DE GEORGE SAND
En matière d'histoire ou de mémoires biographiques, tracés par des écrivains célèbres, souvent intéressés à travestir les faits au profit de leur gloire ou de leur vanité, on peut dire que le temps est le plus grand redresseur de la vérité. Grâce à son action, lente mais sûre, surgissent peu à peu des documents ignorés qui permettent un contrôle plus exact et autorisent à dissiper des erreurs anecdotiques, involontaires ou préméditées, tout en éclairant d'un jour nouveau le caractère des personnages disparus.
Il s'agit ici de VHistoire de ma vie^ où M""' George Sand n'a pas craint d'initier les public lettré à toutes les phases de son exis- ^ tence tourmentée. Dans la quatrième partie de
ses Mémoires 1819-1832, mise au jour en 1855, l'illustre écrivain, qui a enrichi la langue
française de tant de chefs-d'œuvre dont notre génération fit ses délices, a bien voulu, à propos de ses débuts littéraires, consacrer un passage au souvenir d'une entrevue avec mon père. Ce passage assez piquant et dont nous élaguons certaines appréciations acerbes, pour rester bref, est ainsi conçu :
Mon bon vieux ami Durls-Dufresne, à qui des premiers j'avaisconfié mon projet d'écrire.... me proposa un de ses collègues à la Chambre, M. de Kératry, qui faisait des romans et qu'il me donna pour un juge fin et sévère....
Dès le lendemain,, j'eus rendez-vous chez M. de Kératry, à huit heures du matin. C'était bien matin : j'avais les yeux gros comme le poing, j'étais complètement stupide.
M. de Kératry me parut plus âgé qu'il ne 1 était. Sa figurOj encadrée de cheveux blancs, était fort respectable. Il me fit entrer dans une jolie chambre où je vis, couchée sous un couvrepied de soie rose trèsgalant, une charmante jeune femme qui jeta un regard de pitié languissante sur ma robe de stoff et sur mes souliers crottés, et qui ne crut pas devoir m'inviter à.m'asseoir.
Je me passai de la permission et demandai à mon nouveau patron, en me fourrant dans la cheminée, si mademoiselle 3a fille était malade. Je débutais par une insigne bêtise. Le vieillard me répondit d'un air tout gonflé d'orgueil armoricain que c'était là Madame de Kératry, sa
emme. — Très bien, Jui dis-je, je vous en fais mon compliment ; mais elle est malade, et je la dérange. Donc, je me chauffe et je m'en vas.
— Un instant, reprit le protecteur : M. Duris- Dufresne m'a dit que vous vouliez écrire, et j'ai promis de causer avec vous de ce projet; mais tenez, en deux mots, je serai franc, une femme ne doit pas écrire. — Si c'est votre opinion, nous n'avons point à causer, repris-je. Ce n'était pas la peine de nous éveiller si matin. Madame de Kératry et moi, pour entendre ce précepte.
Je me levai et sortis sans humeur; car j'avais plus envie de rire que de me fâcher. M. de Kératry me suivit dans l'antichambre et m'y retin quelques instants pour me développer sa théorie sur l'infériorité des femmes, sur l'impossibilité où était la plus intelligente d'entre elles d'écrire un bon ouvrage, et, comme je m'en allais toujours sans discuter et sans lui rien dire de piquant, il termina sa harangue par un trait napoléonien qui devait m'écraser. — Croyez-moi, me dit-il gravement, comme j'ouvrais la dernière porte de son sanctuaire, ne faites pas de livres, faites des enfants. - Ma foi, monsieur, lui répondis-je en pouffant de rire et en lui fermant la porte sur le nez, gardez le précepte pour vous-même, si bon vous semble. »
Je dois confesser ici toute mon ignorance
impardonnable chez un ami des lettres. Jus-
.if qu'à il y a six mois je n'avais pas encore lu
« r Histoire de ma vie ». Cette anecdote
m'était totalement inconnue. En 1855, lors de l'apparition de ces Mémoires, j'étais loin de France, servant mon pays en Crimée. Mon père, qui ne m'avait jamais soufflé mot de cet incident, et qui sans doute n'a jamais lu les lignes le concernant, touchait à la tombe. Ce qui explique pourqoi la publication de ce récit plein à'hwinoiir passa sans contradiction de notre part.
