EMILIO CASTELAR
Par conséquent, puisque le gouvernement français a bien voulu prendre des dispositions si habiles contre les carlistes, qu'il achève son œuvre ; qu'il la couronne par notre reconnaissance officielle, et nous serons reconnus de suite par l'Angleterre, l'Italie et les autres puissances occidentales. Je vous en conjure, exercez votre influence de ce côté sur l'esprit de votre gouvernement.
Vous savez bien^ vous le savez parce que vous me connaissez de longue date, combien je suis disposé à faire une politique de liberté, mais en même temps d'ordre et de stabilité. Je suis convaincu que nous l'implanterons ici, et si nous arrivons à emporter l'adhésion de Versailles, vous aurez rendu un des plus grands services à l'Espagne en général, et tout particulièrement à votre ami très affectionné.
Emilie Gastelar.
Hélas ! M. Thiers venait de signer (15 mars 1873) avec TAllemagne le traité de libération anticipée du territoire. Tout entier à sa tâche nationale, il entendait écarter toute cause possible de difficulté dans Texécution. Or, de Berlin, on lui laissait entendre que la reconnaissance de la République espagnole par la France serait vue de mauvais œil ; d'autre part, M. de Rémusat avait lui-même à compter à l'intérieur avec notre parti blanc. Force était donc d'atermoyer. Six semaines après, ce fut
le 24 Mai ! On ne conserva plus d'illusions à
Madrid.
Caslelar eut l'immense douleur de voir peu à peu dénaturer et avorter soA œuvre. Mais, en dépit du coup d'Etat du général Pavia, malgré celui du maréchal Martinez Campos, qui ramena plus tard la monarchie d'Alphonse XII, Castelar, sans se décourager, et sans désespérer de son pays, a repris et suivi obstinément son programme de réformes. Aux élections de 1879 comme à celles de 1886, il refuse de s'unir aux fractions avancées du parti républicain : il repousse toute union accidentelle avec Pi y Margall, anarchiste, avec Salmeron, socialiste, avec Ruiz Zorrilla, dictatorial; il n'a qu'un but, obtenir d'une monarchie libérale les réformes nécessaires.
Ce but, il l'a atteint dans ses parties essentielles. Liberté des cultes, suffrage universel, mariage civil, établissement du jury, voilà les conquêtes modernes, dont, grâce à ses habiles temporisations, jouit l'Espagne actuellement. 11 attend le reste de l'action bienfaisante du temps et de l'apaisement des passions. Malgré des fautes et des erreurs, comme celle de la convention allemande que les Cortès, mieux inspirées, vont probablement repousser, malgré ses divisions intestines, il défend le parti
EMILIO GASTELAR 217
libéral dans la personne du cabinet Sagasta contre la réaction Canovas ou le militarisme inquiétant du maréchal Martinez. Chevaleresque comme sa nation, il a donné loyalement et maintient son appui désintéressé à la veuve royale dont la pieuse maternité fait oublier la diiférence de race, mais ce, les yeux toujours tournés vers la France. Il veut faire économie de révolutions, sachant trop ce qu'elles coûtent aux vainqueurs comme aux vaincus.
Castelar continue donc, sans s'émouvoir des critiques^ son grand rôle de pacificateur. Précurseur de là politique papale qui vient de prêcher aux pèlerins espagnols le respect des institutions existantes, il n'accepte aucune place de la monarchie. Mais il reste, dans sa retraite littéraire, une des gloires les plus pures de son pays. Il peut répéter avec fierté, à toute époque de sa vie, ce fameux mot qu'il lança en réplique à ses accusateurs, du haut de la tribune des Certes, après la douloureuse répression des troubles de Santiago de Cuba :
« Avant d'être républicain, je suis Espagnol, »
(18 octobre 1870) PARIS — EN BALLON — MADRID
Au moment où la valeureuse Espagne vient de connaître à son tour les tristesses de la défaite, il me parait instructif, pour la génération, y autorisé par la lettre qiii suit, d'évoquer une page historique pleine d'enseignements et formant contraste avec les bons offices que M. Cbxdbon, notre ambassadeur à Washington, vient de rendre au gouvernement espagnol.
C'était à l'heure où l'armée allemande se préparait à bombarder Paris! (Note de V auteur.)
A M. de Kératry^ préfet de Toulouse,
Mon bien cher ancien collègue, Je vous remercie de votre excellente lettre et n'ai pas besoin de vous redire quel souvenir j'ai conservé de votre courage et de votre dévouement. J'y rendrai un sincère hommage en retraçant la part que nous avons prise ensemble à ces événements si indignement travestis aujourd'hui. Je ne ferai en cela que payer ma dette à la vérité et aussi à la véritable affection que vous m'avez inspirée.
C'est aussi vous dire que je vous laisse libre de publier tout ce que vous jugerez utile. Je crois que nous avons les uns et les autres tout à gagner à être mieux connus.
Recevez l'expression de mon bien sincère dévouement.
Jules Pavre 48 septembre 4874 .
Paris, ce 42 octobre 1870.
A M, le C07nte de Kératry, ancien député
au Corps législatif.
Cher Monsieur,
Vous connaissez ma politique, non seulement par les actes publics qui l'ont formulée, mais encore par les communications intimes que j'ai été fort heureux de vous faire. Mieiik que personne, vous êtes donc à même d'en favoriser le succès qui se traduit à l'heure actuelle par ce programme : délivrer la France de l'invasion étrangère, rechercher ses alliés naturels et conquérir leur amitié par les bons offices que nous sommes à même de leur rendre.
Au lieu de s'isoler, comme le précédent régime, le gouvernement de la République profitera de toutes les raisons d'attraction, de tous les intérêts légitimes, et loin de redouter la force et la prospérité de ses voisins, en fera la base la plus solide de sa grandeur. Etranger à toute préoccupation dynastique, il suivra sans difficulté cette
220 PETIT8 MÉMOIREy
ligne de conduite dans ses rapports avec l'Espagne, qui semble placée au premier rang des nations qu'une réciproque intimité doit rapprocher de lui. Je Tai dit en termes très vifs à M. Olozaga, qui n'avait pas de peipe à l'admettre, puisqu'il a bien voulu dt v cancer 1 e^ipresjuion de ces sentiments par d'excellents piocèdés que je n'oublierai jamais, et par une recoL naissance officielle qui est un des titres d'hoi ...r du Couvernement de la Défense nationale. .Seul.. ,"\t, il ne m'a pas été possible de continuer» ij les précieuses
relations qui s'étaien él e?°*^® nous. Son
brusque rappel les^a *^- . T>^i;ies. J'espère qu'aussitôt' .que l^arj. .sux^^ i à lui-même,
nous aurons le plaisii dp..ie.,re.yyir au poste qu'il occupe si dignement.
Depuis son départ, des ouvertures purement officieuses, ne constituant qu'un pourparler, mais qu'il ne m'était pas permis de négliger, m'ont été faites. Ell#i se résument par une proposition de secours accordé à la France par l'entrée en campgane d'une force de 60 à 80,000 hommes, qui, bien entendu, seraient à notre charge et qui pourraient entrer promptement en ligne — dix jours après l'échange des signatures. La France, de son côté, promettrait ses bons offices pour la pacification de Cuba, et la constitution d'un Etat Ibérique; étant bien entendu — en ce qui concerne Cuba, que l'esclavage serait complètement aboli dans File — et que le concours de la France serait à la fois diplomatique et maritime; — ce dernier consistant à protéger Cuba contre une intervention étrangère ; — en ce qui concerne l'Etat Ibé-
jf
mSSION EN ESPAGNE 221
ri que, qu'il ne s'agirait nullement de conquête de la part de l'Espagne, mais uniquement d'une action fondée sur le consentement des populations.
Ces ouvertures m'ont paru être accueillies. J'y trouve un avantage précieux pour la France, qui connaît depuis longtemps la valeur àes tronpes espagnoles; de plus, une occasion d'établir entre nos deux nations une alliance durable conforme en tous points à uls mœ mr à nos traditions, à nos intérèl^jBiklfjTr*'
En prononçant ]f'. '' farieux : Il n'y a plus de Pyrénées, un ^^^' [n^ orgueilleux n'avait
songé qu àlR prj .t-f:i/ : '^'^ — et sa politique a coûté bien du r^' , 'en s larmes ; — elle a produit un jour unt pî^rod^^ anglante qui a déchiré ces deux peuples. J'espère que bientôt la liberté nous permettra de reprendre ce programme; mais cette fois il s'appliquera eu ne rencontrant que des bénédictions, en ne faisant que des heureux.
