EN
Aussitôt la libération du territoire consommée, hanté que j'étais de l'idée d'accomplir un pieux pèlerinage aux ossuaires de Mars-la- Tour et de Bazeilles, je me mis à parcourir les champs de bataille de M^tz et de Sedan.
Parmi les propos que je recueillis de la bouche des paysans lorrains, nul récit ne m'avait plus empoigné que celui des quelques heures passées par Napoléon III, avec son jeune fils, sous un modeste toit du village de Gravelotte, du 15 août au soir au 16 au matin. La nuit durant, jusqu'à quatre heures du matin où il s'éloigna par la route de Conflans, escorté de deux régiments de cavalerie de la garde, l'Empereur, secoué par d'horribles souffrances, sans pouvoir trouver une minute de sommeil, ne cessa d'arpenter la pauvre chambre, dans le coin de laquelle reposait le Prince impérial. Terrible insomnie, troublée par les détonations
li(> PETITS MÉMOraES
\l(»s obus, jx^ndant laquelle dut souffler rude la tempête sous ce crâne d'Empereur déjà, presque découronné. Depuis lors, j'étais resté sous cette impression, contraire d'ailleurs à mes premières croyances, que TEmpereur, déjà dévoré et affaibli par le mal dont il devait mourir, n'avait pu affronter volontairement l(^s ris(|ues et les fatigues de la guerre. A C(^tte heure, mon opinion est faite. Ce n'est pas Napoléon III, malgré certaine légende répandue, qui a voulu la guerre de 1870.
L'histoire vraie ne s'élabore et ne se rectifie que lentement, à travers les temps comme à travers un filtre, alors que les passions et les haines s'amortissent, à mesure que les vivants et les morts peuvent parler.
Les récentes publications ordonnées par îe prince de Bismarck, et dénonçant les procédés tortueux de la diplomatie perfide de l'ancien chancelier, ont réouvert et éclairé d'un nouveau jour l'enquête sur les origines et les causes de la guerre franco-allemande. Le dernier article de M. Darimon, contredit en partie par M. le général Lewal, comme la réplique de M. Verly, lîls de l'ancien colonel commandant les cent gardes, insérés récemment dans le Figaro, viennent de remettre la question sur le tapis. Mon nom ayant été cité dans ce
grand débat, œmme ayant réclamé du haut de la tribune la mise en accusation du maréchal Le Bœuf, je dirai ce que je crois, de bonne foi, être la vérité historique, après étude consciencieuse des documents les plus sérieux.
L'historien qui se respecte ne saurait faire ceuvre de parti.
Jusqu'à l'apparition du ministère Ollivier, Napoléon III a régné et gouverné seul. 11 restera responsable, devant la postérité, do la spoliation du Danemarck, de Técrasement de r Autriche, de l'unité italienne et do T unité allemande, accomplie en dépit des sages remontrances et en arrière de son ministre M. Drouyn de Lhuys, et alors qu'il pouvait s'y opposer militairement, grâce aux dispositions prises par le maréchal Randon. Il restera responsable des conséquences de ces faits, qui menaient logiquement et fatalement l'Allemagne et la France à un heurt formidable, dont la Providence seule connaît le secret final.
La lettre que lui écrivait la reine do Hollande, le 13 juillet 1866, était prophétique :
Vous vous faites d'étranges illusions. Votre >restige a plus diminué dans- cette dernière ]ainzaine qu'il n'a diminué pendant la durée du
règne. Vous permettez de détruire les faibles; vous laissez grandir outre mesure Tinsolence et la brutalité de votre plus proche voisin.
Je regrette que vous ne voyiez pas le funeste danger d'y ne puissance, Allemagne, et d'une puissance, Italie. C'est la dynastie qui est menacée et qui en subira les suites. La Vénétie cédée, il fallait secourir TAutriche, marcher sur le Rhin, imposer ses conditions ! Laisser égorger l'Autriche, c'est plus qu'un crime, c'est une faute...
Mais dès longtemps déjà, Napoléon III n'avait plus qu'un objectif, qu'une idée de derrière la tète, obtenir de la Prusse, à force de prévenances et de concessions, un agrandissement, soit sur le Rhin, soit de Tautre côté de la Meuse. C'était et ce fut sa vraie politique extérieure : de guerre avec la Prusse, il n'en voulait point, lié qu'il était par un pacte avec Florence.
Je n'ai point oublié la réponse qu'il me chargea d'aller porter au maréchal Bazaine qui, à la suite d'un profond chagrin de famille, m'avait envoyé de Mexico aux Tuileries et m'avait enjoint de demander son rappel en France à l'Empereur, pour être à portée de le servir plus efficacement sur le Rhin. « Dites au général qu'il a toute ma confiance, que ses services me sont indispensal)les là-bas : ajoutez
bien que, malgré toutes les excitations intéressées, je ne me battrai point sur le Rhin. » Tel fut le message impérial dont je fus honoré, en présence du général Fleury, et qui retint le général Bazaine, devenu maréchal, sur la terre mexicaine.
Interprète exact de son cousin, contraint par Orsini à rester fidèle à son ancien serment de carbonaro, le prince Napoléon, au moment de l'invasion de l'Autriche par la Prusse, terminait un discours officiel par ces mots, et ce, sans être désavoué (29 juin 1866) :
La France impériale doit donc rester l'ennemie de l'Autriche : elle doit être l'amie et le soutien de la Prusse, la patrie du grand Luther et qui attaque FAutriche par ses idées et par les armes : elle doit soutenir Fltalie, qui est le centre de la révolution dans le monde, en attendant que la France le devienne, et qui a la mission de renverser le catholicisme à Rome, comme la Prusse a pour mission de le détruire à Vienne. Nous devons être les alliés de la Prusse et de l'Italie.
Voilà le programme impéri^al dans toute sa crudité.
Le 5 août 1866, le comte Benedetti était chargé de présenter à M. de Bismarck la carte à payer, en échange de sa neutralité. Napo-
léon II [ réclamait le Rhin, depuis la ligne de la Moselle, avec Mayence.
M. de Bismarck n'avait pas oublié que la Prusse n'avait été invitée que par politesse au Congrès de Paris, et que le même comte Benedetti, en sa qualité de secrétaire du Congrès, y avait présenté pour la signature une plume d'aigle certifiée véritable par M. Feuillet de Couches, alors introflucteur des ambassadeurs. A cette heure, il entendait bien confisquer la plume d'aigle au profit de son souverain, mais pour ne rien signer. Le maître des Tuileries, qu'il avait charmé et amorcé, marchait donc d'échec en échec, de leurre en leurre, sans se décourager, insouciant des armements à outrance exécutés de l'autre côté du Rhin, comme de notre propre affaiblissement militaire qui éclatait aux yeux de tous, espérant toujours, sans s'apercevoir qu'il ne cessait d'être joué par le chancelier, habile à exciter des convoitises qu'il s'était promis de ne jamais satisfaire.
A partir de l'avènement du ministère Ollivier, ce qu'on appelle l'Empire libéral n'est plus qu'un dualisme intermittent. L'Empereur ne gouverne plus seul : le pouvoir se partage tour à tour entre le chef de l'Etat et le Parlement, représenté par les ministres qu'il lui
impose, d'abord à l'Intérieur. L'Empereur poursuit encore librement sa politique extérieure qui a pour devise : condescendance absolue envers la Prusse, dont il compte toujours tiver quelque satisfaction territoriale. Mais de ce côté-là encore, il ne tarde pas à se sentir contrecarré. Un parti militaire et catholique s'est créé au sein même des Tuileries, a grandi, a fait des recrues dans le cabinet comme dans le Parlement. Les rapports du colonel Stofel sont étouflfés : le maréchal Bazaine s'absente de son commandement de Nancy, avec mission de mettre Strasbourg et les Vosges sur le pied de défense.