Mais il y a six mois, cette publication me fut révélée inopinément par les deux lettres inédites qui vont suivre et que je trouvai dans les papiers de W^^ Riou-Kerhalet, nièce de mon père, née avec le siècle, morte en 1884, femme d'un grand cœur et d'un grand esprit, élevée sous les yeux de M*"® de Genlis, de Pompery et Récamier, comme de Bernardin de Saint-Pierre, dont le salon à Brest fut longtemps le rendez- vous des plus célèbres marins qui ont illustré la Restauration, le règne de Louis-Philippe et le second Empire.
La première de ces lettres, émanée de M™® Riou-Kerhalet et adressée à notre insu à George Sand, fut remise à cette dernière par un ami commun, M. de Pompery, frère du feu député Breton et l'un de nos plus spirituels chroniqueurs.
A Mada77ie la baronne Dudevant^ à sa campagne de Nohant.
Kervallon. près Brest, 20 septembre 1855.
Madame, Je vous ai adressé, en juin ou juillet dernier, une lettre qui ne vous est peut-être pas parvenue. Après avoir hésité quelque temps, je me décide à vous en envoyer copie exacte, espérant que, cette fois-ci, grâce à Tintermédiaire d'un de nos amis, je pourrai arriver jusqu'à vous.
Madame,
Je lisais « THistôire de votre vie » avec un intérêt toujours croissant, et je jouissais sans arrière-pensée du charme inexprimable attaché à tout ce que vous écrivez, quand votre chapitre 28^ m'a apporté comme un remords d'avoir tant admiré votre immense talent.
Après quelques explications, vous comprendrez facilement le chagrin que vous m'avez causé, et vous m'excuserez, j'en suis certaine, d'être venue franchement vous le dire. — Elevée par mon oncle, M. de Kératry, avec la tendre sollicitude d'un père, je lui dois tout. — Le peu que je puis valoir est son ouvrage, et c'est grâce au soin qu'il a pris de développer lui-même mon intelligence que je sais apprécier, peut-être mieux que beaucoup d'autres, les facultés vraiment merveilleuses que le ciel, dans sa munificence, vous a prodiguées. Rien que pour cela, vous en conviendrez, je lui devrais reconnaissance.
Voyez donc en moi une fille dévouée, dont le cœur a été blessé dans ses affections les plus chères, par les quelques mots d'ailleurs échappés à votre plume. — Ah! Madame, vous,. si loyale, si bienveillante, si indulgente à tous, vous n'avez donné un démenti à votre caractère qu'une seule fois, et il faut que ce soit alors que vous nommez rêtre que je vénère le plus I Si vous connaissiez aussi bien que moi toutes les grandes et nobles qualités de M. de Kératry, sa bonté adorable, sa franchise, son désintéressement poussé jusqu'au sacrifice le plus entier, jusqu'à l'abnégation la plus complète, l'indépendance de caractère qui le distingue si particulièrement, vous n'auriez parlé ' qu'avec respect d'un vieillard de quatre-vingt-six ans, dont l'existence a été tellement pure, tellement honorable, que les ennemis politiques les plus acharnés lui ont toujours hautement accordé leur estime. — Ce malheureux chapitre 28«, permettez-moi de vous le dire, est une tache dans .votre œuvre. Cette petite vengeance n'est pas digne de l'auteur de Mauprat^ du Chmiipi,., et de tant d'autres délicieuses et ravissantes créations.
Vous n'aviez encore rien écrit quand vous avez vu M. de Kératry, et vous dites que vous vous sentiez stupide, pardonnez-moi ce mot (c'est vous-même qui le prononcez), en entrant chez lui. Comment donc voulez-vous qu'il ait pu deviner ce splendide avenir littéraire vers lequel vous alliez marcher ?