Si l'im et l'autre, nous pouvions saisir le premier anneau de cette chaîne destinée à lier nos deux "pays, nous pourrions être fiers de notre œuvre.
Je fais des vœux bien sincères, mon cher Monsieur, pour que, grâce à votre intelligent patriotisme, ce désir devienne promptement une réalité.
Je vous prie, cher Monsieur, d'agréer, l'expression de mes sentiments de haute considération et d'affectueux dévouement.
Jules Faviœ
2î«Jî2 PETITS MÉMOIRES
A Monsieur le co7nte de Kératry.
Cher Monsieur,
Je vous autorise, dans le cas où vous réussiriez à obtenir le concours dont il a été question entre nous, à requérir d'urgence le transport de 60,000 hommes et de tous les accessoires qui les accompagnentjVenant soit de Perpignan et Bayonne, soit par Tune de ces lignes. En conséquence, le présent ordre vous servivra à requérir le transport de ces troupes des directeurs des chemins de fer Lyon-Méditerranée, du Midi.ei d'Orléans. Ces réquisitions seront régulariséetjyar le Gouvernement de la Défense nationale, aussitôt que les communications seront rétablies. Elles pourront Tétre provisoirement par la délégation de ce gouvernement siégeant à Tours.
Je vous prie, mon cher Monsieur, d'agréer l'expression de mes sentiments bien dévoués.
Le Ministre des Affaires étrangères^ Ministre de V Intérieur par intérim,
Jules Favre.
Paris, ce 13 octobre 1870.
iiN BALLON 14 octobre 1870, 4 heures du soii*.
Nuit sombre: la tempête qui souffle dans f aris depuis trois jours semble s'apaiser. On frappe doucement à ma porle, crainte de ré-
kiSSIOM EN ESPAGNE 22o
veiller ma femme et mon enfant, que je vais quitter et laisser dans la ville assiégée, sans les avoir prévenus de mon départ furtif.
Quels cruels sacrifices impose le devoir du patriotisme ! Mon visiteur nocturne est un ami, Ernest Picard, ministre des Finances de la Défense nationale, qui a voulu m'accompagner jusqu'à la nacelle, avant mon saut dans le vide. Le ballon, que j'ai baptisé Godefroy- Cavaignac^ se gonfle, en m'attendant à la gare d'Orléans.
Dernières agapes au restaurant « des Marronniers », sur le quai de Bercy, où j'ai donné rendez-vous la veille, pour le matin, à mes deux compagnons de route aérienne, le lieutenant-colonel Quénaut, mon ancien camarade d'armes du 1«^ chasseurs d'Afrique, et M. Jay, sous-directeur du personnel aux chemins de fer du Midi, avant d'être devenu mon secrétaire général à la préfecture de police, ancien polytechnicien, braves cœurs tous les deux.
Nous voici au pied du Godefroy-Cavaignac^ maintenu sous la rafale par un cercle de soldats. La tourmente redouble et porte en plein vers l'Est. Légère accalmie vers dix heures. Il faut embarquer : mélancoliques « au revoir! » Émotion un peu vive au moment où j'enjambe pour la première fois le frêle rebord de la na-
celle d'osier, à l'appel du célèbre aéronaute, M. GodaM père.
Quatre voyageurs, quatre sacs de dépèches et un panier de pigeons outre le lest ordinaire, voilà le chargement qui s'enlève aux cris mille fois répétés de: « Vive la France ! » qui nous escortent jusqu'aux forts.
Je crayonne quelques vers que je confie à la brise parisienne, et qui descendent vers l'espace au fur et à mesure que nous montons, en traversant la Seine à Ivry : adieux éternels peut-être à tout ce que je laisse de mon cœur derrière moi ! Quel toit hospitalier les a recueillis, ces vagabonds de l'espace?
De tous les points, Paris se groupe dans la rue, Criant : C'est un ballon qui part et fend la nue ! Salut 1 globe rapide, aux assiégés si cher !
Et vous qui le montez, ô combattants de Fair, Que les vents vous soient doux et que votre nacelle, Qui du cœur de Paris emporte une parcelle, Chez nos frères bientôt arrive heureusement ! Et vous, pigeons bénis, coursiers ailés du vent, Au nid de vos amours, ô messagers fidèles I Ah ! puissiez-vous bientôt rapporter sous vos ailes A nos mères en pleurs les baisers de leurs fils 1 Partez, oiseaux légers, volez vers le pays Où flotte encore debout le drapeau de la France. A nos frères armés racontez la souffrance De leur pauvre Paris, qui tend vers eux sa main. . Dites leur qu'il est temps et que nous avons faim, Quiî nous les atUnilons, que déjà l'heure presse,
Que chaque jour qui passe augmente la détresse De la ville aux .abois. Mais surtout, dites leur Que Paris, s'il le faut, perdra tout, fors l'honneur !
Nous fléchissons légèrement vers le Nord :
nous planons sur Vincennes et Joinville.
Aperçu un ballon libre et postal, parti des hauteurs de Montmartre, qui va s'effondrant, avec ses dépêches destinées à la province, dans les lignes prussiennes massées à Stains. Yoici la forêt de Bondy, qui s'allonge sous nos pieds avec le parc d'artillerie allemande. Quel dommage de ne pas être munis de bombes explosibles à lui envoyer commes cartes de visite ! Des petits nuages de fumée blanche, des sifflements de balles qui redoublent autour de nous. Nous jetons du lest, crainte d'accrocs à nos voiles de soie, et, perçant la nuée, qui nous dérobe la vue du sol, nous n'apercevons plus que le soleil et l'azur, immobiles en apparence dans le grand silence de Timmensité, voguant à l'aventure d'un souffle glacial.
Sous l'action solaire, notre globe se dilate et gravit les régions de Téther : nous voici à l'altitude de 3.200 mètres. Tous les bruits de la terre nous arrivent distincts, le chant du coq, le son des cloches, le roulement des trains sur la voie ferrée. Nous avons un compagnon
226 PETITS MÉMOmES
de route qui s'avance radieux et irisé à nos côtés: c'est le ballon Sosie, fils du mirage aérien.
Nous glissons sur un lit de ouate, blanc comme la neige, dont les volutes accusent toutes les dépressions orographiques de la terre totalement disparue.
Godard nous conte ses campagnes à travers les airs. Jay se livre à des calculs sur la vitesse, la pesanteur et la direction : quant à Quénaut, qui a eu l'idée bizarre de s'enlever vêtu militairement, botté et armé comme s'il allait monter à cheval, ce qui nous vaudra trop d'égards si nous tombons aux mains des Allemands, il s'évertue à frotter son fourreau de sabre tout humide de brouillard.
Le froid augmente : Tafflux du sang aux oreilles rend la conversation douloureuse. Le chronomètre n'accuse encore que deux heures de route, laps de temps insuffisant pour nous avoir mis hors des lignes d'investissement.
On entend encore le canon lointain qui vibre sur Paris : nous nous endormons tous trois, comme les pigeons qui ont cessé de roucouler, pendant que Godard veille au bossoir.
II est une heure et demie, quand nous reprenons nos sens, aveuglés par le soleil qui s'incline à l'horizon. L'aéronaute prétend que nous
avons marché vers le Sud. Au bruit du passage régulier et ininterrompu des trains qui circulent sous nos pieds, j'estime que nous avons continué notre course en suivant le lit de la Marne, et que nous avons été ramenés en plein Est sur le passage de l'occupation ennemie. Nous voilà donc bien loin de l'Espagne, dont la capitale est le but de ma mission. Soudain, une déchirure de la nuée nous permet de découvrir la terre, comme au fonds d'un puits éclairé par le soleil. .Nous apercevons distinctement les reflets des armes des troupes prussiennes sur la grande place d'une ville. Je donne l'ordre de la descente pour nous renseigner sur la situation exacte de l'aérostat et sur la question de savoir s'il est opportun ou non d'atterrir. Nous quittons les couches supérieures, traversant à nouveau la mer des nuages qui roulait sous le ballon. Mais l'ordre donné a été exécuté sans précaution : l'ancre détachée s'abat soudain de tout son poids, et de la longueur de son câble, nous entraînant dans une course folle à travers l'espace. Par dessus la nacelle, j'aperçois un vaste champ de betteraves vers lequel nous nous écroulons avec une vitesse de 500 mètres à la minute. Les betteraves vues de haut sont de grands arbres où nous risquons de nous empaler. Par bonheur.