M. de Bismarck, qui a prévu et qui attend e moment psychologique où le masque pourra être jeté, fait encourager sous main, par ses affldés des deux sexes, les velléités belliqueuses de la nouvelle camarilla qui évolue à la Cour de Gompiègne et des Tuileries. Le parti miliaire et féodal^ en Prusse, est mis à l'unisson. Le prince Frédéric-Charles publie un opuscule : « De la manière de combattre les Français. » Le lieutenant-colonel de Verdy, par ordre du grand état-major général, répand une brochure à sensation : « Considérations sur les défeûses naturelles etartiflcielles de la France dans le cas d'une invasion allemande. »
A l'heure voulue, éclate rincident, concerté entre Madrid et Berlin, de la candidature Hohenzollern. Ce fut grâce à une indiscrétion de M. de Olozaga, ambassadeur à Paris, dont les préférences étaient acquises à la ^candidature du roi de Portugal, et qui révéla ce secret d'Etat à S. M. l'Impératrice, laquelle en avisa de suite l'Empereur. C'est ici que se révèlent les vraies responsabilités, qui se meuvent depuis plusieurs mois en dehors de Napoléon III et sans son aveu ! Nous allons les saisir sur le vif.
La question du trône espagnol se posait brutalement en France, au sortir du plébiscite où la minorité intelligente du pays, par ses non,, avait témoigné clairement qu'elle condamnait d'avance toute aventure militaire. Mais à côté de cette répulsion instinctive de la masse pour une prise d'armes, on ne pouvait méconnaître l'état d'âme d'autres éléments, avec lesquels l'Empereur avait désormais à compter.
L'armée, comme sos états-majors, froissée du rôle joué au Mexique, excitée par la morgue allemande, trouvant désormais le cadre algérien comme trop étroit pour ses destinées et son avancement enrayé par les réductions budgétaires, flairait . la poudre par delà les Vosges. La marine se plaignait d'avoir été
réduite depuis trop longtemps au métier ingrat de transport de troupes sur les côtes lointaines. Le nouveau cabinet, d'accord avec une majorité docile, sentait le besoin de diversions extérieures, pour ressaisir l'opinion publique, que les derniers scrutins indiquaient se désaffectionnant graduellement du régime existant. L'opposition grandissante leur apparaissait comme une menace à la sécurité intérieure et à la possession paisible du pouvoir dont ils avaient joui depuis longues années. De plus, la récente discussion parlementaire sur le chemin de fer du Saint-Gothard avait mis à jour les visées prusiennes et causé une véritable surexcitation. Le terrain était donc tout préparé pour les surprises de l'imprévu, et la première étincelle devait mettre le feu aux poudres, surtout si les ministres, appelés à la tête des affaires, manquaient de sang-froid ou obéissaient aux inspirations du parti nouveau qui avait grandi aux côtés de l'Empereur et à son insu.
La brusque révélation de la candidature j
HohenzoUern, tombée utilement des lèvres de l'impératrice Eugénie, avait excité un très vif ressentiment chez l'Empereur. Napoléon IIl, en effet, avait tout d'abord envisagé l'intrigue ourdie dans le silence, par le maréchal Prim,
comme plutôt une injure faite au prestige de sa Souveraine Majesté que comme une menace dirigée contre la sécurité de la France. Aussi s'était-il empressé de faire envoyer des instructions impérieuses à notre ambassadeur à Madrid, M. Mercier de Lostende. L'heure était donc venue pour notre diplomatie d'évoluer avec habileté comme avec entente, tant à Ma" drid qu'à Berlin, d'où le véritable coup était parti.
J'ai dit qu'en l'état des esprits, le moindre incident allait rendre la guerre inévitable, surtout si les ministres commettaient l'imprudence d'obéir au nouveau parti ultramontain et militaire.
C'est ce qui se produisit. Par malheur le président du Conseil n'avait plus l'autorité suffisante pour réagir efficacement. Malgré son grand talent oratoire et ses bonnes intentions, M. E. Ollivier apparaissait aux uns comme un transfuge, et aux autres comme un intrus : il était condamné à être débordé, au premier flot de l'opinion publique soulevée, par des comparses et par des excitations factices qui ne manquèrent pas.
D'ailleurs, le premier rôle lui était échappé dès l'ouverture de la crise : celui-ci était échu à M. le duc de Gramont, ministre des Affaires
étrangères, qui avait Toreille de la nouvelle coterie, dont les conciliabules se tenaient en permanence.
Or, il faut bien le reconnaître, M. de Gramont était déjà, bien avant la crise, en très mauvaise posture pour dénouer le nœud gordien. Ayant fait ses premières armes de diplomate dans le vieux Turin, à Técole aux côtés de Cavour, il s'en croyait l'émule. On savait de plus à Berlin qu'un soir, à Vienne, dans un entretien avëfc le chancelier d'Autriche sur la conduite odieuse de la Prusse, il avait prononcé ces mots aussi peu prudents que pleins de suffisance : « C'est moi qui vous vengerai. »
La réplique de M. de Bismarck ne s'était point fait attendre. En pleine table^ et répété de suite dans toutes les chancelleries, le mot suivant, aussi irrévérencieux que déplacé, était tombé des lèvres du chancelier prussien :
(( M. de Gramont est l'homme le plus bête de TEurope. »
L'ancien ambassadeur, rentré ministre au quai d'Orsay, avait-il oublié, ou allait-il essayer de venger une injure particulière, ou bien, obéissant à un mobile plus élevé, allait-il jouer la revanche de Rome contre Luther et Mazzini ?
L'ambassadeur d'EspagneàParis,M.01ozaga,
véritable ami de la France, esprit aussi perspicace que rompu à toutes les finesses du métier, avait compris dès le début de la crise le péril effroyable d'une situation qui lui avait été confiée par le maréchal Prim ; aussi, sans perdre une minute, résolu à couper court à cette intrigue, dès la première heure et de sa propre initiative, il avait envoyé en Allemagne un agent sûr, dans le but d'obtenir du prince Antoine toute renonciation au nom de son fils. Le télégraphe lui avait apporté la nouvelle du succès. Aussitôt, usant de l'influence considérable dont il disposait dans son propre pays, il avait obtenu de son gouvernement une déclaration solennelle qui établissait que « l'Es- » pagne acceptait la renonciation du prince » Léopold, en prenait acte, et déclarait qu'à » l'avenir le prince de Hohenzollern ne serait » plus jamais son candidat au trône ».
C'était un double coup de maître. La mine prussienne était éventée. Le premier télégramme avait été remis à M. E. OUivier, qui vint aussitôt le produire triomphalement à la Chambre dans la salle des Pas-Perdus. Le débat paraissait donc clos. Le même soir, M. Olozaga porta directement la décision de son gouvernement à Saint-Cloud. L'Empereur en félicita vivement Tambassadeur et s'en pro-
LES RESPONSABLES DE Lk GUERRE EN 1870 157
clama très satisfait, en présence du duc de Gramont, qu'il invita à porter de suite la bonne nouvelle à M. E. OUivier, pour se concerter avec lui sur la déclaration à faire le lendemain aux Chambres, terminant ainsi pacifiquement la question.
