‹ Petits mémoiresChapitre 14 sur 21 · SI J'AVAIS ARRÊTÉ GAMBETTA · texte numérisé non relu

SI J'AVAIS ARRÊTÉ GAMBETTA

Ah! l'heureux temps, où, pleins de jeunesse et d'espérances viriles, nous courions d'Algérieen Crimée, puis plus tard au Mexique, n'ayant qu'un chef^ le drapeau, qu'un idéal, la croix de la Légion d'honneur. Insouciants du danger, dédaigneux du bien-être, couchant à la belle étoile, ne rêvant qu'à la mêlée, nous chevauchions sous le chaud et le froid, par toutes les routes de combat, sabre au clair et le cœur content, dévorant les bois meurtriers et les plaines de la soif de Vera-Cruz à Colima, franchissant les montagnes et les fleuves sans ponts, du Pacifique au Rio- Bravo; nous étions tous là, zouaves et chasseurs d'Afrique, La Hayrie, Japy, du Bessol, Plessis et Jeantet, Garcin et Darras, tous étoiles à cette heure, et tant d'autres braves disparus, Clary, de Saint-Sauveur, Ney, Du Valon, emboîtant le pas à notre valeureux chef de colonne^

à la silhouette sévère, le colonel du Barrail, nous haussant sur nos étriers pour découvrir plus tôt l'ennemi, nous retrouvant au bivouac, après chaque affaire un peu chaude, dans une cordiale étreinte.

Les courriers de France, on ne les attendait que pour lire avec attendrissement les dernières nouvelles de la famille : de politique, jamais un mot; on n'en avait cure. Notre seule littérature se composait des citations à l'ordre de l'armée insérées à V Officiel ^ et celles-là bien gagnées, à la face du soleil.

Entre chefs et soldats, ce n'était qu'un tournoi d'audace et d'entrain,»oû l'on se battait dix contre cent, pleins de confiance réciproque entre hommes et officiers.

Qui ne se rappelle cette rencontre sanglante où le général Garnier, assailli avec sa petite colonne par des forces considérables, se vit un instant débordé par l'ennemi. Derrière lui, une seule réserve : un vieux brigadier et quatre chasseurs d'Afrique, tous vétérans de Crimée, la manche ornée de trois brisques. Le moment était critique : deux régiments de cavalerie fraîche débouchent sur le terrain, menaçant la retraite des nôtres. 41ors, le vieux brigadier s'approche du général et lui dit avec simplicité : « Mon général, voulez- vous que nous

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les tournions ? » Ils étaient cinq ! Forfanterie héroïque dont le soldat français retrouve toujours le secret à l'heure du péril.

Hélas ! ce beau temps des chevauchées sereines a fui sans retour. Depuis le jour où le Teuton a foulé nqtre sol de son pied pesant, l'horrible politique s'est infiltrée comme un virus dans les affaires de guerre, n'y apportant que désordre et suspicion.

Je veux compter ici un épisode, inconnu encore, quoiqu'on ait beaucoup écrit sur la guerre de 1870, dont les conséquences eussent pu influer profondément sur les destinées de la France, si j'eusse compris d'une manière différente mon honneur de soldat.

Le 14 octobre 1870, j'étais sorti de Paris par le ballon « Godefroy-Cavaignac », envoyé en mission à Madrid, auprès du maréchal Prim, par le gouvernement de la Défense nationale.

A mon retour d'Espagne, je fus appelé à Tours. Par décret du 22 octobre, Gambetta me confiait le commandement des forces de de Bretagne. Il avait pensé qu'en qualité de député breton, j'exercerais quelque action sur mes compatriotes. Tout dévoué à l'œuvre commune, je fis de mon mieux pour organiser en arrière de la ligne du Mans, sur l'emplacement de l'ancien camp de César, situé à

Conlie, un point d'appui appelé à renforcer les derrières de l'armée de la Loire, une vraie place d'armes où la jeunesse des cinq départements de l'Ouest pût s'exercer au métier des armes avant d'aborber l'ennemi.

Nous étions à peine en formation, nous débattant jour et nuit au sein de toutes les difficultés inséparables d'une concentration trop précipitée, rendue plus pénible encore par le manque d'armes et d'officiers, aussi bien que par l'ignorance, chez presque tous les mobilisés, de la langue française. Soudain, dans la nuit du H au 22 novembre, je reçus de Tours la dépêche suivante :

IntéîHeur et Guerre au géiiéral Kérairy^ au camp de Conlie

Tours, 21 novembre au soir.

Concertez-vous avec Jaurès pour couvrir Alençon avec toutes les forces dont vous devez pouvoir disposer.

J'étais dans l'ignorance absolue du rôle militaire et de la situation topographique occupée par M. Jaurès, officier supérieur de la marine. A force de télégraphier^ j'appris que ce dernier se trouvait à Nogent-le-Rotrou, occupé à

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rallier les troupes déroutées du général Fiereck qui venait- de subir un gros échec. La situation était si grave que le préfet d'Eure-et-Loir^ en même temps qu'il m'informait de la transmission de mon message par exprès au général Jaurès, m'avisait « que, de Nogent à la Ferté, des bandes de fuyards avaient fait douze lieues sans officiers ». En effet, dès le lendemain, ces fuyards, affolés, arrivaient sur la lisière de notre camp et, crainte qu'ils ne jetassent la panique au milieu de nos conscrits, on dut faire établir un cordon de sentinelles chargées d'empêcher toute communication avec le dehors.

Malgré notre préparation bien incomplète, nous n'avions pas hésité à organiser d'urgence une division de marche provisoire. Le camp renfermait déjà près de trente mille mobilisés, encore inexpérimentés, mais tous pleins d'ardeur. Je les vois encore, ces braves gens réunis en un vaste carré le long des pentes avancées de la redoute Nord. « Le ministre de la Guerre, leur criai-je, demande des hommes de bonne volonté pour aller boucher une trouée, où l'ennemi veut passer! » La réponse fut une acclamation frénétique.

