré de Bazeilles la dwision bleue qui, tout en fournissant aux quatre coins du monde les incessantes relèves coloniales, se tient toujours prête à boucher de sa chair vivante le trou de la frontière, au premier appel du clairon de la revanche.
Voilà pour la gloire, inséparable de l'esprit d'aventures qui fait courir au mirage des
LE MAJISOUIN 89
expéditions lointaines et rêver aux pays d'Eldorado.
Mais il y a aussi le revers de la médaille, et il est bien sombre. Ecoutez leur colonel Rey, au retour de sa brillante mais lugubre campagne du Haut-Sénégal : il a vu ses marsouins à rœuvre !
Ce petit soldat de marine, doux, modeste et discipliné, dont on n'exaltera jamais assez la vaillance, que l'on aperçoit là-bas étendu sous ces tentes basses, celui-là n'est pas un volontaire. Désigné par le sort, fils de paysans ou de pauvres artisans, il s'est arraché avec peine, le cœur brisé, à son hameau, à sa famille ; ou bien, enfant de la grande ville, il a choisi cette arme qui, du moins, lui procurera la satisfaction de faire de beaux voyages, de voir du pays.
Après quelques mois de caserne, dans l'un de nos ports militaires, aux récits merveilleux que ses camarades, oublieux des misères passées et dans la joie du retour, lui ont fait sur ces contrées mystérieuses, il s'est un peu dégrossi; il s'est défait de sa gaucherie de conscrit.
Mais ce n'est qu'insensiblement et comme par
TefiFet d'un philtre, dont l'action agit lentement sur ses sens, que son imagination s'est peu à peu échauffée au contact de ces imaginations exaltées; et toutefois, ce n'est pas sans un sentiment de terreur vague qu'il voit venir le jour prochain de l'embarquement. Dans le brouhaha du départ, dans l'émotion des adieux, il a perdu de vue ses peines; le voilà à bord, bientôt il se balancera aux roulis du navire, il fera la manœuvre des voiles comme un vieux loup de mer.
Après une traversée de quinze à vingt jours, il est jeté sur une côte d'une monotonie effrayante, dont la vue produit, chaque fois qu'on la revoit, le même frisson involontaire, la même horreur instinctive, pressentiment
sinistre des douleurs qui vous y attendent.
Il se trouve au Sénégal comme il aurait pu être débarqué à la Guyane, au Tonkin, ou sur tout autre point du globe.
Journées d'amertume et d'indéfinissables souffrances sur cette terre de désolation.
Epouvantables sont ces journées dans ces postes qui se dressent, isolés, au milieu de dunes sans ombrage, sans villages indigènes même à proximité. Dans cette affreuse solitude, le cœur éprouve toute les douleurs, tous les désespoirs de l'exil. Là, cohabitent avec le soldat
des essaims de guêpes, des légions de rats, de chauve-souris, des serpents dont il est sans cesse occupé à' éviter les mortelles morsures. Le soir venu, ce sont des myriades de crabes qui, sortant de la mer, s'avancent comme à l'assaut du poste, en bataillons serrés, la pince haute et frémissante.
Il entend alors, pour la première fois, dans le silence des nuits, ces chœurs lugubres formés des hululements des oiseaux des ténèbres, des hurlements, des ricanements sinistres des hyènes, des glapissements des chacals, cris qui le poursuivront désormais partout et qui hanteront, plus tard, son esprit affaibli, aux heures de fièvre et d'insomnie.
Et ces rudes étapes dans les pays de la soif, à travers des herbages jaunis, fanés, dont les sucs contiennent des poisons mortels, sous un ciel aux nuages grisâtres, où derrière la sombre nue, le soleil plus perfide que dans son éclat, l'ennemi mortel des Européens, guette le premier oubli, la moindre imprudence.
René avait déjà vu et ressenti tout cela: il était minuit; la colonne marchait depuis sept heures. Hommes et animaux étaient harassés.
La grande halte fut ordonnée : alors le gars de Gornouailles se mit à songer au passé. Tout lui revint en mémoire : la lande natale semée de bruyères et d'ajoncs, les adieux sur le quai dn port de Brest* le dernier baiser de la fiancée, la traversée sur le transport, la remontée de Saint-Louis à Kayes sur le petit aviso, que d'énormes troncs d'arbres roulés par le fleuve dans ses eaux terreuses menacent sans cesse d'entr'ouvrir, les dures marches à travers les sables et l'obscurité: puis sa pensée revenait encore au foyer paternel, jadis sa seule patrie. Mais René avait le cœur brave et ses idées s'étaient élargies : il sentait bien que sa vraie patrie c'était la France dont il suivait le drapeau avec fierté, et qui était confié à son honneur de soldat.
A minuit trente, la marche fut reprise. A l'arrière-garde, un médecin faisait distribuer un peu d'eau aux hommes qui, brisés par la fatigue et épuisés par les souff'rances de la soif, refusaient d'avancer. Quelques-uns s'attardèrent ; puis, perdant le contact de la colonne, s'étendirent à terre, attendant la mort.