Modifiez, effacez ce passage qui me désole ; ce sera une bonne action ; plus encore, une faute
réparée, j'ose le dire ici, sans [crainte de vous déplaire. Ne laissez pas supposer une rancune autre que celle du génie méconnu, et croyez-moi, Madame, les passions politiques ne sont pas ordinairement bonnes conseillères. Ce n'est pas pour avoir été prononcé en février que votre nom traversera les siècles. C'est parce que vous êtes l'écrivain, le poète le plus remarquable de notre époque ! Je vous écris de la campagne, où je vis depuis longtemps dans la retraite. Vos livres m'y ont souvent aidé à supporter sans me plaindre une solitude absolue, pendant les longues soirées d'hiver. Ils ont été les amis de mes mauvais jours. — Que de tristesse, si j'étais forcée de m'en séparer!
Je souhaite de tout mon cœur pouvoir conserver ma reconnaissance tout entière. Madame, faites, je vous en prie, qu'aucune pensée amère ne vienne se joindre à votre souvenir, et ne me privez pas du bonheur d'admirer, le plus grand sur cette terre, après celui d'aimer.
Recevez, Madame, l'assurance de mes senti- . ments les plus distingués.
Germaine Riou-Kerhalet, Née DE Treverret.
En évoquant la politique dans cette lettre, l'auteur faisait alors allusion aux fameuses
S^ circulaires de Ledru-Rollin, dictées par George
Sand, son secrétaire, au ministre de l'Intérieur, circulaires contre le caractère révolutionnaire
desquelles mon père avait courageusement protesté dans une lettre publiée par Emile de Girardin et adressée à M. Crémieux, garde des sceaux du gouvernement provisoire en 1848, payant son droit de protestation, par sa démission de conseiller d'Etat en service ordinaire, où il avait été maintenu par Lamr.rtine. Au cri d'une âme tendre et blessée, George Sand répondit ainsi :
Nohant, 1" octobre 18o3.
Madame, J'avais reçu votre lettre. Je respecte les sentiments qui Font dictée, mais je ne puis y faire droit. Je suis très au-dessus, je l'espère, des passions politiques et des rancunes d'amour-propre que vous voulez bien me supposer. Je n'ai raconté ma vie, même dans ses détails en apparence futiles, que pour redresser la vérité, altérée souvent, même autour de moi, par des souvenirs inexacts ou des préventions que je ne partage pas. C'est parce que l'anecdote que je raconte a été défigurée, exagérée dans un sens très mordant contre M. de Kératry, que je l'ai racontée sans amertume et sans embellissement. — ^mbellisse?nent ! Si fait! j'ai adouci beaucoup la vérité absolue du fait, en ne parlant pas clairement du peu de politesse avec lequel j'ai été accueillie, bien que l'on m'eût assigné une audience. Cela, je le pardonne plus que vous n le
pensez, et je me trouve ici si excessivement douce dans mes plaisanteries, que je vous trouverais injuste envers moi si je vous disais les choses comme elles se sont passées. Je les racontai dans le moment à mes amis, et naturellement, en passant de bouche en bouche, elles furent si bien arrangées que mon récit actuel est une justification très miséricordieuse, très généreuse de M. et surtout de M™« de Kératry. Je serais bien fâchée pourtant d'oublier leurs grands airs. Ils me reviennent en mémoire, quand des poètes crottés viennent me demander conseil et protection.
Gela ne fait rien à l'honneur du personnage, respectable par son âge et par ses vertus, que vous défendez. Vous le dites tel, je le crois: fùtil autrement, je ne me ferais pas son juge. Mon livre n'a porté atteinte à la réputation de personne. Dieu merci, et n'a pas soulevé une seule réclamation fondée.
Acceptez tous mes regrets, Madame; si l'ouvrage n'eût pas été imprimé, j'eusse pu supprimer tout le passage qui vous affecte. Mais il n'est plus ma propriété, et je n'en pourrais plus rien retrancher. Tout ce que je vous dis est donc pour me justifier du mauvais sentiment que vous m'attribuez, et pour vous prouver au moins la déférence de mon esprit aux réclamations que votre cœur vous dicte.