Il était neuf heures : à minuit M. de Gramont n'avait pas encore quitté les appartements où l'Impératrice recevait, et l'Empereur, survenant, lui exprima son étonnement de la négligence qu'il mettait à exécuter ses ordres dans une circonstance aussi grave ; la presse du temps fit mention de l'incident.
Hélas! M. de Gramont ne se tint ni pour satisfait, ni pour battu.
Après s'être fait appuyer, le 11 juillet, par une demande d'interpellation de M. Clément- Duvernois, relative « aux garanties que le Cabinet se proposait de stipuler, pour éviter le retour de nouvelles complications avec la Prusse », M. de Gramont enjoignait au comte Benedetti de réclamer un engagement personnel de la part du roi Guillaume :
Pour que la renonciation produise son effet, il est nécessaire que le Roi s'y associe et nous donne l'assurance qu'il n'autorisera pas de nouveau la candidaturct
il. *
La France venait de retomber dans le piège qui lui avait été tendu.
On sait le reste; le 15 juillet 1870, M. E.
OUivier ouvrait la séance par une demande de subsides de guerre, ainsi motivée:
Notre désir de conserver à l'Europe les bienfaits de la paix était tel que nous ne rompions pas les négociations...
Aussi notre surprise a-t-elle été profonde, lorsque nous avons appris hier que le roi de Prusse avait notifié, par un aide de camp, à notre ambassadeur qu'il ne le recevrait plus, et que pour donner à ce refus un caractère non équivoque, son gouvernement l'avait communiqué à tous les cabinets d'Europe. (Mouvement.) Nous apprenions en même temps que M. le baron de Werther avait reçu l'ordre de prendre uq congé, et que des armements s'opéraient en Prusse.
.T'ai entre les mains des dépêches de nos deux agents, dont je ne puis citer les noms, car le lendemain, ils seraient obligés de quitter les Cours auprès desquelles ils sont accrédités.
Dans la nuit du 13 au 14, les mesures militaires commençaient en Prusse.
Ce fut de cette déclaration solennellement faite à la tribune par le président du Conseil qu'est vraiment et définitivement sortie la guerre, avec tous ses désastres.
Mais cette déclaration contenait des énonciations fausses, suscitées intentionnellement par M. de Bismarck, qui voulut rendre les choses irréparables, à l'aide de son fameux télégramme du 13, et acceptées complaisamment, sans aucun contrôle, par le duc de Gramont, parce qu'elles servaient les visées de sa camarilla.
J'avais été nommé^ar mon bureau membre de la Commission qui allait se prononcer sur l'adoption ou le rejet des subsides de guerre. Nous nous réunîmes dans le cabinet de notre président, M. Schneider. La délibération, qui dura de six à huit heures et demie du soir, fut grave. Combien il serait émotionnant de relire le procès- verbal de cette séance, que j'ai vainement recherché depuis aux archives du Palais-Bourbon ! Les ministres appelés aussitôt'avaient comparu.
Désigné par la Commission, de concert avec notre collègue Dréolle, pour rédiger le rapport qui allait être présenté à la Chambre, nous crûmes devoir leur poser des questions nettes qui devraient décider des conclusions à formuler dans le sens de la paix ou de la guerre, et qui résumaient bien les préoccupations des autres commissaires, tous convaincus que nous restions des intentions nettement provo^
catrices et blessantes du cabinet prussien (1).
Au ministî^e des Affaires étrangères. — S'il y a eu outrage par le roi Guillaume à Tambassadeur de France, comme vous Taffirmez, d'accord avec les dépêches de nos doux agents, pourquoi ne pas appeler et entendre l'ambassadeur luimême?
Le duc de Gramont, — Perdre un pareil temps, alors que l'ennemi concentre ses troupes depuis quarante-huit heures, se|piit compromettre la mobilisation et tout le plan de campagne.
Au ministre de la Gtterre, — Êtes-vous réellement prêt ? Au cas contraire, nous ajournerions au printemps prochain.
Le maréchal Le Bœuf. — Nous sommes absolument prêts, et nous avons vingt et un jours d'avance sur les Prussiens.
— En ce cas , nous passerons le Rhin cette nuit.
— Le passage ne se fera que dans trois jours; l'Empereur éprouve des scrupules à faire irruption dans un pays sans le prévenir de la déclaration de guerre.
— Avons-nous des alliés ?
Le duc de Gramont. — Le Danemark nous a promis 40,000 hommes, l'Italie 60,000. Quant aux Etats du Sud de l'Allemagne, ils ne bougeront pas. Je suis renseigné par mon ami et élève, M. de B..., le président du Conseil bavarois. Du
(1) Ma dépositiou du 15 juillet 1871, à la Commission d'en* quête de l'Assemblée nationale.
LES RESPONSABLES DE LA GUERRE EN 1870 Ipl
côté de l'Autriche, je ne puis en dire davantage: demain parlera pour elle.
Au ministre de la Guerre,— Combien, monsieur le maréchal, pourriez vous jeter de suite de combattants réels à la frontière ?
Le Maréchal. — 400,000 hommes immédiatement: voici la situation des effectifs remise à Sa Majesté l'Empereur, à la date du 6 juillet, et arrêtée à 588,000 hommes disponibles, sans compter les non valeurs, 75,000 environ.
— Et la Prusse, que peut-elle nous opposer du premier coup ?
Le Maréchal. — Pas plus de 320,000 environ, en dehors des Etats du Sud.
— Et nos flottes ?
Le Maréchal. — En l'absence de mon collègue l'amiral Rigaud de Genouilly, retenu dans son cabinet pour des ordres à lancer d'urgence en prévision des événements, je suis autorisé à vous déclarer que toutes les mesures sont prises, entre lui et moi, pour transporter et jeter sans retard un important corps de débarquement sur les côtes de la Baltique.
Le soir même, 16 juillet, la guerre à la Prusse était votée. L'Empereur en accueillit silencieusement la nouvelle.
M. Benedetti a affirmé depuis lors, dans Sa Mission en Prusse^ qu'il « n'y avait eu à Ems ni insulteur ni insulté ».
Dès le lendemain^ la Bavière votait, la pre-
mière du Sud, les subsides de guerre à la Prusse !
Dix jours après, nos armées de Metz, d'Alsace et de Châlons, restées insuffisantes, puisqu'elles n'avaient pu recevoir que 220,000 horames, se voyaient forcées de renoncer au passage du Rhin, par Maxau, point qui avait été fixé, et se rejetaient sur la Sarre.
Notre intendant général donnait sa démission (( parce que les magasins manquaient d'approvisionnements ». Notre flotte n'était pas prête pour transporter le corps d'armée dans les mers du Nord, et rendait disponibles contre Metz les deux corps d'armée prussiens immobilisés sur les côtes de la Baltique !
La France ne comptait pas un seul allié !
Voilà l'œuvre personnelle du cabinet Ollivier.
Quant à l'Empereur, qui, en dehors des rapports du colonel Stofl'el, recevait régulièrement d'une source sûre et très autorisée en Allemagne tous les renseignements les plus détaillés, il se berçait toujours de sa chimère, c'est-à-dire d'un retour du roi Guillaume à bonne composition, et, dès le début, il avai voulu prévenir l'emballement de la majorité!
de la Chambre, qu'il sentait travaillée par la camarilla.