228 PETITS M^.MOTRES
le vont nous a poussés sur Ija lisière. La chuté s'effectue en plein champ. Après un premier choc qui brise la nacelle, nous rebondissons à vingt mètres plus loin. Un troisième ressaut,
et nous voici traînés dans un labour confinant à la forêt, pendant qu'un peloton de uhlans galope sur la crête des collines, à la poursuite du ballon signalé depuis Vitry-le-François.
Mes compagnons sont saufs. En sauvant mes pigeons, j'ai reçu un choc de la couronne de bois qui supporte la nacelle; un trou à la tète et l'os de la jambe gauche dénudé, voilà mon lot. Les uhlans approchent. Nous n'avons que le temps de nous jeter sous bois, de nous y gîter, et do cacher nos sacs de dépêches sous des amas de feuilles.
Il est deux heures. Survient un paysan qui nous apprend que nous sommes en Lorraine, et non en Bourgogne comme l'espérait Godard, à six kilomètres de Bar-le-Duc occupé par l'ennemi, et non loin du village nommé Briant.
A la première halte dans une clairière, je lâchai un des pigeons, porteur d'une dépêche pour le gouvernement de Paris et d'un tendre j baiser pour les miens. Le messager céleste
/ monta comme une flèche, tournoya sur nos
têtes pour s'orienter, puis s'enfuit à tire d'aile à travers la brume,
Après avoir erré sous bois tout le jour et la nuit, après alertes et coups de feu reçus aux avant-postes auxquels nous nous heurtâmes dans l'obscurité, exténués de faim et de fatigue, nous sommes recueillis à l'aube, sur la lisière de la forêt et de la Lorraine par un maître de forges, dont l'accueil réconforte; nouveau pigeon lâché par lequel j'annonce au gouvernement le passage du général Boyer en gare "de Bar-le-Duc et se rendant de Metz à
Versailles !
Rentré heureusement à son colombier,le doux oiseau fut envoyé par Jules Favre à ma famille et reçu comme le méritait un messager fidèle.
Nous voici en lignes françaises, impatients de rattraper le temps perdu ! Course sans arrêts par Chaumont, Gray, Vierzon, Tours où Gambetta m'a appelé, et enfin arrivée à Madrid, 19 octobre au matin !
Madrid, le 19 octobre 1870.
A Monsieur de Kératnj.
Monsieur et cher collègue, J'aurai l'honneur de vous voir dans une heure. Je vous procurerai le moyen d'avoir l'entrevue que vous désirez avec MM. Figueras et Pi
y Margall dans la journée. Je suis particulièrement flatté d'avoir reçu votre lettre. Vous savez bien que nous sommes des amis dévoués de la France, de la République et de la liberté.
Agréez, Monsieur, l'assurance de nos meilleurs sentiments et de mon respect.
Emilio Castelar.
Le même jour, 19 octobre, les trois chefs du directoire républicain espagnol se réunirent chez M. de Kératry.
Les trois patriotes ne marchandèrent rien de leur appui à la République française, et pour aider à son salut, chargèrent l'envoyé français de propositions pour le maréchal Prim, destinées à permettre à l'Espagne, devenue république sous la présidence du maréchal, de venir au secours de notre pays. A la suite de notre entretien eut lieu l'entrevue entre le maréchal et M. de Kératry.
RAPPORT adressé à M, Jules Favre, ministre des Affaires étrangères , sur ma mission auprès du mare' chai Prim, à Madrid et conservé aux archives des Affaires étrangères.
Le mercredi, 19 octobre, à deux heures de Taprès-midi, j'entrais au ministère de la Guerre, chez le maréchal Prim, qui m'avait donné rendezvous et m'attendait dans son cabinet. Il vint audevant de moi avec la plus grande courtoisie, et s'enquit avec intérêt de ma santé.
Assis en face l'un de l'autre, nous entrâmes immédiatement en matière.
Je lui exposai qu'il avait fallu de graves motifs pour me faire sortir de Paris et venir à Madrid sans prendre aucun repos ; que M..., qui m'avait été présenté par M. Olozaga, ambassadeur d'Espagne, comme ayant toute sa confiance, comme ayant celle du maréchal Prim et que son rôle à Paris représentait d'ailleurs comme en jouissant depuis longtemps, était venu me trouver et m'avait fait des ouvertures que je ne pouvais laisser ignorer à M. Jules Favre, ministre des Affaires étrangères. A la suite d'une entrevue demandée par M..., un long entretien entre le ministre et moi avait eu lieu. De cet entretien était résulté que le maréchal Prim, animé des meilleurs sentiments pour la France, était prêt à les lui témoigner effectivement ; que moyennant certain appui moral, financier et maritime de la France, le président du Conseil était décidé à former avec elle une alliance offensive et défensive contre la Prusse.
Après cette entrée en matière, le maréchal m'écoutant silencieusement, j'appelai toute son attention sur l'envahissement de la France par la Prusse; sur les affinités de race et d'intérêt entre nos deux pays ; sur la cause première de nos désastres, provenant de l'initiative du maréchal aussi bien que la guerre du Mexique; sur le caractère sauvage que prenait la guerre d'extermination, sur les bons offices rendus au gouvernement espagnol depuis deux mois par la République française ; sur les difficultés politiques
qu'allait créer la réunion des Cortès à la régence et au gouvernement; sur les aspirations républicaines des lib'iraux espagnols, renforcées du mécontentement des carlistes ; enfin, sur les services commerciaux et financiers que la France avait maintes fois rendus à l'Espagne; et je terminai ce long exposé en demandant nettement au maréchal Prim si le gouvernement espagnol, qui avait reconnu officiellement la République française, entendait rester témoin impassible d'une série de désastres dont nous espérions sortir vainqueurs, par nos propres forces, mais dont nous espérions aussi, selon les assurances de M..., pouvoir abréger la durée, grâce au concours effectif de TEspagne.
Le maréchal, qui jusque-là n'avait rien laissé apercevoir sur son visage, me déclara qu'il me demandait de lui assurer le secret de notre entretien, sous réserve de nous entendre à l'issue sur la publicité que je lui donnerais et sur le développement intégral ou partiel que je lui imprimerais, s'engageant de son côté à observer la même mesure. Quand nous fumes tombés d'accord, il me dit qu'il allait me parler sans détour, en véritable soldat et non en diplomate, en ami de la France, mais aussi en ami de son pays :
« Notre gouvernement est la cause innocente de vos malheurs : pour ma part, je pleurerai toute ma vie le désastre du Mexique comme le désastre de Sedan ; mais sans revenir sur le passé, je ne dois point vous taire tous les efforts que j'ai faits pour faire évanouir cette malheureuse cnndidature qui devait ensanglanter votre
pays (ce que je n'eusse jamais soupçonné).
Quand j'ai eu réussi à dégager l'Espagne et du même coup la France vis-à-vis de la Prusse, malgré le langage de MM. de Gramont et Ollivier, altier pour la Prusse, blessant pour mon pays, à qui ces ministres déclaraient hautement ne pas vouloir penyiettre que l'Espagne disposât de ses destinées, j'ai respiré et j'ai cru tout fini. Mais la France impériale, mais le ministère, mais la nation, mais la Chambre, excepté l'opposition qui aurait pu protester énergiquement, ont voulu la guerre !
Alors, j'ai passé des nuits sur la carte que vous voyez là, suivant pas à pas les mouvements de vos armées, que je savais les plus valeureuses et les plus éprouvées du monde.
Mais quand j'ai assisté et je Tai dit aux membres de mon gouvernement jour par jour, quand j'ai assisté à toutes ces fautes de manœuvres commises à Reims, à Metz, à Verdun, à Sedan, j'ai compris que vous étiez perdus ; et une fois vos armées écrasées, le triste mot du préfet de Nancy est devenu le mot d'ordre de toute la population française, non pas qu'elle manque de courage, mais parce qu'elle a été tuée par son indifférence. Gardes mobiles et gardes nationaux, une' fois les armées régulières écrasées, ne pouvaient plus rien.