George Sand.
j* A cette réponse superbe de l'auteur d'7w-
diana, j'apporte à mon tour, comme c'est
mon droit, une réplique qui ne manquera pas d'intérêt rétrospectif.
La lecture de cette correspondance échangée m'avait affecté, mais non convaincu. Je ne pouvais oublier la courtoisie extrême et la facilité d'accueil de mon père, né bien avant la grande Révolution et resté imprégné de toutes les traditions chevaleresques de l'ancien régime, surtout à l'égard du sexe féminin, que même le costume masculin de la baronne Dudevant^ éloignée de son mari, n'eût pu lui faire oublier.
Or, voici qu'en dépouillant la volumineuse correspondance laissée par mon père, à travers mille signatures de personnages marquants du siècle qui s'écoule, et servi par un heureux hasard, j'ai découvert une lettre de George Sand elle-même, qui vient détruire du coup le récit fantaisiste qu'elle a cru utile de léguer à la postérité sur une entrevue qui n'a jamais eu lieu, et où les grands airs envers les poètes crottés n'ont été qu'un simple jeu de bel esprit.
En effet, la date indiquée par George Sand fixe l'entrevue, dont elle a conservé et retracé un si amer souvenir, à la fln de 1832. Date et récit ne tiennent plus debout devant la lettre autographe, signée d'elle, marquée au coin à
son chiffre G. S., écrite de Paris, 15, rue Pigalle, à la date du 5 février 1841, et adressée à mon père, 10, rue Taranne. Les timbres de la poste appliqués sur le recto de la missive, formant enveloppe, ne permettent aucune contestation sur Tépoque de renvoi.
Monsieur de Kératry^ iO^ rue Taranne.
Monsieur,
La personne qui s'est présentée chez vous, sous mon nom, m'est probablement inconnue, et je ne m'explique le billet que vous me faites l'honneur de m'écrire, qu'en supposant à quelque dame lettrée le désir de se faire ouvrir votre porte, pour vous voir et vous entendre. Si c'est une supercherie de ce genre, vous devez la comprendre et la pardonner. Si c'est une mauvaise plaisanterie pour intriguer vous ou moi, elle manque son effet, car elle me procure le plaisir de recevoir de vous une lettre obligeante et celui de vous exprimer ici les sentiments distingués et respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être
Votre servante,
George Sand.
Rue Pigalle, 16.
Il résulte clairement de la lecture de cette missive que l'auteur et le destinataire ne se connaissaient pas personnellement en 1841,
De plus, est-il admissible que la femme blessée huit années auparavant par des procédés discourtois, au dire de l'auteur, se fût exprimée en des termes aussi déférents à l'égard de M. de Kératry, si elle, eût eu réellement sur le cœur les griefs antérieurs qui ne furent invoqués plus tard que par esprit de représailles politique ou bien par besoin de pose à la victime devant la postérité ? Mais ce n'est pas tout. Le hasard, quand il se mêle des choses, est souvent bien efficace. Il m'a fait rencontrer la déposition concluante et irréfragable d'un témoin oculaire et auriculaire, qui, celle-là, dit la vérité, et qui sent dé bien près son bon vieux ami Duris-Dufresne lui-même, dont nous avons vu le nom cité par George Sand en tète cfe son récit imaginaire; déposition qu'elle eût pu relire à propos.
Ce témoignage est d'ailleurs plein de charme et d'imprévu : il fait revivre la fraîche époque de jeunesse littéraire où George Sand était fleuriste sur bois et où la presse était encore un sacerdoce; il se trouve dans un feuilleton du journal la Presse du 31 mars 1840, sous la signature à^ Un inconnu; donc écrit huit années après la date de la prétendue et malencontreuse entrevue, dont ce récit va démontrer l'invention puérile.