En effets à son instigation, le 8 juillet, un
sénateur, diplomate de vieille roche, ami dévoué, le baron Brenier, demandait — ce que l'Histoire a oublié de relever — à interpeller le gouvernement « sur l'interprétation qu'il « donnait à l'article 14 de la Constitution qui « conférait à l'Empereur le droit de déclarer « la guerre, et sur le point de savoir si ce u droit serait restreint par l'exercice du droit « d'un autre pouvoir ».
G^était le frein trouvé momentanément aux emportements belliqueux. Malgré les efforts du baron Brenier, l'urgence fut repoussée sur la demande du Cabinet lui-même, qui ne voulait pas d'entraves , l'interpellation fut remise à la séance du 12 juillet, fut escamotée à cette date de Tordre du jour et fut emportée par la tourmente du 16.
Le lendemain Napoléon III, qui ne se faisait pas d'illusions sur l'état de préparation de Tennemi, disait au Sénat: « Nous commençons « une lutte sérieuse, la France aura besoin du i< concours de tous ses enfants. »
A partir du départ de Saint-Cloud, l'élu du 10 décembre n'apparaît plus que comme un passif mélancolique, errant et résigné à la destinée qui le pousse, ayant même perdu voix consultative aux armées comme au siège du gouvernement.
Nous avons lié connaissance, lorsque les élections de 1869 nous amenèrent tous deux sur les mêmes bancs de Topposition libérale, à la dernière Assemblée législative du second Empire. Il s'établit dès lors, entre nous, une bonne camaraderie qui n'alla point jusqu'à Tamitié. Car l'auteur des Comptes fantastiques d'Haussmann manquait de cette affectuosité qui, plus tard, à travers les soubresauts de sa vie politique, eût pu désarmer bien des rancunes. Mais à cette époque, où nous étions encore jeunes, il se distinguait par une gaieté comniunicative, quoique un peu lourde. Parfois, avant d'aller à la Chambre, il venait s'as« seoir à ma table de famille et nous racontait tous les menus propos de la grande ville, qu'il assaisonnait plus que de raison de calembours. Dans cet aimable basochien, on eût pu difficilement deviner celui qui, incontestablement.
devînt un des rares hommes d'État de la troisième République. Son scepticisme n'allait pas encore jusqu'à l'irréligion. Sa foi républicaine, quoiqu'on en ait dit, n'était pas encore irréconciliable avec les idées de la monarchie tempérée.
11 suffit de rappeler une entrevue, restée inconnue, pour justifier cette appréciation rétrospective. C'était au moment où venait de se débattre la question des lois d'exil dont étaient frappés les princes d'Orléans.
On sentait déjà, malgré le rajeunissement tenté par l'un des cinq, M. Emile Ollivier, que l'Empire craquait. En dépit de ^éclatante et tardive défection de Paradol, l'esprit orléaniste faisait de sérieux progrès dans le pays, sous l'impulsion de l'Union libérale, qui avait fait échec, sur plusieurs points, à la candidature officielle. Ernest Picard, dont la finesse politique n'était égalée que par sa verve gouailleuse, et qui ne considérait pas le régime républicain comme panacée immédiate, avait entrevu la possibilité, qui pouvait s'imposer transitoirement, d'une restauration monarchique.
Il avait deviné que, le cas échéant, son pire ennemi serait M. Thiers, qui avait déjà presque pris parti contre les princes, en nous refusant avec aigreur de se joindre à M. Estancelin et
à moi, pour appuyor à la tribune le rappel des lois d'exil ; aussi avait-il pensé que le nœud de la question ne pouvait se dénouer que chez son ami Jules Favre, alors véritable chef de l'opposition . Une visite au domicile de notre collègue fut résolue. Ernest Picard estima, avant d'aller le sonder, qu'il fallait nous adjoindre le brillant collaborateur du Temps.
Jules Ferry nous accompagna donc, rue d'Amsterdam. Dans cet entretien, l'éventualité du retour à l'orléanisme fut envisagée, et la conclusion en fut le dernier mot prononcé par Jules Favre : « Pour ma part, je ne m'y opposerai pas ; mais ne comptez pas trouver en moi un second Lafayette. » Les princes arrivèrent trop tard ! la République était faite. Je dus, au nom du gouvernement de la Défense nationale, répondre, à mon grand regret, à l'honorable M. Bocher, qu'ils devaient, malgré leur légitime ambition de servir sous le drapeau de leur patrie, repasser, de suite, le détroit, ce qui fut fait la nuit suivante.
Si les illustres voyageurs fussent arrivés le 4 septembre au matin, on peut se demander si la France, si peu républicaine avant la guerre de 1870, quoi qu'on nous en raconte, ne vivrait pas encore sous le régime monarchique.
Jules Ferry possédait une double qualité, rare chez un bourgeois, très rare aussi chez un soldat : il alliait la hardiesse du courage militaire au sang-froid du courage civil. On l'a bien vu pendant le siège. Quoique confiné, à ses débuts, dans le rôle eflacé de secrétaire du gouvernement, aux côtés d'Etienne Arago, on. peut dire qu'il fut la partie agissante et défensive de l'Hôtel de Ville. Nuit et jour, il me tenait au courant, à la prélecture de police, de tous les mouvements du mont Aventin, de façon à ce que je pusse couvrir, en temps utile, le siège des délibérations du gouvernement, sans cesse menacé par les manifestations de Belleville, dont le premier chef fut Charles LuUier^ l'ancien officier de marine, nommé, par les délégués révolutionnaires des vingt arrondissements de Paris, président du comité central de défense.
A la suite d'une entreprise avortée, LuUier avait été écroué à la Conciergerie, et Paris allait fermer ses portes. Le prisonnier menaçait de devenir un gros embarras : il était réclamé tumultueusement par ses légions, qui s'agitaient sur les fiancs du Palais de Justice. Les clameurs redoublaient sous les fenêtres de Tan-
170 ' PETITS MÉMOItlES
cienne préfecture non encore incendiée. Apparut dans mon cabinet Jules Ferry.
— « J'ai vu des fenêtres de l'Hôtel de Ville des attroupements grossir autour de vous : il faut y couper court, me dit-il. » — « Je ne crains rien : j'ai mes Bretons, lui répondis-je » — « C'est égal, il vaut mieux nous débarrasser du prisonnier. » — « Et comment? » — « Avant que les Allemands nous aient enfermés, expédiez-le dans une prison de province, au Taureau, par exemple, en pleine mer. Ce sera son affaire, un marin. »
Je réfléchis ; puis je fis amener LuUier :
— Monsieur, lui dis je, je ne puis oublier que vous avez été mon concurrent malheureux aux dernières élections du Finistère. Vous êtes dans une cruelle situation, et vous allez vous perdre irrémédiablement à Paris. D'autre part, vous êtes un marin de valeur, et le gouvernement, me dit M. Jules Ferry, a pensé que vous pourriez encore rendre des services au pays.
Vous êtes libre; voici 1,000 francs; vous partirez ce soir pour le Havre, où vous vous embarquerez pour Copenhague. Votre mission est d'aller reconnaître, à vos risques et périls, l'emplacement des torpilles dans les mers du Nord. Aussitôt renseigné, vous ferez parvenir votre rapport au commandant de notre escadre
JULES FERtlY l'î'l
qui va sortir de Brest. Acceptez- vous? Puis-je compter sur votre parole de soldat ?