Si avant Sedan, vous aviez fait franchement appel aux affinités de la race latine, l'Italie et TEspagne eussent répondu à votre appel ; mais que voulezrvous? Aujourd'hui où une ville de deux millions d'âmes, votre seul et héroïque élé-
ment de résistance, succombera forcément par la famine, que voulez-vous de TEspagne, puissance de troisième ordre, vivant dans le provisoire et la pauvreté ?» ^
A ce moment, j'interrompis le maréchal :
« On m'a dit, monsieur le Maréchal, que vous communiquiez journellement avec M. de Bismarck. Vous m'avez donné votre parole de soldat de me garder le secret, et ne me Teussiez-vous pas donnée que je vous tiendrais exactement le même langage que celui que je vais vous tenir. Je suis résolu à essayer de sauver mon pays, et, pour cela, à employer tous les moyens. Vous venez de me parler de puissance de troisième ordre, de provisoire et de pauvreté! Oubliez-vous donc qu'il y a dix ans, l'Italie n'était rien et que grâce à M. de Cavour, elle s'est élevée presque au premier rang? Si cet homme d'Etat avait survécu, l'Italie aurait déjà bien compris que son véritable moyen de grandir davantage était de nous payer aujourd'hui sa dette de reconnaissance.
« Oubliez- vous, monsieur le Maréchal, qu'après la guerre de Crimée, la Prusse n'était encore qu'une puissance de quatrième ordre, et que ce ne fut que grâce au patronage de la France, si mal récompensée, qu'elle a pu s'asseoir au Congrès de Paris ? Voyez ce qu'elle est aujourd'hui, grâce à cet homme d'Etat dont les doctrines sont haïssables, mais dont le but est atteint.
Est-ce qu'il ne plairait pas au maréchal Prim de jouer loyalement ce grand rôle dans son pays, de relever l'Espagne déjà réconfortée depuis dix-
huit mois, de sortir justement de ce provisoire dont vous vous plaigniez tout à Theure ? Je comprends que pour faire face à des exigences et à des susceptibilités politiques, vous ayez ajourné la solution espagnole, entravée d'ailleurs par le régime impérial, en simulant aux yeux de vos compatriotes différentes tentatives de combinaisons monarchiques. Mais, puisque nous parlons sincèrement, souffrez que je détruise une erreur de votre esprit. Vous ne croyez pas à la vitalité de la République française: vous êtes dans l'erreur.
« La République vivra, parce qu'elle sauvera tôt ou tard la France. Ce sera long, douloureux, mais elle la sauvera. Si vous aviez assisté comme moi au désintéressement des princes d'Orléans dont j'ai réclamé le départ, quoique étant leur ami personnel, au désarmement politique des dilférents partis contenus dans Paris, vous comprendriez que les lenteurs de la province à se lever vont être vaincues, et qu'il vous sera difficile de rester monarchie à côté d'une république qui, pour respecter votre pouvoir, a momentanément fermé l'oreille aux appels de votre parti républicain.
« Croyez-moi : l'heure est venue pour vous de prendre rinitiative et de conserver la gloire d'un mouvement libéral dont vous ne serez plus, ni le maître, ni le régulateur peut-être d'ici trois semaines. Vous n'ignorez pas que dès la première réunion des Certes, l'Union libérale va vous sommer de .décréter la ligue offensive et défensive de l'Espagne avec la France.
« Les Cortès, qui préfèrent tout à votre repu-
blique anonyme, incertaine comme son gouvernement, seront l'appui naturel de l'Union libérale. Prenez courageusement la tête du mouvement. Soyez le Président d'une république assise sur l'Unité Ibérique, fondée sur le consentement des deux peuples (car vous savez que le parti anti-unitaire du Portugal ne se compose que des princes de Bragance et des fonctionnaires jaloux de leurs sinécures). Déclarez-vous Président de la république, et je vous promets (j'y suis autorisé) l'appui du Directoire républicain et celui du gouvernement français. Quant à la pauvreté momentanée de TEspagne, si riche en ressources latentes, rappelez-vous que jamais en vain vous n'avez fait appel à nos finances ; et en échange de 80,000 hommes prêts à entrer en campagne dans dix jours, je vous promets leur solde et un subside de cinquante millions dont vous aurez la libre disposition.
« Il est certain, d'autre part que le nouveau gouvernement républicain aurait à cœur de ne pas laisser échapper l'île de Cuba qui est le premier fleuron de sa couronne. Nous vous en garantirons la possession par nos bons offices et au besoin par nos flottes, si quelque agresseur essayait de s'en emparer.
«Vous voyez, Maréchal, que nous ne marchandons rien pour faire de l'Espagne et de la France deux sœurs unies par le même esprit de liberté.
« On m'a dit que vous étiez en relations constantes avec M. de Bismarck : je ne veux pas le croire, car vous m'en auriez déjà prévenu ; mais, si cela était, M. de Bismarck serait encore plus
convaincu, lui qui, ces derniers jours, nous a fait faire des propositions indirectes d'armistice par le général Burnside, que nous sommes résolus à tous les sacrifices pour sauver notre intégrité. Et si Paris, est désormais imprenable, la province ne se laissera pas déshonorer. » Toutes ces observations présentées, je l'avoue, avec émotion, avaient fait sortir le maréchal de son attitude réservée. Il prit une caisse de cigares et, après m'en avoir gracieusement offert un, alluma lui-même une cigarette.
« Monsieur le comte, me dit-il, je vous connaissais déjà; je suis touché de votre loyauté et de votre amour pour votre pays. Mais j'aime le mien, et quelque séduisant que soit le rôle que vous me désignez, je ne puis accéder à votre demande. Je vous le dis tout bas (et à ce momentlà, il pencha la tête vers moi en parlant à voix basse) : je hais les Prussiens! J'aime la France comme ma seconde patrie; j'y ai une partie de ma famille ; j'y ai vécu la meilleure partie de ma vie. Ici on m'appelle : le Afrancesado (Français) et je n'ai pas craint de dire hautement à la tribune, que si je n'étais Espagnol, je voudrais être Français. Mais c'est impossible! l'Espagne ne veut pas de la république : elle est essentiellement monarchique. Le parti vraiment conservateur, et non réactionnaire, est considérable ici ; à aucun prix, il ne veut de la république, parce qu'il n'a pas foi dans nos républicains. Je ne crains pas de le dire : les principaux chefs sont mes amis ; mais ils vivent d'illusions. Ce sont 4es générs^ux sans soldats. »
238 PETITS MÉAFOIRES
Gomme je lui rappelai les insurrections de la Catalogne et Théroïque résistance de Barcelone à sa dernière prise d'armes :
« Justement ! me répondit-il, cette lutte acharnée a éloigné plus que jamaia Tannée des républicains, qui, comme ceux de la France, ont toujours pris Tarmée à rebours. A part quelques exceptions, croyez bien que je suis absolument le maître de l'armée, d'autant qu'elle me sait désormais sans ambition.
— Ceci veut dire, répliquai-je, que le bruit de la future royauté du duc d'Aoste est bien fondé. Je croyais cependant que l'Italie s'était quelque peu engagée à l'égard de la France.
— Oui, ajouta le maréchal, l'Italie marchera si l'Espagne la précède ; mais je vous dirai à mon tour : Obtenez que l'Italie marche la première et l'Espagne suivra. Ce ne sont pas les beaux régiments qui nous manquent, pas plus que les canons se chargeant par la culasse.
— Je crois même que vous en avez de prussiens, monsieur le Maréchal ?
Son air un peu sardonique se rembrunit à ces mots.
— Et je suis prêt à reconnaître, la preuve en est dans ma démarche, que votre infanterie est excellente. Je l'ai étudiée plusieurs fois dans mes voyages récents jusqu'en Andalousie, et vos batteries d'artillerie, presque toutes attelées de mules, manœuvrent fort bien. Vous suivant sur ce terrain, je crois que cette armée qui doit rêver combats et gloire, deviendrait notre alliée avec plaisir et votre trésor embarrassé récemment
pour faire face au paiement du prochain coupon de la dette serait vraiment soulagé.
— Mon collègue des finances est rassuré sur ce point; les recettes sont satisfaisantes, répliqua le Maréchal qui se repentit aussitôt de cette confidence : car il était difficile d'admettre la soudaineté de ses ressources, sans les expliquer par une intervention étrangère qui avait devancé mes propositions.
Il était temps de rompre ce long entretien. Je me levai et j'adressai au maréchal Prim ces derniers mots: « Maréchal, j'emporte de profonds regrets ; vous et l'Espagne les partagerez un jour. J'espère que vous échapperez à la guerre civile sans oser y compter; car les frontières françaises dégarnies des troupes dont nous avons besoin, ne seront plus surveillées selon votre désir et les carlistes passeront malgré tout. Mais prenez garde que votre futur roi, présent de la Prusse, ne partage le sort de Maximilien. La république eût sauvé l'Espagne comme la France.