134 l'KTlTS MÉMOIRES
... « De longues années ensuite, peu de temps après la Révolution de Juillet, le hasard et le premier de l'an nous ayant conduit dans une boutique de mercerie, nous vîmes entrer presque sur nos talons une jeune femme, petite, brune et singulièrement alerte. Elle était fort simplement vêtue d'une robe d'indienne, et portait un chapeau dont les rubans fanés n'eussent déconsidéré le chef d'aucune grisette. EUe tira, d'une façon mystérieuse, de dessous son tartan, une boîte de sapin enluminée de fleurs, et la posa sur le comptoir. Alors le maître du magasin remit deux pièces de cinq francs à la jeune femme qui les prit, et jeta de mon côté, en se retirant, un regard dont l'expression de tristesse et de fierté me frappa tellement que je demandai son nom à l'honnête mercier.
» — Je Fignore, me répondit-il d'un ton méprisant; c'est une de mes ouvrières qui a de grandes dispositions pour peindre les fleurs sur bois et qui deviendra certainement un des meilleurs sujets de la bimbeloterie que nous ayons dans la capitale.
» A quel(iuo temps de là, ayant eu occasion de rendre visite à un rédacteur du Figaro^ la première personne que je trouvai chez lui,
installée au coin de la cheminée, fut l'inconnue de la boutique. Elle avait le même costume, la même l'obe et le même chapeau fané. Elle racontait alors avec infiniment d'esprit une histoire fort plaisante, et j'eus, pendant qu'elle parlait, tout le loisir de Texaminer. Elle avait un front singulièrement développé : ses cheveux descendaient et se relevaient sur ses tempes, comme un diadème. Il y avait dans ses yeux noirs de fréquents éclairs qui s'éteignaient souvent pour faire place à une indéfinissable expression de soufl*rance. Les lignes nobles et arqués de son visage indiquaient une supériorité de nature. Lorsqu'elle eut achevé son récit, elle prit congé du rédacteur en lui donnant familièrement une poignée de main.
» — Gomment, demandai-je à celui-ci, connaissez-vous un des meilleurs sujets en bimbeloterie qui existe dans la capitale ?
» — Vous venez de voir, me répondit le rédacteur d'un air sérieux, l'arrière-petite-fiUe d'un roi, une femme dont l'aïeul avaiteu Jean-Jacques Rousseau pour secrétaire. Elle habitait mon pays, lorsqu'après les trois journées, poussée par la fièvre de l'époque, elle est venue ici, où elle vit très proche parente de la misère. Elle m'apporte tous les jours, pour le Figaro^
l'6d PETITS MÉMOIRES
de fort aiauvais articles et de pires calembours, qu'avec la meilleure volonté du monde je ne puis pas insérer. Je crois qu'elle ferait mieux le roman parce qu'elle a beaucoup de romanesque dans les idées. Tenez, ajouta-t-il en prenant sur la cheminée un énorme manuscrit, cela ne vaut pas grand'chose; mais cela vaut bien autant qu'une foule de productions qui se vendent, s'achètent et sont admirées.
Vous devriez bien lui trouver un éditeur, vous qui êtes de l'Académie, ce serait vraiment une œuvre de charité à faire.
» Je repose, Dieu merci, sur mes lauriers, et depuis longtemps ne me fais plus imprimer. Je pris le manuscrit et le portai à mon savant ami Kératry, alors fort répandu dans le monde des éditeurs, et le lui recommandai d'une façon toute expresse. Kératry, qui est la conscience même, me promit de lire le roman et de le faire imprimer aux meilleurs éditeurs. La semaine suivante, j'allai chercher des nouvelles de mon enfant d'adoption,
» — Reprenez-moi vite tout ce fatras, s'écria le député académicien aussitôt qu'il me vit entrer. Mon cher, vous mo procurez là de belles pratiques qui mêleraient mener toutdroit à Gharenton,si je m'avisais de leur servir de parrain.
Ce roman (1) n'est qu'un tissu de folies. Dites à cette brave dame, qui se mêle d'écrire, de ne plus faire que des enfants.