L'officié de marine aventureux s'était réveillé dans l'orateur des réunions publiques ; le prisonnier, devenu libre, nous répondit :
— Je pars.
Sur un signe de moi, il fut fllé par Tagent de sûreté qui l'avait accompagné. Durant trois jours, se cachant dans Paris, l'ex-conspirateur fit la fête. Quand il ne lui resta plus qu'une partie minime des fonds reçus, Lullier fut arrêté et ramené dans mon cabinet, où il retrouva Jules Ferry, tenu au courant de son incartade.
« Monsieur, lui dit sévèrement ce dernier, vous avez dissipé, comme officier, les fonds du gouvernement, et vous avez déserté votre mission. Demain, le conseil de guerre, ou ce soir, embarquement forcé au Havre. >;
Le lendemain, je reçus la lettre suivante :
Le Havre, 28 fructidor an LXVV.
Monsieur le préfet,
11 n*y a pas de ligne directe sur Copenhague. Je pars ce soir, à minuit, pour Southampton. Là, je trouverai un paquebot quotidien pour Christiania et je me rendrai aussitôt à Copenhague, et de là à destination.
Vous voudrez bien convenir avec moi, monsieur le préfet, que la mission que vous m'avez confiée, au nom du gouvernement proi^isoire, est un peu trop verbale, et qu'il me faut payer quelque peu d'aplomb pour me faire recevoir et accepter ^nr votre agent.
Veui agréer...
Charles Lullier.
Voilà c liment J. Ferry m'aida à débarrasser Pai 'un agitateur dangereux.
Dans 'lit du 7 au 8 octobre, je prévins mon anc. u collègue que l'Hôtel de Ville serait attaqué, le lendemain, par Flourens et Blanqui. Les soldats de l'ordre étaient rares ; les bataillons de gardiens de la paix faisaient le coup de feu au Point-du-Jour ; la garde naionale était douteuse, sauf le contingent Bixio. Restaient mes Bretons ; il fut convenu qu'introduits nuitamment dans la caserne Lobau, ils feraient irruption dans THôtel de Ville par le souterrain qui reliait les deux édifices, au moment psychologique. Quand tout fut convenu entre nous : « Vous savez, dis-je à Ferry, que jes Bretons ne marchent pas sans leurs aumôniers. » Le futur édicteur des décrets se cabra. (( A prendre ou à laisser; nos paysans ne marchent pas sans eux! » lui répliquai-je.
Il dut céder, et le lend<^main, quand Flou-
rens, tout botté et éperonné, envahît l'Hôtel de Ville et eut bien discouru monté sur la table des délibérations du gouvernement, dictant ses volontés, un émissaire vint, lui apprendre que les mobiles Bretons gardaient tous les escaliers et étaient prêts à faire f-^'^^Wr les bataillons communards alignés sur a place.
Jules Ferry, au milieu du conseil devenu silencieux, lui intima bravement Tord/e de donner sa démission de chef de bat Ion, s'il voulait racheter sa liberté. Flouren xécuta, et, cette fois encore, le gouvernemt ut sauvé jusqu'au 31 octobre, dont on connait'toutes les péripéties.
Emportés par des courants divers, Jules Ferry et moi ne nous revîmes plus que dans deux journées restées mémorables.
La première fois, ce fut le jour de l'exécution des décrets. Nous nous rencontrâmes sur le pont de la Concorde : il m'aborda triomphant.
« Vous venez de commettre une grosse faute et une mauvaise action, lui dis-je. Quand j'étais préfet de Toulouse, après avoir réduit la Commune, j'ai rétabli l'égalité entre l'enseignement universitaire et les écoles congré-
ganistes qui avaient été fermées. C'est précisément M. Constans, que j'avais choisi comme premier adjoint à la mairie, qui m'a aidé aies réouvrir. Il fut mieux inspiré que vous, alors ! »
— « Mon cher, me répondit il, nous tournions trop à la capucinade ; et puis, la politique n'est pas faite de sentiment. »
La dernière fois, ce fut à l'issue de la séance où il s'effondra sous les imprécations de MM. Ribot et Clemenceau, comme traître à la patrie.
« — Pourquoi, lui dis-je, n'avez-vous pas produit la seconde dépêche, que je connais, que vous avez reçue, ce matin, du général Brière de l'Isle, et qui témoignait qu'on s'était reprit d'un afiFolement inexplicable ? Avec un pareil document, vous pouviez faire tête à l'orage.
« — Non, me répondit-il, j'en avais assez ; je sentais dans la Chambre la trahison de tous les côtés; j'ai préféré en finir. »
La vérité est que l'homme d'Etat, brave de sa nature, mais anémié par les affaires, avait brusquement cédé à cet énervement hystérique, propre aux hommes politiques surmenés, qui coûta si cher à Gambetta, dans sa dernière réunion de Belloville.
Son œuvre irréligieuse Ta tué. plus encore
que le Tonkin. Avec de rares qualités oratoires et gouvernementales, J. Ferry, qui a donné la Tunisie à la France, est mort et devait mourir impopulaire. Sa brusque disparition du monde laissera intact le souvenir du grand honneur (jui lui est échu récemment : mais ses obsèques civiles attestent une fois de plus qu'il n'avait pas cessé d'être un danger pour la France. Ce n'est pas l'athéisme qui prépare les revanches!
Le théâtre antique et le roman moderne nous ont révélé bien des combinaisons de drame humain. Nous n'en avons pas connu de plus neuf et de plus poignant que celui qui a été vécu jadis, à Paris, par trois personnages dont à cette heure les dépouilles sont dispersées aux vents de l'oubli. Unis les uns aux autres par les liens les plus étroits, la mort les a séparés aussi brutalement que la fatalité les avait associés de leur vivant.
C'était au début du siège : par une soirée pluvieuse, l'huissier de service introduisait un solliciteur dans le cabinet du préfet de police. De taille élevée, les vêtements détrempés, le visage contracté par la souffrance, le visiteur nocturne déclina son nom. Ce n'était pas
un inconnu pour le haut fonctionnaire, qui l'invita courtoisement à s'expliquer sur le motif de sa démarche.
L'homme ouvrit d'abord les lèvres pour parler, puis se tut, le regard atone, le corps tout secoué par un tremblement fébrile. Enfin, brusquement, après avoir passé la main sur son front comme pour y comprimer une douleur, il prononça ces mots d'une voix haletante :
— « Monsieur le préfet, n'allez pas me prendre pour un fou, je vous en conjure.
« Je suis le plus malheureux des pères que vous ayez jamais accueillis. Veuf, je n'ai plus qu'une flUe que j'adore. Adorable de beauté, aussi pure et chaste qu'on peut rêver une créature humaine, elle va mourir. Pourtant, je suis médecin, et l'on me reconnaît quelque autorité dans ma profession. Mais ma science est demeurée impuissante en face du mal mystérieux qui la mine. Durant vingt années, restée vaillante comme sa jeunesse, elle a dépéri tout d'un coup, s'étiolant comme la fleur coupée à sa tige. Eperdu, vaincu par la nature, j'ai fait appel aux deux plus savants de mes confrères.
« Voici l'arrêt tombé de leurs lèvres qui, ce soir, m'a frappé à l'égal du couperet du bourreau. -— Ami^ ta pauvre fille est perdue j
178 t>ETITS MÉMOIRES
elle en est à la crise suprême. Avant deux fois vingt-quatre heures, elle va s'éteindre..., victime de sa virsçinité. »
A la suite de ce cruel aveu, le docteur s'effondra dans un long sanglot.