— J'ai préféré le rôle de Monck à celui de Cromwell, me répliqua en souriant le maréchal qui me reconduisit au delà de sa porte ; et jamais la république ne sera en Espagne tant que je vivrai. C'est mon dernier mot. »
Au moment de nous séparer, il fut convenu entre le maréchal et moi que nous étions libres l'un et l'autre de garder le silence sur notre longue conversation ou d'en faire connaître l'exacte contexture dans toute sa sincérité, quand le moment nous paraîtrait favorable.
Je me retirai navré, après avoir reçu toutes
les protestations amicales du maréchal Prim.
Le même jour à midi et demi, comme il a été dit plus haut, s'étaient réunis chez moi à Madrid, les trois. chefs du Directoire républicain, MM. Castelar, Figueras et Pi y Margall, sur le désir de leur quatrième collègue Orense que j'avais vu à Bordeaux, et qui leur avait écrit dans un sens favorable aux intérêts de la France. Notre entretien dérangé subitement par l'apparition dans ma chambre du général Milan del Bosch, ami intime du maréchal Prim. avait donné lieu aux conventions suivantes :
1» Offre loyale par moi au maréchal Prim de la présidence de la République espagnole avec Tappui de tous les républicains engagés par leur Directoire.
2^ En cas de refus du maréchal,
en échange de Tenvoi immédiat de trois millions en or destinés à la solde des troupes.
M. Marfcos, devenu ministre plus tard, amené par M. Figueras après l'entretien, assurait la France des sympathies du parti modéré.
Gambetta, auquel je demandai le subside convenu, aussitôt après ma rentrée à Tours, où je le mis au courant de la situation, refusa l'envoi des trois millions demandés par le Directoire républicain; M. Gambetta était jaloux de sauver la France à lui seul, et l'Espagne continua d'assister impassible à nos désastres.
C'était le 8 août 1890. Saint-Pétersbourg apparaissait endormi au bord de sa Neva. Ses îles enchanteresses commençaient à être délaissées. La nuit, disparue depuis le mois de juin, semblait reconquérir l'horizon. A raison des grandes manœuvres qui allaient s'opérer entre Narva et Gatchina, pour saluer l'arrivée prochaine de l'empereur Guillaume II à Revcl, toute la vie s'était réfugiée autour du vaste camp de Krasnoé-Sélo, séparé par vingt-cinq verstes de la capitale. Ce soir-là c'était l'ouverture officielle du camp.
A six heures, on signalait l'entrée en gare du train impérial qui amenait Leurs Majestés du palais de Péterhof. Le superbe régiment des chevaliers-gardes, qui formait la haie, rendit les honneurs aux souverains descendus de wagon. L'Impératrice, chef titulaire du régiment, s'arrêta un instant sur le front pour
entendre la lecture du rapport, donna sa main à baiser à l'offlcier de jour qui lui en fît remise, et le couple impérial, accompagné d'une cohorte étincelante, prit rapidement la direction de Textrémité ouest du camp, pour en passer l'inspection.
Depuis un demi-siècle, nous avons assisté, de par trois coins du monde, à bien des scènes inoubliables. Aucune ne nous a laissé une impression plus intense que cette soirée favorisée par un radieux crépuscule.
Sous les yeux des invités, groupés autour du quartier général, s'allongeait un vaste plateau, légèrement incliné de l'Est à l'Ouest, d'une dimension supérieure à celle de Longchamps, verdoyant et sablonneux, d'où la vue embrassait l'horizon, fuyant à travers les vallées jusqu'à la coupole dorée de Saint-lsaac, la nouvelle basilique de Saint-Pétersbourg.
Adossé, d'un côté, à de vertes sapinières, blanchies par des bouquets de bois de bouleau, de l'autre au village couronné de riantes villas, et d(3s mess d'officiers qui s'étagent sur ses flancs, flammes tricolores au vent, tel est le camp de Krasnoé-Sélo.
En avant des tentes blanches et des baraquements aux teintes rougeâtres qui leur servent de cadre, se dessinent de longues /îles
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sombres, immobiles, hérissées do baïonnettes et de canons dont l'acier s'allume sous les rayons du soleil couchant. Ce sont 40,000 hommes qui attemîent, l'arme au pied, dans un imposant silence, l'apparition de leur empereur Alexandre III.
Voici le Tsar qui débouche, sur lo front des troupes, au pas de sa fière monture, le regard calme et doux, dominant de sa taille majestueuse le tumultueux état major qui le suit à distance. A sa gauche et à son côté, l'Impératrice et sa fille Xénia, en demi-daumont superbement attelée. La Tsarine, qui a l'âme forte , ne quitte jamais son auguste époux, convaincue qu'elle est son égide la plus sûre.
Aussitôt, une clameur immense et ininterrompue, se propageant comme une traînée de poudre, monte des profondeurs du camp. C'est le hourrah des soldats acclamant leur père, à mesure qu'il apparaît en avant de leurs rangs serrés comme les épis. Puis au son des fanfares qui éclatent, au milieu des roulements de tambours et des étendards en lambeaux qui flottent sous la brise, l'Empereur et son étiacelant cortège disparaissent derrière le nuage de poussière soulevé par Tescadronde cosaques qui fait escorte jusqu'à la tente impériale, où
s'entonne, dans le calme de la nuit, la prière du soir.
Ces milliers de poitrines, même les plus empreintes de rudesse, vibrant à l'unisson, en répètent piei]^.e,;\^^ut le: accer>.ts, sentant bien qu'elles acclament dans la personne imposante de leur souverain et père, rehaussée par tant de prestige, et l:à majesté de leur culte et la grandeur de leur patrie.
Ces souvenirs,. rapportés de la terre étrangère, sont bi'^.,1 laits pour nous rendre plus amer un retour de la pensée vers les splendeurs delà vieille France, où le prestige tenait une si grande place. Où sont donc les splendeurs de Versailles et de sa Cour sous le grand Roi ? Envolée, cette pléiade de capitaines, de penseurs et d'artistes que Pierre le Grand venait visiter! Et plus tard, ces défilés de bataillons héroïques qui suaient la gloire, an retour des quatre coins de l'Europe! Et ces processions religieuses qui sillonnaient l'humble village comme la grande ville, saluées avec respect par la foule tout comme, encore aujourd'hui, le plus humble corbillard passant dans la rue! Tyrannie, servitude» superstition ! nous répoiidra-t-on, la Déclaration des droits de l'homme à la majn. Tant qu'on voudra; mais c'était la France qui se tenait bien debout ot
qui faisait encore grande figure. Crainte ou adulée, elle en imposait à Tétranger. On ressentait à travers tous les horizons son grand souffle. Les masses croyaient et espéraient : la flamme était encore rfux c " '.le respect n'était pas éteint. La patrie s'enorgueillissait de la grandeur do ses enfants, partout où ils se rendaient illustres, sur b v,iTe de France comme au delà des mers.
A cette heure, tout ce pa-sé semble bien endormi, et l'on' se demande ave^ inquiétude s'il pourra jamais revivre. Au besoin de prestige les foules ont substitué l'amour du panache. La vie sociale semble se résumer dans la satisfaction des jouissances. L'idéal s'est enfui devant les calculs mathématiques. On a brisé toutes les vieilles idoles. Les nouvelles valentelles mieux?
Dans sa retraite de Saint-Léon ard's, après 1848, le vieux roi Louis-Pbilippe, pour lequel la postérité sera plus juste que les contemporains, s'écriait avec mélancolie :' « Tout est possible en France, mais rien n'y durera, l^arce que le respect n'existe plus. »
Pour qui aujourd'hui les masses c at-elles conservé quelque déférence? Alors que nous nous ri gitions sur les bancs du collège, l'apparition ilu professeur eu toge iioii'p en imposnit aux
plus turbulents : à cette heure, le corps enseignant, paré d'un complet plusou moins bigarré, se fait souvent entendre sans être écouté, heureux quand il n'est pas conspué. Jadis misérables ou malades, jurés et accusés s'inclinaient avec confiance ou convenance devant l'humble Christ de la salle d'hôpital ou d'assises. A peine si le gendarme lui-même oserait prétendre à quelques égards. Quelle est la fonction, quelle est la dignité dans l'Etat qui, de nos jours, sinon commande, du moins obtient le respect public ? Alors que la presse a tourné tout en ridicule, que reste-t-il debout? Lorsque la misère frappe à la porte du plus humble, comme la ruine à la porte du plus grand, quel refuge moral nous a laissé notre nouvel enseignement dépourvu de tout idéal religieux ? Il est vrai que le suicide reste à la pauvre créature, et voici qu'on le pratique couramment parmi l'enfance.
