EMILIO CASTELAR
IT
Le grand tribun espagnol qui, depuis un an, a renoncé publiquement aux luttes de la politique active, vient pour la seconde fois d'engager le parti démocrate, dont il fut l'illustre chef, à soutenir les institutions monarchiques existantes, comme à seconder les efforts patriotiques de la Régence. Une certaine presse, en Europe aussi bien que dans l'Amérique latine, a froidement accueilli cette déclaration du vétéran de l'idée républicaine au delà des Pyrénées : on a même été jusqu'à prononcer le nom d'apostasie.
C'est bien mal connaître le passé, le caractère, les doctrines et les actes du vieux libéral qui professa jadis avec tant d'éclat en sa chaire i ûistoire et de littérature à l'Université de ■] adrid; qui, toujours à l'avant-garde, précoj sa de sa plume ses idées réform-itrices dans
210 Î>ETITS MÉMOIRES
la Tribune, la Discussion et la Démocratie ; qui les défendit sur les barricades, en 1866, au péril de sa vie^ faisant tête à un pouvoir corrompu et despotique dont la réponse fut un arrêt de mort.
Qui ne se rappelle, après la chute de la reine Isabelle, renversée par Prira et Serrano, l'admirable discours que Gastelar prononça devant les Cortès sur la liberté de conscience, et qui entraîna du coup la reconnaissance de ' la liberté des cultes, sur ce sol encore si imprégné de fanatisme?
Nul ne fut plus logique et ne resta plus fidèle, malgré les tourmentes, à son programme des premiers jours, la liberté dans la démocratie. Sa formule politique, c'est la marche toujours progressive, mais conservatrice et pacifique. Qu'il lutte dans l'opposition ou qu'il devienne chef de gouvernement, sa doctrine, restée l'ennemie de la violence, se retrouve tout entière dans son appel du 2 février 1879, adressé aux électeurs démocrates.
Il les adj ure de « se soumettre, au cours de la lutte électorale, qui ne saurait être que pacifique, à toutes les institutionsactuellement existantes. »
Sous Amédée, sous la République fédérative, comme alors sous Alphonse XII, il veut
EMILIO GASTELAR 211
« l'unité de l'Espagne, une armée soumise à une discipline rigoureuse, un clergé indépendant de la politique et entièrement libre de son ministère religieux ». Il veut « des réformes progressives, non pas imposées par la force ou les révolutions, mais amenées par l'acceptation de la conscience du pays et par sa volonté, afin de conjurer les triomphes éphémères qui brillent comme un éclair, pour faire place ensuite à l'éternelle nuit et à l'hiver des réactions ! »
Jamais langage plus élevé, plus instructif pour les impatients et les violents, n'est sorti des lèvres d'un homme d'Etat. C'est que Castelar les avait bien prévues et éprouvées par expérience, ces phases terribles d'action et de réaction dont le vieux sol monarchique avait déjà tant souffert^ et qu'il avait traversées luimême, après la proclamation de la République, succédant à l'abdication du roi Amédée en février 1873.
Nul plus que lui n'avait rêvé de rétablissement légal en son pays de la forme républicaine ; il y voyait le triomphe de la liberté par la démocratie, un sang nouveau infusé à des institutions surannées, une garantie de pacification intérieure. Tout d'un coup se dressent devant lui l'insurrection carliste ranimée au
Nord, la rébellion militaire des officiers d'artillerie soulevés en masse, Témeute dans la capitale, sur tous les points du territoire, la banqueroute du Trésor. A tout cela, Gastelar a fait face avec une merveilleuse énergie. Mettant ses doctrines en pratique, avant tout le respect de la loi, il tient bon devant Forage; il ne lui manque qu'une force morale, celle de la France que, comme proscrit et réfugié, il a su apprécier et aimer; dont, moins oublieux que les Grispi et les Andrassy, l'hospitalité lui est restée chère ; à qui, au plus fort de ses désastres, il a envoyé les vœux de délivrance du directoire républicain. Il se tourne alors vers la République sœur, invoquant la parenté de race et de langue, la communauté d'intérêts et d'aspirations. Il réclame de M. Thiers, pour mieux résister à l'assaut des partis extrêmes, la reconnaissance de la République espagnole, votée et acclamée par les Certes. A la lecture du document qui va suivre, on retrouvera le grand souffle du puissant patriote dont le cœur est resté espagnol, et dont l'âme est devenue française. Cette lettre, où il me priait d'insister à nouveau auprès de notre gouvernement, fut le post-scripfum de sa mémorable circulaire, grande leçon de droit international, adressée, le 25 février 1873, à tous les cabi-
EMILIO GASTELAR 213
nets étrangers et par laquelle il réclamait si éloquemment « pour toutes les nations le droit de se gouverner elles-mêmes ». En voici la traduction exacte.
MINISTÈRE Madrid, le 7 avril 1873.
des