» Je vins rendre la réponse et le manuscrit au rédacteur du Figaro. »
Après le rapprochement des dates, après cette confrontation de la fantaisie avec la vérité, fantaisie bien inutile pour le surcroît de renommée de la baronne Dudevant, que la plume immortelle de George Sand ne fit entrer que plus tard dans la gloire, j'ai le droit de dire que ce récit fut et reste pur roman.
J'avais un pieux devoir à remplir: le voici accompli.
Kervanon, 22 septembre 1888.
(1) Ce roman ne serait-il pas précisément celui que George Sand elle-même déclare avoir détruit de ses propres mains, dans le chapitre de « L'Histoire de ma me » qui fait suite au récit de cette aventure ? {Note de l'auteur.)
LE NARGUJLEH
Le sirocco embrasait l'oasis de son souffle, tout parfumé des senteurs de jasmin. La maison de commandement était silencieuse ; chacun s'adonnait aux charmes de la sieste : chevaux au piquet, spahis sous la tente, plantons abrités par la voûte du bordj, sommeillaient immobiles, sous un soleil de plomb. La nature reposait à l'unisson; pas d'autre bruit dans les espaces confinant au désert embrasé que le chant strident des cigales, ou les cris plaintifs des chameaux, ruminant à l'ombre des douars.
Apparut, encore au loin, à la crête des premières dunes de sable, sur la route venant de Saïda à Biskra, un cavalier au burnous noir.
Sa monture, blanche d'écume, arriva jusqu'au seuil du petit palais mauresque où résidait le commandant supérieur du Cercle. L'homme mit pied à terre^ et, faisant résonner ses longs éperons sur la dcdlo, gravit Tescalier et frappa
LE NARGCriiEH 139
discrètement à la première porte qu'il rencontra.
— Le diable t'emporte, s'écria à sa vue l'officier supérieur réveillé en sursaut. Que me veux-tu ?
Le mehkrazni se borna à saluer militairement et à présenter une lettre qu'il avait tirée avec soin de sa gibecière de cuir rouge.
Le commandant prit la missive, en regardant la suscription, la flaira délicatement, à plusieurs reprises, comme si le parfum lui en était particulièrement connu, et, après l'avoir décachetée et lue, ne laissa échapper que ces mots : « Ah ! la délicieuse créature ! » '
Presque aussitôt, au cri de « planton », poussé de sa voix de stentor, tous les endormis furent sur pied, chacun courant à son poste.
Un agile turco parut le premier, répondant à l'appel.
— Trouvez-moi de suite le lieutenant de service.
Le turco détala au plus vite, courant chercher son officier, qui était en train de déguster une série de tasses de café chez le catcadji du caravansérail.
— Vous m'avez fait demander, mon commandant?
— Oui, voici ce dont il s'agit. La femme du sous-préfet X..., partie avant-hier à cheval pour rejoindre son mari à Djelfa, m'écrit que le mulo^ier •^li l'accompagnait a été assez bête pour .. r tomber en route une caisse d'argenterie de famille portant son chiffre, à laquelle elle . "che le plus grand prix, et elle me conjure *•'* faire faire des recherches.
C'était précisa '^nt avant-hier jour de grand marché : fai' ^réparer de suite quatre spahis qui porteroit '<ùe lettre pressante aux quatre caïds des tribus les plus proches: je veux qu'on retrouve cette caisse, et rapidement.
Le commandant fit passer à nouveau la missive parfumée sous ses narines; l'officier se retira pour exécuter l'ordre donné, en roulant sa cigarette et en fredonnant doucement l'air du « Mariqui! du Manque».
La maison du commandement fut vite en émoJ. Tout s'y agitait comme dans une fourmilière. Les quatre cavaliers, hauts sur leurs étriers, étaient déjà en selle sur leurs montures hennissantes.
Au corps de garde, il n'était plus question que d'insù?re(*tion dans les tribus, que de l'arrivée du gouvernjur général. Bref, le bureau arabe était tout en l'air, et les quatre spahis porteurs de leurs dépêches avaient déjà dis-
LE NARCUILEH 141
paru depuis longtemps*aux qaatro coins de rhorizon, qu'on parlait 'encore des prochaines chances de razzia et d'avancement.