Sont-ce là des conditions de durée pour un régime quelconque^ surtout lorsqu'une grande capitale comme Paris, lorsque tout un pays souffre dans son organisme économique? Ajoutez à ceci, ce qui est plus grave, que Paris est en train de s'anémier faute d'affaires et que les étrangers désertent Paris qui s'attriste.
Ernest Renon. dans sa philosophie de l'hi^-
toîre contemporaine, écrivait ces lignes que la République devrait tracer en lettres d'or sur les murailles du Palais législatif: « La France n'excelle que dans l'exquis, elle n'aime que le distingué. Nous sommes une race de gentilshommes : notre idéal a été créé par des gentilshommes. De telles habitudes ne sont satisfaites qu'avec une haute société, une cour... » Et plus loin : « La France n^a pas perdu le spectre de l'esprit, du goût, de l'art délicat, de l'atticisme... La France peut tout, excepté être médiocre. »
1898 est bien loin de 1869! Nos démocrates feront bien d'y songer. Ce serait se tromper gravement que de croire que quelques bals donnés à l'Elysée, chez nos présidents et nos édiles, au profit unique do certaines coteries satisfaites, suffisent à l'épanouissement de Paris. Le commerce parisien a besoin d'une circulation plus active, qui se fasse sentir dans toutes les branches d'un luxe encouragé de haut. Le Parisien le plus humble, malgré le grain de jalousie qui germe dans tout cœur humain, se sent flatté de tout ce qui rehausse le renom de ses boulevards, de son élégance : il n'a qu'un sourire dédaigneux sur le passage des «locatis » qui transportent ses mandataires aux cérémonies officielles. Il est des heures
dans la vie de chaque jour où l'ouvrier de Paris, où le modeste négociant oublient qu'ils sont électeurs et redeviennent aristocrates, comme le disait Renan. Napoléon P'" le savait bien, quand il allouait à tout grand fonctionnaire de gros traitements, avec obligation de les dépenser. Paris veut vivre et ne peut vivre que dans le luxe qui l'alimente. A défaut de prestige, il se rue vers le panache, quelle que soit sa couleur. Paris n'a plus d'idéal politique : il n'a plus que des intérêts. Gare à qui les met en péril !
Le 18 mars 1871 au matin, M. Thiers me fit chercher et amener au Palais du quai d'Orsay, par cet homme plein d'esprit et de cœur qui s'appela Ernest Picard : je rentrais précisément avec mon voisin Dupressoir, le successeur de Benazet, d'une excursion aux buttes Montmartre où nous avions assisté à l'avortement de la reprise des canons par l'armée régulière.
— Que me veut donc le Président ?
— Votre avis pour no pas le suivre, me répliqua de son air jovial mon ex-collègue.
— Eh bien, que pensez-vous de la situation? me dit M. Thiers, aussitôt mon entrée dans le salon rouge des Affaires étrangères, assisté qu'il était de M. Dufaure et du général Vinoy, l'un ministre de la Justice, l'autre corq-
mandant supérieur de toutes les forces de Paris ; il était dix heures du matin.
— Rien de bon, monsieur le Président; pour moi, la Commune est faite cette fois.
— Sur quoi vous appuyez-vous pour dire cette iniptie, mon cher ancien collègue ?
^- Sur ce que le double décretdeM. Dufaure, qui exige le paiement immédiat des loyers et des* échéances, après six mois de siège et de douleurs, ruine et déshonore le commerçant parisien, et le commerçant, qui n'est pas un sot, préférera tout inconnu à ce qui est une certitude de ruine et de déshonneur à bref délai.
— Et votre remède ?
-7- Rapporter le décret, il en est encore temps, et reprendre les canons, non pas avec le fer, mais avec de l'argent. Mon ancien chef de la Sûreté, M. Claude, aussi intègre qu'habile, se fait fort, il vient de me le dire, moyennan la distribution d'un million aux buttes Montmartre, de ramener de nuit à l'Hôtel de Ville toutes les bouches à feu retenues parles gardes nationaux, dans les rangs desquels il possède certaines intelligences.
M. Thiers regarda M. Dufaure, qui fronça ses sourcils, de son air bourru. Le décret ne fut pas plus rapporté que les canons. En traversant la place de la Concorde, je retrouvai
travers les brouillards, ne manquait pas de pittoresque. Devant la galiote hollandaise qui fendait le flot toutes voiles au vent, s'enfuyaient au fond de la baie les canots d'écorce des Indiens, surpris en train de pêcher. Des groupes de guerrier mohicans, armés d'arcs, se profilaient fièrement à la crête des escarpements du fleuve, et des troupes de castors effarés regagnaient hâtivement leurs habitations éparses dans l'île de Manhattan, qui en garde l'entrée.
Cinq ans plus tard, cette île de Manhattan, vendue à vil prix par les Indiens dupés et déjà trop amoureux de l'eau de feu, était proclamée possession hollandaise. Un petit fort et quatre maisons, destinées à protéger les chasseurs et traitants de fourrures, sortaient de terre sous le nom de « New-Amsterdam ».
Tels furent les modestes débuts de la vraie capitale actuelle des États-Unis du Nord, de cette immense ville que les deux mondes connaissent et admirent, et qui, après avoir changé de maîtres, s'appelle superbement aujourd'hui « New-York, Empire-Gity ».
En 1648, ce nouvel établissement comptait 1,000 habitants; en 1667, la petite colonie batave, abritée par des fossés et d^s murailles contre les surprises des indigènes, s'était édifié
384 maisons. La prospérité commerciale et agricole y progressait de jour en jour; l'avenir semblait assuré.
Mais les Hollandais gouverneurs et citoyens, avaient compté sans leurs très proches voisins les Anglais. Or, en matière coloniale, John Bull a toujours confondu annexion avec voisinage. Aussi les grands moulins à vent qui rappelaient la terre natale aux expatriés de Delft et dont les ailes blanches avaient égayé, soixante années durant, les hauteurs de New- Amsterdam, changèrent-ils soudain de propriétaires. Un beau matin de 1674, New- Amsterdam, envahi par les armes anglaises pour la seconde fois, se réveilla New- York, de même que Port-Orange, autre comptoir hollandais, devenu le maître de l'Hudson, à 435 milles de son embouchure, ne se nomma plus désormais qu'Albany.
Aux colons et marchands culottés court, à perruques et à tricornes, connus sous le sobriquet de Knickerbockers, succédèrent les « Pèlerins », fuyant l'Europe et ses persécutions religieuses, et puis les Puritains austères, les Quakers, les Méthodistes, les prédicateurs ambulants, et toutes ces sectes qui, sorties peu à à peu des flots de riainiigration, ont fini sous le drapeau de la liberté de conscience, par
couvrir la surface des États-Unis d'églises et de religions multiples où les doctrines ont presque partout remplacé la foi : nous en excepterons le catholicisme, plus vivace que jamais au delà de l'Atlantique.
Désormais New- York, d'abord anglicanisé, puis américanisé à dater de 1783, va grandir sans autre temps d'arrêt que les guerres d'Émancipation et de Sécession. Matelots hollandais, mohicans et castors ne figurent plus, à l'horizon de Manhattan, que dans les armoiries de New-York, resté fidèle, à travers plus de deux siècles de nationalité anglaise et d'indépendance américaine, au souvenir de ses origines ; origines qui, par le castor, gardent un point commun avec celles de Paris.
Les habitants assiégés de notre vieille Lutèce n'ont-ils pas eu jadis, eux aussi, le castor chassé sur les bords du ruisseau « Bièvre », qui doit son nom à cet industrieux amphibie (en anglais bearei' ; plus tard, par corruption, (( castor » en français).
Située sous la même latitude que Madrid, séparée de l'Europe par près de 1,400 lieues de mer, tour à tour glacée par les souffles du p(Me Nord et surchauffée par les évaporatiens du Gulf-Stream, la ville de New- York apparaît éclatante, au fond de son immense
Kew-york 355
baie, comme un prodige de vitalité humaine qui ravit l'imagination du voyageur plus qu'il ne le surprend. Car les récits et les légendes nous en ont tant dit, que, de son cabinet, tout penseur peut aisément deviner et évoquer la silhouette de la grande cité, sans pourtant la connaître ; c'est une vaste chaudière aux mille cheminées fumantes, où les affaires sont en ébullition constante.