Le silence s'était fait, troublé seulement par le lointain écho du canon.
— « Que puis-je donc pour vous, docteur » ?
reprit le préfef. mû de compassion.
— « Vous seul pouvez assurer le succès et la dernière chance qui reste à mon enfant », répliqua le docteur, se redressant de sa haute taille. « Deux mortelles heures, j'ai piétiné sous la raflfale à votre porte, roulant dans mon cerveau ce que j'hésite encore à vous dire, tant tout ce qu'il y a de sacré dans mon cœur de père se révolte d'horreur. Mais, je suis bien résolu cotte fois à arracher ma fllle à la mort. . . , et cela à tout prix. »
Le visage du docteuï* s'était transfiguré.
— « La chère enfant, reprit-il, est plongée depuis ce soir dans un état demi-léthargique. Je veux en profiter pour la faire transporter cette nuit dans une de ces maisons de hasard où votre police a droit de surveillance... et l'y livrer au premier inconnu. Ce sera, je n'en doute pas, le retour à la vie. Mais pour réussir, pour assurer le secret et Toubli éternel de çetto
horrible chose, j'ai besoin de votre concours et de votre protection. »
Puis, regardant bien en face son interlocuteur, les yeux débordant de larmes et la voix entrecoupée de spasmes :
— « Croyez-vous maintenant que j'aime bien ma fille? » s'écria-t-il.
Le fonctionnaire, remué à son tour par cette grande douleur, surmenée jusqu'à l'impudeur du sacrifice, se recueillit un instant avant de répondre.
— « Docteur, lui dit-il plein de compassion, satisfaire votre désir est impossible. Le Code n'a pas prévu, et je ne saurais accepter la la légalité d^'un viol, quelque impérieuse que m'en soit démontrée la nécessité. Mais, puisque dans votre âme et conscience de père et de médecin, vous en êtes arrivé à cette audacieuse conclusion pathologique, pourquoi ne jetteriez- vous pas les yeux de préférence sur ceux qui vous approchent? Je ne dirai pas, cherchez parmi vos amis; mais au nombre de vos jeunes internes, par exemple, ne connaissez-vous pas quelque brave garçon, d'avenir et honnête, fier de devenir votre confident et gendre? Là seulement est peut*-être le salut, moins la souillure et le danger de Tinconnu, Réfléchissez -V mûrement, »
Le docteur resta farouche et pensif. Puis, ramassant" son chapeau qu'il avait déposé à terre, il se releva soudain et, sans saluer son hôte, disparut à travers les ombrée de la porte.
Un mois plus tard, le préfet assistait à la bénédiction nuptiale de M. X..., interne à l'hôpital de... et de M"® Hélène X... Le docteur avait dit vrai. La jeune épousée resplendissait de beauté. Le défilé des amis à travers la sacristie du temple dura près d'une heure, en présence d'un couple et d'un père rayonnants de bonheur.
L'heure est venue où Paris a faim et pressent la défaite suprême. La grande ville est plongée dans l'obscurité neigeuse. Sur les quais déserts qui longent l'Institut, on n'entend que les glaçons de la Seine qui vont se heurter contre les piles des ponts. De temps à autre, un éclair, lancé des hauteurs de Saint-Cloud, sillonne la rue, du Trocadéro à la flèche de la Sainte-Chapelle qui s'en colore.
A un second étage voisin de ces parages, dans une chambre bien close^ à l'aspect encore
souriant, auprès d'une table éclairée par deux bougies et encombrée de papiers en désordre, est assise unejeune femme, en grand deuil, qui contemple douloureusement une photographie que sa main, tour à tour, prend et laisse retomber sur ses genoux. A la voir, on sent que désormais le désespoir règne en maître au logis.
La lune de miel n'a pas eu longue durée.
Un soir fiévreusement entrelacés^ on s'est donné le dernier et avide baiser de la veillée des armes, si plein de délicieux regrets et si gros de terreurs. Puis, hélas! Ton ne s'est plus revu ! Tout ce que l'on a su, grâce au docteur Ricord, renseigné parle quartier général allemand, c'est que le jeune interne a été tué à son poste d'honneur, fracassé par un projectile. Après quoi, plus rien ! que le temps qui poursuit sa marche impassible à travers les douleurs humaines et les écroulements des âmes.
Pauvre créature, que le même coup a foudroyée, elle n'a pu encore pleurer. Ses yeux sont restés secs depuis le moment où, après un siècle d'attente angoissée, elle a tout compris. Dans la chambre voisine repose son père : c'est tout ce qui lui reste, avec le souvenir grandissant de l'être aimé et perdu, de ce naufrage d'amour et de jeunesse. Sous l'étreinte
de la douleur aiguë, la femrae a pris l'aspect hiératique de prêtresse.
Un instant, elle sort de sa torpeur et se met machinalement à ranger les papiers épars sur la table : ce sont ceux laissés par son mari. Soudain, son regard s'arrête et se fixe, plein de mélancolie, sur un petit carnet égaré entre deux diplômes et portant comme inscription : « Souvenirs du siège. » Elle va donc avoir la douce consolation de retrouver là les intimes pensées de celui qui, cédant aux entraînements de son cœur, l'a choisie entre toutes ; et la voici qui dévore chaque feuillet, anxieuse d'y retrouver son propre nom sous la plume du cher mort.
7 novembre.
Mauvaise nouvelle, en rentrant des ambulances du secteur oii le chef n'a pas paru aujourd'hui. Pauvre docteur! il est méconnaissable. Sa fille est à la mort. Quelle ironie de s'en aller ainsi, quand on est si belle !
9 novembre, à 3 h. du matin.
Je ne sais plus vraiment si je rêve ; en tout cas, j'ai une lièvre ardente. Quelle aventure î Que de choses en si peu de minutes I Ma vie toute changée, et un vrai remords doublé d'une bonne affaire !
Ereinté de ma journéepassée aux avant-postes, je m'étais assoupi hier soir dans mon fauteuil.
lorsqu'à six heures, on frappe d'un coup violent à ma porte. J'ouvre : c'est le chef; il parait décomposé. Sa fille doit être morte ? — Pas encore, me dit-il; je viens vous cftercher pour la sauver... Voulez-vous être mon gendre ?... Ma pauvre Hélène se meurt d'hystérie!... Si la nature n'est pas violentée sans retard, c'en est fait d'elle... Vous me comprenez bien : elle est à vous. Venez. Je vous en conjure... »
Abasourdi par ce flux de paroles et de gémissements incohérents, j'ai refusé net... Alors, le malheureux docteur m'a supplié, s'est jeté à mes genoux, m'enveloppant de sa douleur. — J'ai eu pitié, j'ai cédé et je l'ai suivi.
Hélène reposait, léthargique, sur son lit virginal. Elle était adorable, sous sa pâleur d'emprunt. J'ai veillé seul à son chevet ; puis, ma tête s'est égarée... et -après, je me suis enfui comme un voleur.
A cette heure elle revit ! Nous voici donc unis sans avoir été fiancés. Ai-je mal ou bien agi? Je m'y perds. Enfin, l'important, c'est que l'abominable secret mourra entre le père et moi. Le sort en est bien jeté. Dès demain, je commencerai ma cour près de celle qui est déjà ma femme!