Celle-ci venait vite, car les souff'rances delà soif sont terribles,le martyre n'est pas de longue durée : la bouche se dessèche, la langue s'épaissit : l'homme devient haletant, il tombe et râle.
La poudre a parlé ; le tam-tam de guerre s'est fait entendre derrière les grandes herbes.
C'est le combat dans les ténèbres qui se prépare.
Les marsouins ne ressentent plus ni fatigue, ni soif. Ils sont bien résolus à s^ouvrir passage.
Soudain la terre s'illumine. Les plus braves d'entre les guerriers noirs, rampant à terre, se sont glissés à la faveur de l'obscurité et ont mis le feu aux grandes herbes pour enfermer les Français dans un cercle de flammes.
L'incendie s'avance comme une trombe...
L'affaire fut chaude : mais les marsouins passèrent. Et le marabout s'enfuyait vaincu, abandonnant son ta ta (village fortifié), plein de ses femmes et de ses bagages.
René, toujours en avant, au plus fort de la mêlée, était tombé là-bas Tépaule fracassée ; le sable buvait son sang et les hyènes venaient le flairer. Ramassé à Taube, il fut évacué sur l'hôpital le plus proche, six cents kilomètres à parcourir à dos de mulet !
La campagne apparaît comme une ombre fantastique à travers le brouillard, qui dégoutte le long des grands hêtres aux fronts
découronnés par le vent de mer. La cloche de la paroisse sonne, d'un air plaintif, le glas des morts, pendant qu'un long et muet défilé d'hommes aux têtes nues et chevelues, suivi de femmes coiffées de la capeline noire, serpente lentement aux flancs de la colline, derrière l'enfant de chœur qui porte le crucifix et les chantres qui psalmodient le Deprofundis.
C'est le service funèbre qui va commencer pour le repos de l'âme de René BouUic, mort de ses blessures au Sénégal et dont la dépouille repose solitaire au delà des mers.
Au bas de la colline, Rose, toute vêtue de noir, assise tristement sur la grève, un chien couché à ses pieds, relit pour la vingtième fois une lettre timbrée de Saint-Louis et portant sur l'enveloppe: « Service de l'armée. »
C'était le dernier adieu du marsouin ; vieille romance du pays, touchante jusqu'aux larmes dans sa rustique naïveté, et dont le nom de Fauteur se perd dans la nuit de la légende.
Rose, rintention d'ia présente Est de t'informer d'ma santé ; L'armée française est triomphante Moi, j'ai le bras gauche emporté ; Nous avons eu d'grands avantages {^ La mitrair m'a brisé les os,
Nous avons pris arm's et bagages Pour ma part j'ai deux ball's dans l'dos.
J'suis à l'hôpital d'où c'que j 'pense Partir bientôt pour chez les morts ; Voilà dix francs qu'celui qui m'panse M'a donné pour avoir mon corps.
Je m'suis dit : puisqu'il faut que j'file Et qu'mâ Ros' perd' son épouseur, Ça fait que j 'mourrai plus tranquille Sachant que j'iui laiss' ma valeur.
Je te recommand' bien, ma p'tit' Rose.
Mon bon chien, ne l'abandonn' pas, Surtout ne Ini dis pas la cause Qui fait qu'il ne m'reverra pas ; Lui j'suis sûr qui s' fesait un' fête De m' voir revenir caporal, n pleurerait comme une bête En apprenant mon sort fatal.
Quand j'ai quitté ma pauvre mère EU' s'expirait sensiblement, A l'arrivé' d'ma lettre' j'espère Qu'elle sera morte entièr'ment ; Car si la pauvr' femme est guérite Elle est si bonn' qu'elle est dans l'cas De s'fair' mourir de mort subite A la nouveir de mon trépas.
Mais il est un' chos' qui m' enrage C'est d'êtr' fait mort loin du pays, Du moins quand on meurt au village, On peut dir' bonsoir aux amis.
On a sa plac' derrièr' l'Église, On a son nom sur un' croix d'bois, Puis on espèr' que la payse Y viendra prier quelquefois.
Adieu, Rose, adieu, du courage.
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A nous revoir faut plus songer
Car dans Trégiment où j'm'engage
On ne donne pas de congé ;
V*là q'tout tourne, je n'vois plus goutte
Tout est fini, A^là que j'm'en vas,
J' viens d' recevoir ma feuill' de route
Adieu, Rose, adieu, n'm'oubli' pas (1).
Après avoir relu, Rose s'agenouilla sur la grève, unissant sa prière aux chaiits funèbres que l'écho renvoyait de la colline, et reprenant lentement le chemin de la ferme, elle glana toutes les fleurs sauvages suspendues aux buissons des sentiers solitaires.
1. J'ai exhumé cette touchante romance de nos bruyères bretonnes, en 1853, dix ans avant que mon ami, M. Jules Claretie, ne se livrât "récemment à de savantes recherches, sur son origine véritable. (Note de l'auteur.)