L'île de Manhattan, son premier berceau, n'est plus assez vaste pour la contenir, en dépit de ses 17 kilomètres de long : sa largeur maxima ne dépassant pas 4,000 mètres, New- York a débordé et enjambé à sa droite le large Hudson, à sa gauche la rivière de l'Est. Les 1,000 âmes de 1648 se dénombrent à cette heure plus de 2,500,000, y compris les faubourgs de Brooklyn et de New-Jersey, qui s'allongent sur les deux rives opposées de la baie, comme deux bras immenses de ]a métropole dévorante.
Reliée à Brooklyn depuis 1883 par un merveilleux pont suspendu, haut de 40 mètres au-dessus du flot et long de 1,800 mètres, ouvrage de l'ingénieur Ruebling, qui l'a construit sans pouvoir l'achever lui-même, New- York a conçu le projet, déjà à exécution, de correspondre, avec New-Jersey par un hardi tunnel
sous-marin à travers lequel voyageurs et marchandises traverseront toute la baie. L'audace américaine ne connaît pas d'obstacles, et, il faut le reconnaître, la puissance de l'industrie yankee est à la hauteur de ses conceptions les plus téméraires.
Au centre de la baie se dresse, sur son piédestal granitique de Bedloe's Island, la fameuse statue de la Liberté de Bartholdi, sa torche enflammée à la main, comme une sentinelle avancée de la capitale commerciale de r£/n/o?2, dont elle éclaire et indique la double entrée fluviale aux nombreuses flottes marchandes qui débouchent sans fin de la passe de Sandy- Hook, accourant de tous les ports du monde.
Après a.voir franchi l'îlot de la « Liberté ;>, les navires profitent de la marée qui les i)orte, soit pour remonter au delà du pont suspendu, soit pour aller s'intercaler méthodiquement, non sans danger permanent d'avaries, dans les wharfs disgracieux et trop étroits qui sont assignés à chaque compagnie. Ces docks fiottants forment une ceinture presque ininterrompue à New-York ainsi privée de quais découverts et ^praticables, sauf vers la Batterie -I (Battery).
En eff'et, pour le voyageur, encore en rade, déjà abasourdi par les beuglements des si-
rênes, par le va-et-vient incessant des remorqueurs qui entraînent des trains entiers de wagons bondés de marchandises, d'une rive à l'autre, c'est là le seul point accessible au regard, qui lui permette d'entrevoir un instant la fourmilière humaine où il va disparaître tout à l'heure.
La Batterie que les occupants de la première heure nommèrent la « Parade », servait jadis de jardin de conversation aux colons hollandais, y venant aux couchers du soleil fumer leurs pipes et deviser de leur négoce. Presque désertée aujourd'hui, comme son voisin le Bowling-Green (l'ancien jeu de boules), elle embellit encore de sa verdure la pointe avancée de Manhattan, où l'Hudson vient marier ses eaux douces aux eaux saumâtres de la rivière de TEst, espèce de bras de mer qui coupe Long-Island de la terre ferme.
C'est là le point de départ de Broadway, véritable épine dorsale du grand Léviathan commercial, large voie industrielle qui remonte presque en ligne directe toute la cité, flanquée sur ses deux côtés de onze vastes avenues, coupées transversalement, et presque partout à angles droits, de rues, distantes les unes des autres de 75 mètres. En 1860, la ville s'arrêtait à la vingt-huitième rue : en 1890,
elle en compte 216 ; elle a marché vers l'ouest à une vitesse annuelle de 1,470 mètres. Cette prodigieuse extension de la viabilité, accomplie pour les sept huitièmes durant les trente dernières années, n'a pas dit encore son dernier mot, à ne consulter que les chiffres de l'immigration. La moyenne dos nouveaux venus s'est élevée à 500,000 âmes pendant les trois dernières années.
C'est près de la Batterie que le vieux fort d'antan connu sous le nom de Castle-Garden sert à abriter, à leur débarquement et avant leur mise en route, l'armée d'immigrants qui accourent sans trêve du vieux continent, riches chacun de vingt dollars réglementaires et de leurs illusions. Cette armée va toujours grossissant : mais que de déceptions et de rapatriements forcés ! C'est que l'heureux temps des batteurs d'estrade et des trappeurs si poétiquement chantés par Cooper, comme celui des expéditions fructueuses à courtes distances des côtes de l'Océan, est bien passé. Le cri de guerre des Peaux-Rouges, aux visages tatoués et aux touffes cehvelues, a cessé de retentir, et les traces des mocassins se sont effacées dans le sentier de la guerre sous les roues des locomotives, qui ont poussé la conquête presque aux confins du nouveau monde. N'avons-nous
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pas vu se promener sur les trottoirs de Broadway de superbes Peaux-Rouges à l'allure fière et athlétique, aux longs cheveux noirs tombant sur les épaules, coiffés d'un chapeau mou et vêtus d'une redingote ? Oh ! civilisation !
Avant d'arriver aux lotissements, pour y trouver libre place au soleil, l'immigrant a bien le temps de mourir de privations. Aussi bon nombre des nouveaux débarqués se décident-ils à chercher fortune en s'arrêtant à New- York.
C'est là un des gros points noirs de la « Cité Impériale », qui n'a pu oublier l'effrayante épidémie de 1868, ni les incendiaires et assassins qui mirent en 1863 et en 1871 son existence en péril.
Ville uniquement d'affaires, surtout dans sa partie basse, qui fut la vieille cité, New- York présente un aspect général monotone, dépourvu de style architectural : c'est un ensemble triste et rigide, où dominent la brique rouge et le fer, à façades enfumées, bariolées d'enseignes et de réclames multicolores et démesurées.
L'air et l'horizon y font défaut, grâce aux fils et aux chemins de fer aériens, qui se croisent au-dessus des voies publiques et les obscurcissent en tous sens. Les trains, qui se succèdent toutes les ,cinq minutes, courent vers
mille directions opposées semant leurs escarbilles à travers les rails dépourvus de tabliers, rasant à toute vapeur les fenêtres des premiers étages, que ne protège d'ailleurs aucune clôture extérieure contre le regard indiscret du voyageur.
Outre les pilliers de ces voies ferrées, de hideux et immenses poteaux de bois télégraphiques, à peine dégrossis, encombrent et déshonorent les grandes artères, aussi mal pavées que peu entretenues, où un défilé ininterrompu et presque inextricable de tramways et de charrettes lourdement chargées se débrouille, presque à la muette, en dépit des fondrières et des cloaques empuantés de détritus.
Certains quartiers de New- York rivalisent de saleté avec ceux de Gonstantinople. Ce n'est pourtant pas l'argent des contribuables qui fait défaut : c'est avant tout une honnête édilité, et Ton peut dire, en outre, que la jeune Amé rique attend encore son Alphand.
Si New-York pêche par le goût et la propreté, il manque aussi de cette gaîté parisienne, vrai rayon de soleil cher aux déshérités des villes, que ne sauraient remplacer ni Textrême agitation ni la cohue des rues. La vie de New- York est excédante : aucune distraction d'étalages attrayants pour Toeil du piéton.
C'est un pays de Juif-Errant, où l'on ne s'arrête jamais. Hommes, femmes, se pressent, se poussent, jouent des coudes sans aucun souci du voisin. Pas un mot, pas un lazzi ; rien que des mouvements brusques et heurtés.
On dirait le peuple du silence. Les enfants eux-mêmes ne rient pas. Avant tout, il faut passer et arriver : le dollar n'attend point.
La ville entière est en marche depuis le lever jusqu'au coucher du soleil : c'est un exode perpétuel. Les chemins de fer aériens transportent chaque jour plus de 600,000 voyageurs. On peut dire que la journée américaine se passe en tramway, en bateau, en elevated, en ascenseur, ou dans les offices télégraphiques, presque aussi répandus que les bars^ qui ne chôment pas non plus de consommateurs.
Près duStock-Excljange (la Bourse), au-dessus du monument occupé par la Western Unio7i Company^ on compte 197 fils. A voir cet écheveau aérien, on devine aisément qu'il n'y a pas de monopole d'Etat, et que chaque particulier peut, à sa guise, installer son télégraphe. Mais la liberté ainsi comprise offre quelques inconvénients : c'est ce qui frappe sans cesse dans l'application de la liberté américaine; liberté de tout faire, qui ne tient aucun compte des convenances du voisin, Aussi se
prend-on souvent à regretter la réglementation européenne, qui décidément a ses avantages.