La malheureuse a lu et compris; elle a exhalé un cri déchirant qui a fait accourir le docteur. Elle est alors debout, le livre à la main, immobile comme une hypnotisée, plus belle encore dans sa pudeur en révolte.
— « Lisez, père ; est-il vrai que, par vous, j'ai été victime d'une pareille infamie? Répondez : ie le veux. »
Le docteur, hagard, parcourait lentement la page accusatrice; la lecture achevée, il regarda timidement sa fille, les yeux pleins de muettes supplications, les mains jointes comme devant un Christ, titubant sur ses jambes.
Alors, la femme saisit un couteau, ouvrit brusquement la fenêtre et se lança dans le vide, en criant d'une voix rauque :
— « Eh bien, moi, je vais tuer Tinfàme! »
Où commeiice, où finit pour la société, pour rindividu, le droit de retirer la vie à une créature humaine?
Grave et éternel problème, presque insoluble, qui a hanté mon esprit dès ma plus tendre enfance^ à raison de douloureux souvenirs de famille; qui, durant mon passage à travers la vie militaire et politique, a troublé ma conscience et m'a poursuivi sous les formes les plus complexes, ma propre destinée m'ayant condamné, par une étrange et poignante ironie, au milieu de vicissitudes bien diverses et malgré mon horreur pour le sang versé, ou à tuer, ou à prononcer l'arrêt de mort, ou à le faire exécuter.
Cette répulsion pour le meurtre légal, accom
pli soit par TÉtat, soit par Tindividu, datait
pourtant de loin chez moi, du jour où j'avais
pu connaître et comprendre l'histoire.
186 PEITTS MÉMOIRES
Épris d'idéal, je rêvais de fraternité humaine; instinct, raisonnement, profession libérale de mon choix, tout semblait me présager une carrière pleine de mansuétude aussi bien qu'une existence à Tabri des violences.
Mais l'homme s'agite, et son fatum le mène.
Que de fois ne sommes-nous pas contraints par le grain de sable de Pascal à faire exactement le contraire de ce que nous nous étions proposé ! N'existe-t-il pas en nous deux écrits dont l'un veut et l'autre ne veut pas i Dos flls embrouillés de ce dualisme continu se tisse ainsi notre destinée, poursuivant sa marche illogique.
Ce fut mon lot ici-bas.
Les événements politiques ne tardent pas à m'arracher d'un cabinet de travail pour me jeter aux hasards de la vie de soldat; à pein«^ entré dans les rangs, je suis grièvement blessé, en Algérie, par un de ces bretteurs de profession qui se font un jeu d'humilier et de brimer les jeunes engagés volontaires : huit mois après, fort cette fois de longues heures de salle et d'une nouvelle provocation stupide, je tue en Grimée mon même bretteur, à la satisfaction de tous : voilà le premier sang versé ! Légitime défense d'homme à homme, ce fui ma première étape dans la voie meurtrière*
Nous voici guerroyant tour à tour en Grimée.
t>EiNE DE MORT ig^
en Algérie, au Mexique : nous marchons sous le drapeau, et, l'arme en main, nous attaquons et nous nous défendons comme des soldats qui se battent au nom de la patrie infaillible et consolatrice. Là, ce ne sont plus que les risques anonymes de la mêlée où l'on se meut comme une machine irresponsable, née pour donner et recevoir des coups, et d'où Pon sort, si on survit, avec la conscience du devoir accompli. Et pourtant, quelque impassible, quelque stoïque que demeure l'âmé au plus fort de la tuerie, croira-t-on que la carcasse humaine, brutalement secouée par Turenne, n'en éprouve pas des spasmes plus douloureux encore que la riiort qui est la fin de souffrir?
Jamais je n'oublierai le combat de San Lorenzo où, après une longue marche de nuit, zouaves et chasseurs d'Afrique, nous fûmes lancés à la première lueur du jour, un contre dix, sur Parmée du général Gomonfort qui essayait de porter secours aux assiégés de Puebla.
Chargeant sur l'infanterie et l'artillerie qui nous criblait de projectiles, frappant d'estoc et de taille, nous nous retrouvâmes ralliés autour do notre valeureux colonel du Barail, maîtres des pièces et des positions ennemies.
Alors un haiit-le-cœur me monta aux lèvres, mélangé d'un frisson de Macbeth, à la vue de
188 PETITS MÉMOIKES
ma lame et de mon poignet de veste tout rougis. Ne venions-nous pas de frapper sans pitié des hommes dont le seul crime était de défendre leur pays contre l'envahisseur? Quêtaient donc devenues, au souffle de guerre, mes belles théories d'antan sur le respect de la vie d'autrui?
Nous voici revenu à la vie privée : j'en ai donc fini avec ces cauchemars macabres, et mon libre arbitre n'aura plus à traiter de la peine de mort que platoniquement. Mais non, je n'avais gravi que la moitié de la montagne. La question vient me ressaisir violemment sur mon banc de député et me poursuivra, quoique civil, jusqu'au terme de ma vie militante : elle a été posée législativement par mes colle gués de l'opposition. Jules Favre s'est fait l'ardent promoteur de la suppression de la peine de mort en matière criminelle.
Cette fois ma responsabilité est encore plus lourde et redoutable que jadis sous l'uniforme. C'est celle du législateur qui a charge de l'ordre social.
Il faut prendre son parti ; l'heure est venue de voter oui ou non. J'ai relu les grands écrivains et philosophes qui ont traité de la question.
Mon âme restait donc plutôt ouverte aux
accents de miséricorde, et pourtant, me séparant de mon parti politique, cédant encore cette fois à la raison plus qu'au sentiment, je laissai tomber dans l'urne mon vote pour le maintien de la peine de mort. Je m'étais rangé du côté d'Alphonse Karr, s'écriant : « Messieurs les assassins, cessez les premiers. »
Voici à son tour la guerre de 1870 qui éclate. Gambetta m'appelle au commandement de mes compatriotes, les mobilisés bretons.
Hommes des villes et des campagnes, qui n'ont jamais connu les rigueurs nécessaires de la discipline^ sont envoyés brusquement sous les drapeaux. L'insubordination est à l'ordre du jour, et l'ennemi s'approche du Mans. Il faut faire un exemple : le conseil de guerre, fonctionnant au camp de Conlie, condamne à la peine de mort un pauvre rural qui, dans un état d'ivresse, a frappé un officier, son camarade et égal de la veille, promu du coup officier à rélection.
Nous voici au matin de l'exécution ; les 27,000 hommes, qui stationnent au camp, oc cupent les trois côtés d'un vaste carré : le condamné, escorté par la prévôté, accompagné par son aumônier de régiment, est déjà adossé à la redoute nord, faisant face au peloton d'exécution. Il reste crâne et saura mo'^rir en soldat,
Au premier roulement de tambour, une vieille paysanne perce violemment la haie formée par les bataillons, accourt, tombe dans les sillons et se traînant sur les genoux, les bras tendus vers son enfant, jette des cris éplorés. On sent que toutes les poitrines des Bretons arrachés d'hier à leur foyer, d'abord stupéfiés, puis remués jusqu'à la moelle par le spectacle qu'ils ont sous les yeux, vibrent à l'unisson delà malheureuse mère. A les observer, leur silence couve une explosion prochaine qui peut avoir de graves conséquences. Je jugeai, en vieux soldat, que l'exemple terrifiant infligé au coupable ainsi qu'à ces braves gens suffisait.