Le surlendemain matin, douze mille volontaires, forts de quatre batteries d'artillerie,

commençaient leur embarquement dans les wagons de la Compagnie de TOuest, dont l'activité fut merveilleuse dans toute la campagne. C'est une grosse besogne d'expédier, d'une gare bien outillée, une division régulière et son matériel, en temps ordinaire. Mais d'une halte en plein champ, que dire d'hommes ne se connaissant encore que par clochers, qu'il fallait inspecter individuellementpour constater sur eux vivres et cartouches, avant de les expédier ! Debout depuis la veille, sans sommeil, la tête sous une pluie continue, les pieds dans la boue d'argile, mal réconfortés, nous rivalisions d'efforts pour courir au plus pressé. Les trains se succédaient eriiportés vers le Mans. Au moment où je m'embarquai avec le dernier détachement, je reçus le télégramme suivant de M. de Freycinet, délégué à la guerre :

Guerre à général en chef de V armée de Bretagne^ Conlie

Tours, 22 novembre.

L'ennemi paraît vouloir nous pousser, assez vivement, dans la direction du Mans. Je vous conjure d'oublier que vous êtes Breton pour ne vous souvenir que de votre qualité de Français, et vous concerter avec le général Jaurès pour opposer à l'invasion votre naissante, mais vaillante

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armée. C'est l'occasion de lui donner le baptême du feu.

Vieux et fidèle soldat de Crimée, d'Afrique et du Mexique, à la lecture de cette dépêche, je restai aussi indigné qu'inquiet. Les Bretons étaient déjà suspects! Les clubs de Nantes, Cantagrel en- tête, avaient dénoncé, à Tours, nos menées royalistes !

Et cela, alors que tous les chefs de régiments, restés presque tous fidèles aux souvenirs de l'ancien régime jusque sous l'Empiré, rivalisaient de dévouement et de patriotisme, uniquement préoccupés et fiers de marcher sous la bannière de la France.

Le 24, à onze heures du soir, je me trouvai bivouaqué avec environ 18,000 hommes, 4 batteries et 5 mitrailleuses, en avant du Mans, à Yvré-l'Évêque. Le 26, nous poussions une reconnaissance ofi'ensive avec une quinzaine de mille hommes. Trois des batteries étaient traînées à bras, faute de harnachements, durant treize heures de marche, jusqu'à Bouloire, à 18 kilomètres en avant d' Yvré. A quatre heures du soir, notre avant-garde pénétrait dans le bourg que les Allemands venaient d'évacuer.

aussitôt la certitude acquise par leurs éclaireurs que la route du Mans n'était plus libre pour le corps d'armée du grand-duc de Mecklembourg concentré à Saint-Calais.

Quel retour, après la tombée de la nuit! A peine la retraite commencée, la fusillade éclate sur les derrières de la colonne du centre, et, plus nourrie, gagne de proche en proche, à travers Tobscurité des bois de sapins. C'est la panique! Jeunes troupes, se tirant les unes sur les autres, qu'il faut faire coucher de force dans les fossés de la route, pour éteindre un feu qui eût été terrible si elles avaient été déjà munies d'armes à tir rapide! Notre ami Poucher de Careil, qui dirige les ambulances, fait relever et ramène les victimes, que nous suivons tristement jusqu'au bivouac quitté le matin. Mais nous avons fait notre devoir. L'heure de l'invasion est ajournée de ce côté; les conscrits vont pouvoir s'exercer et s'aguerrir, aux avant-postes, durant quelques jours de répit. Il le faut pour Thonneur et le succès de l'armée de Bretagne.

Le lendemain soir, 27 novembre, l'armée de Bretagne avait cessé d'exister. Par ordre signifié de Tours, elle était fondue dans les troupes du général Jaurès et mise à sa disposition sous mes ordres.

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Pareil ordre était la violation de tous les engagements pris par Gambetta, et par moi en son nom, vis-à-vis de tous mes compatriotes et de leurs conseils généraux qui n'avaient refusé aucun sacrifice en hommes et en argent à la Défense nationale. Unité de l'armée de Bretagne, armement des mobilisés de l'Ouest égal à ceux des mobilisés du Midi, instruction préalable des troupes avant de les jeter à l'ennemi, tout était à vau-l'eau. Mal armés, inexpérimentés, désunis alors que la communauté de paroisse était leur vœu et leur force, on allait sacrifier inutilement nos compatriotes vis-àvis desquels j'avais charge d'àmes, ou les mener à la déroute. Hélas ! glorieux et héroïques furent les aînés, six semaines plus tard, au fameux plateau d'Auvours ; mais quel triste lendemain pour leurs cadets, à la débandade du Mans !

A Tordre du soir, on fit connaître aux ofliciers et aux troupes que leur chef résignait son commandement. En môme temps que cette nouvelle se propageait, au milieu des rumeurs du camp, le bruit courait aussi que la veille Gambetta avait été inspecter les troupes encore stationnées à Gonlie, qu'il y avait trouvé un accueil glacial, et qu'il était reparti pour Tours, plein de ressentim<^nt pour \es chouans.

que j'avais eu Thonneur de 'servir ma patrie, comme officier régulier, ^t que tout me défendait d'attacher mon noiiv «3t celui de mes enfants à im pronunciamiento militaire, je finis par signer ma démissi notivée, et l'expédiai sur Tours.

Ai-je eu tort ? Ai-je eu raison ? Je ne sais. Quelle horrible chose que la politique pour une âme de soldat !

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