A coup sûr, cela sentait la pn-^ dre^icCela valut à la cantinière voisine, co'^- -ià, la bonne aubaine de larges tournées de champoreaux et d'absinthes.
Le départ préeipi.. . -spahis avait
été bien vite connu chez tous des Européens, aussi bien que dans les douars du vieux Biskra. Les commentaires marchaient leur train. Depuis deux jours, on attendait des nouvelles du dehors avec impatience. Pour comble d'ennui, la diligence de Batna n'avait pu arriver, arrêtée qu'elle était par une crue torrentielle du Rhumel et de ses petits affluents. On était sans nouvelles.
Toutes les imamnations travaillaient à l'envi : on se fût cru aux plus beaux jours de Tartarin^ sur la place de Tarascon, vers la fin d'un beau soir. Car, dès le matin, quatre nouveaux cavaliers étaient partis au galop, ^Lacun dans une direction contraire. Dijms la soirée, deux des caïds étaient arrivés en hâte et avaient conféré longuement au bureau arabe.
De la grande place qui longe la façade du Cercle militaire, on apercevait le commandant supérieur qui se promenait sous les palmiers, en compagnie de son lieutenant, parfois gesticulant avec animation.
— C'est par trop fort, s'écriait le premier, qu'on ne puisse retrouver cette caisse d'argenterie. Les caïds affirment pourtant qu'on a exercé des recherclies très rigoureuses dans tous les douars,
— Il serait peut-être bon, répondit le sesecond, de rendre les tribus solidairement responsables. Voyez-vous, mon commandant, ces gaillards-là ne sont pas assimilables : il faut les faire disparaître, comme les peauxrouges. La théorie du refoulement, il n'y a que cela de pratique.
L'entretien fut interrompu par l'apparition du télégraphiste.
(.i Sous-pré fet à commandant supérieur :
« Faut-il désespérer retrouver objet perdu?
Remerciements?
Le fil répondait aussitôt :
« Commandant supérieur à sous-préfet :
« Actives recherches continuent,' mais faible
espoir. »
LE NARGUILEH 143
Puis la soirée se termina sur un domino acharné, entremêlé de quelques regrets dédiés aux exquises Parisiennes, dont le pied léger foulait trop rarement le sable du désert.
Le lendemain eut un heureux réveil. L'aurore aux doigts de rose éclairait les silhouettes de deux spahis et d'un piéton Arabe tout dé guenille, débouchant devant le bordj, et s'ac croupissant sous les arcades en attendant l'ouverture des bureaux.
A huit heures sonnant, le krames, porteur d'une petite caisse enveloppée d'un cuir fauve, comparaissait, flanqué de ses deux cavaliers, devant le commandant, tout joyeux de la bonne nouvelle.
— Comment te nommes-tu?
— Taïeb ben Taïeb de Saïda.
— Où as-tu trouvé cette caisse?
— A l'entrée du bois, au pied d'un lentisque.
L'Arabe déposa, tout craintif, son petit colis sur la table.
— Mais, gredin, tu l'as ouverte, s'écria le commandant d'un air furieux. Appelez le lieutenant, ajouta-t-il pour procéder à Tinventaire. Et que contenait la caisse?
— Un narguileh de roumi, en argent.
— Comment, un narguileh?
— Oui, commandant; j'ai même essayé de fumer avec : mais cela n'a pas marché.
Le lieutenant venait d'entrer, au moment même où son supérieur ouvrait la boîte, qu'il refermait précipitamment, l'air tout effaré : le lieutenant riait sous cape.
Le fil télégraphique échangea les deux dépêches qui suivent :
Commandant supérieur à sous-préfète :
Objet perdu retrouvé : le recevrez d'urgence premier courrier.
Sous-préfète à commandant supérieur :
Remerciements: prière garder jusqu'à prochain passage ; ai acheté un autre service de campagne.
Et Biskra rentra dans le calme.