J'arrêtai l'exécution, et, au nom du gouvernement de la Défense nationale, je fis grâce. Nous n'eûmes pas à nous en repentir ; ces Bretons-là se montrèrent des héros au plateau d'Auvours, trois fois perdu, trois fois regagné.
Certains esprits s'empressèrent de me faire un crime du pardon accordé, auprès de Gara betta, essayant de lui faire croire que j'avais voulu empiéter à distance sur les pouvoirs de la délégation de Tours, en m'arrogeant le droit de grâce. Gambetta, malgré ses tendances soupçonneuses, leur imposa silence. Après lecture de mon rapport, et comme ministre de la Guerre et comme homme accessible aux
grands sentiments de pitié, il jugea que j'avais bien agi.
II est hors de doute qu'en cette circonstance j'avais fait fléchir la loi, sans en avoir le droit. Mais j'estime que dans les temps exceptionnels, lorsque l'intérêt du pays le commande, tout chef doit savoir encourir certaines responsabilités, quitte à les payer chèrement. La conscience du juste est plus forte que la crainte (les colères ou des représailles du lendemain.
Je n'étais pas encore au terme de mes épreuves. Comme duelliste, comme -belligérant, comme législateur, on l'a vu, j'avais touché à la hache, en dépit de mes inspirations juvéniles. Le sort me réservait des extrémités plus dures encore, celle entre autres d'ordonner le feu contre mes compatriotes en pleine guerre civile. Il ne me manquait plus que cette face de la question, la plus terrible à mon sens, pour en avoir épuisé toutes les angoisses.
Fin mars 1871 , le gouvernement de la Défense nationale s'est transporté à Versailles. La Commune règne à Paris : elle vient de se déclarer à Toulouse, sous la direction du préfet en fonctions, M. DuportaL Le Capitole, la cathédrale et la préfecture sont aux mains des insurgés. Encore souffrant d'une blessure reçue lors de ma traversée en ballon de Paris à Bar-
le-Duc, je me suis retiré à Bordeaux avec les miens. La nuit qui suit la levée de boucliers opérée à Toulouse, le préfet de la Gironde, resté fidèle à Versailles, M. Barckhausen, vient m'ar er coup sur coup trois télégrammes Uv. X».. Thiers, me sollicitant d'aller éteindre le commencement d'incendie qui nenace tout le Mid*.
Malgré deux piemierr; refus, devant les raisons d'État invoquées, "^vant le péril qui menace la forteresse où . i été concentrées toutes les res.sources d'artillerie du gouvernement, je cède, et me voici cette fois lancé dans les calamités de la guerre intestine. Armé do la déclaration d'état de siège dont je suis porteur et que j'ai encore sous les yeux en traçant ces pages, à l'heure même où l'on égorge mon brave collègue de l'Espée dans sa préfecture de Saint-Étienne, je débouche devant le Capitole, garni de combattants postés à ses nombreuses ouvertures, avec une poignée d'hommes résolus et six pièces de canon chargées à mitraille. Après avoir conféré vainement avec les chefs des insurgés, après avoir fait procéder aux trois sommations légales, je donne l'ordre de commencer le feu : les rebelles se décident à mettre la crosse en l'air. Le surlendemain, nouvelle tentative de
rébellion, suivie de coups de feu tirés sur la troupe et sur la préfecture, et vigoureusement réprimée.
Des arrestations ont été opérées au cours de Faction. C'en était fait des j Itiiers, si je proclam.ais Tétat de siège qui 'eût été suivi de toutes ses rigueurs ; mais, lieiirjuseraentjj'avais temporisé. Du moment où*j'â^'?"s acquis la certitude qu'avec du sang-fi*oid'et de l'énergie j'étais en mesur'''d'apaisur la révolte, j'avais cru nécessaire à-SpXer pour la clémence. Le préfet Duportal, chef de la Commune toulousaine, qui put ainsi rester debout et demeura mon adversaire politique déterminé, voulut me donner, douze ans plus tard, quelque temps avant sa mort, un témoignage par écrit de ses sentiments d'estime. J^en ai conservé un précieux souvenir, mais ce que je n'oublierai pas non plus, ce sont les angoisses en face du devoir terrible qu'on peut être contraint d'accomplir vis-à-vis de ses propres concitoyens.
Me voici enfin arrivé à la dernière épreuve qui me fut infligée durant in'a vie administrative; elle me coûta de cruelles insomnies que je confesse à cette heure.
La Commune, un instant triomphante à
Marseille, avait été réprimée par les marins
de la Couronne^ débarqués pour donner l'as-
saut à la préfecture qui était occupée par les insurgés et dont ils s'emparèrent à la hache d'abordage. Le brave amiral Crosnier, préfet en exercice, débordé par l'émeute, venait ultérieurement de payer du sacrifice volontaire de sa vie un instant de faiblesse devant la populace soulevée. Gaston Crémieux, le principal chef de l'insurrection, condamné à mort par le conseil de guerre, attendait en prison l'heure de sa grâce ou de son exécution.
Devenu moi-même préfet des Bouches-du- Rhône, je fus mandé subitement à Versailles, appelé en cette qualité par la Commission des grâces. Le Président de la République, alors inspiré par l'esprit d'apaisement, s'était prononcé hautement pour une mesure de pardon.
Mais le président de la Commission, le très honnête M. Martel, 'mon ancien collègue au dernier Corj^s législatif de l'Empire, cédant au désir des autres commissaires, voulait, avant de statuer, l'avis particulier du préfet de Marseille, comme le meilleur juge de la situation qui était encore périlleuse dans le département, à ce point que les autorités n'y pouvaient compter sur l'esprit très ébranlé des troupes de terre.
De ma réponse dépendait donc le sort du malheureux condamné. Très ému par cette
question posée à brûle-pourpoint, je demandai douze heures de réflexion avant de me prononcer, non pas que je redoutasse les responsabilités. Mais si, d'une part, au point de vue humain, j'étais sollicité par mes propres tendances à la générosité, d'autre part, en mon for intérieur, comme fonctionnaire chargé de prévenir^ aussi bien que comme vieux soldat fidèle au drapeau, je ne pouvais me dissimuler que la grâce du chef civil de ^insurrection, qui avait coûté beaucoup de sang, serait une injure et une injustice commises à l'égard de l'armée, dont deux de ses membres égarés avaient déjà été passés par les armes, en vertu de l'arrêt du même conseil de guerre.
Ma réponse fut que je me récusais; qu'à mon avis la Commission des grâces avait seule et souverainement, au-dessus de tous les citoyens, le droit et le devoir de se prononcer sur Punique vu des pièces elles-mêmes du procès i
Je repris le chemin de Marseille. Le trajet en fut des plus douloureux. A mon arrivée, vers minuit, Thuissier de service me remit une dépêche chiffrée m'ordonnant Texécution immédiate. A Faube du jour, la justice avait suivi son cours.
J'ai exposé au début de ce chapitre mes
théories du jeune âge: on a vu à quelles traverses elles avaient été livrées, et sous toutes les faces où la question de la peine de mort peut se poser.
A l'époque présente où la vie compte plus pour moi par le passé que par l'avenir, je reste fermement convaincu que la société ne peut se défendre sans le maintien de la peine de mort, surtout si le législateur veut bien considérer les nouveaux germes de dissolution sociale créés par une civilisation décadente et par un appétit de jouissances qui ne connaît plus de frein. La guillotine est un préservatif plus efficace que la villégiature de Nouméa.