Ainsi des accidents presque toujours suivis de mort foudroyante (plus rapide que celle des condamnés à la machine électrique) sont produits par la rupture de flls trop lourds qui s'abattent sur la tête des passants. Les propriétaires des lignes rompues paient, il est vrai, des indemnités ; mais la sécurité publique et la perspective gagneraient fort à une réforme radicale, celle de l'isolement sous terre. Mais dans ce pays où le dollar reste le dernier argument, le mauvais vouloir des grandes entreprises électriques a engagé, depuis dix-huit mois, une lutte héroïque avec la municipalité New-Yorkaise, etles poteaux abattus la veille par la hache du mayor^ en vertu d^arrêts de justice provisoires, se relèvent le lendemain comme par enchantement, au détriment des promeneurs, impatients de voir le conflit tranché judiciairement en dernier ressort.
Quant aux quatre lignes d'elevated qui sillonnent et enfument la cité, Dieu préserve à jamais Paris d'un pareil déshonneur architectural ! Comme moyen et facilité de locomotion, c'est commode; mais pareil système métropo-
litain serait encore plus odieux sur les bords de la Seine que sur les bords de l'Hudson, ou les maisons atteignent presque toutes une hauteur prodigieuse. Celle-ci, pour la plupart, s'élèvent de dix à onze étages, sans pitié pour la vue, la respiration et l'hygiène des habitants. « Chacun pour soi » : c'est la maxime courante. Aussi un propriétaire ne peut-il s'étendre, faute de place ou d'argent (le mètre de terrain vaut jusqu'à 10,000 francs), le voici qui pousse en l'air aussi haut qu'il peut : là Dieu seul est maître.
Malgré les façades monumentales, à piliers de marbre et de granit, qui se pressent dans Broadway, empruntées à tous les styles les plus baroques, aucun établissement ne peut être comparé esthétiquement à nos grands magasins tels que le « Louvre » ou le « Bon Marché ». Devanture, aménagement, goût, mode d'étalage et clientèle, tout diffère. Seulement, au point de vue commercial, on brasse bien plus grand à New- York qu'à Paris ou à Londres. Nombreuses maisons de New- York, qui .vendent laines, draps ou soireries, remuent des millions à la pelle. Ainsi H.-B. Claftin et G'®, situés à Werth et West Broadway, durant la guerre, ont fait 400 millions de dollars d'affaires annuelles. Ce fut le chiffre le plus
élevé connu. Leur taux ordinaire est de 120 millions de dollars par an.
Ces établissements à dix étages, machinés de haut en bas ^ la vapeur et à l'électricité, bondés d'échant^ ons et de douzaines alignés brutalement par espèces et qualités, où tout ce qui pourrait f .itter l'œil du client est négligé, sont de vraies usines d'affaires, oii la marchandise à r?ine achetée (telle que le cochon qui, aussitôt entré vivant dans l'usine de Chicago, en ressort à bref délai jambon et boudin) est descendue, emballée, clouée, étiquetée, expédiée sur les cay^s tout prêts, et embarquée en un clin d'œil à bord des steamers, ou transatlantiques, ou des gigantesques hôtels et transports maritimes destinés à remonter les fleuves intérieurs de l'Union.
Au milieu de toutes ces brouettes qui roulent des profondeurs des magasins jusque sur les trottoirs, où les charrettes absorbent Jes ballots, personne ne souffle, mot : les affaires avant tout ! Pas de flâneurs : ils risqueraient d'être écrases. Où sont donc nos étalages aux couleurs séductrices, et nos Parisiennes au pied léger, qui voient tout sans rien regarder?
En sortant de ces ^magasins à haute pression, on éprouve 13 besoin de respirer.
A partir d'Union-Square, ou y voit plus
clair, et le coup d'œil est plus VAcreatif. Voici les vitrines du fameux joaillier Tiffany, dont les feux excitent les convoitises des mondaines. Dans ce square, les bronzes- 'e Lincoln et de Washington, dûs au ciseau ' lu premier sculpteur américain, M. Ward,q'ii est aussi Fauteur du superbe Indien en CMsse, dont le parc central est orné, pâlissent '-encore devant le La Fayette de Bartholdi.' Iti , c'est la ville plus moderne qui commence, avec ses larges voies, avec ses vastes trottoirs dallés de verres à jour, comme dans le Broadway, sous lesquels chauffent et travaillent les machines à transmission d'électricité, de vapeur et de force, et que parcourt le passant, exposé à sauter un jour ou l'autre. C'est le quartier des cafés élégants, des grands hôtels, des somptueuses résidences, style moitié anglais, moitié colonial, moins confortables qu'on ne l'assure, et des restaurants en renom.
Près de Delmonico, où l'on fait bonne et coûteuse chère, rendez-vous de la meilleure société féminine, voici Liffmann-House, dont le propriétaire a été condamné trois fois à mort pour le même meurtre. Tr^-^ riche pour mourir, il en a été quitte avec quelques années de prison. ^
Il a su conserver sa tête, ses millions et
la confiance du public qui va se rafraîchir dans son magnifique bar, célèbre par les Nymphes lutinant un Satyre, de Bouguereau.
On n'y perd pas son temps d'aiUeurs.
Ni chaises ni fauteuils dans les squares, pour se reposer, à l'abri des arbres, d'une chaleur écrasante : rien que des bancs de fer, plus que grossiers, alignés méthodiquement le long des allées sur des longueurs de cent mètres et qui rappellent les bancs des malades dans les cours des hôpitaux. Les nombreux adeptes de la flirtation qui, dès la tombée du jour y affluent pour chercher quelque fraîcheur sous les ombrages n'ont vraiment pas le dos sensible.
Où se reposer plus mollement ? Ce n'est pas certes dans les tramways, pris d'assaut depuis le matin jusqu'à minuit, dont les compagnies ont résolu, à la satisfaction de leurs actionnaires, le problème du contenu plus grand que le contenant. Dans un car qui compte vingt places, entrent et se logent quarante person nés et plus. Assis, debout, hommes et femmes de tous les mondes, plaqués d^une façon un peu naturaliste, les uns contre les autres, se tassent peu à peu, mais sans aucun égard pour les pieds délicats. Il suffit pour y péné-
trer et en sortir, de jouer des coudes, des reins et des mains, sans jamais s'excuser.
Il faut avouer que le recrutement de la population new-yorkaise laisse tant soit peu à désirer. New-York est devenu aujourd'hui une sorte d'étape interocéanique où passe la légion non immaculée des lutteurs pour la vie, en y laissant mille scories : le comptoir des anciens traitants de fourrures, l'ancienne ville des Puritains n'est plus qu'un immense caravansérail à égale distance du Havre et de Southampton à San Francisco, où les éléments teuton et irlandais contre-balancent la race anglo-saxonne. Nous voici bien loin des familles patriciennes qu'on retrouve encore dans la ville des lettrés, l'aimable et austère Boston.
A New- York, plus qu'ailleurs, éclate la force de l'atavisme. Il suffit de voir défiler à la sortie des ateliers et des magasins cette population ouvrière féminine issue du croisement grossier des races immigrantes, circulant à travers rues, mal fagotée, taillée à coups de hache, couverte plutôt qu'habillée, au regard atave ne révélant ni la jeune fille ni la mère de famille, mais seulement la compagne d'un mâle plus préoccupé de manier le dollar et de s'abreuver au brutal whisky que d'affiner sa postérité et son intérieur.
268 PETITS MÉMOIBES
Le charme de la femme se retrouve tout entier dans cette société élevée, mélangée de sang créole, où l'éducation de la jeune fllle est souvent plus soignée qu^en Europe, on peut même dire quelquefois plus intelligente, en dépit des apparences d'excentricité que certaines misses évaporées ou déclassées, croient du meilleur ton d^importer sur le continent, et sur lesquelles le public se presse trop de juger tout un pays, sans tenir compte des différences de mœurs^ de tempérament et d'esprit spéculatif.
L'Américaine de la haute classe, à New- York comme sur tout le littoral, est et reste sans contredit bien supérieure comme finesse, comme sociabilité, comme conversation, à l'Américain, qui, dès l'âge le plus tendre, quitte le foyer familial pour courir à la recherche des business (affaires).
Mais business, quelque heureuses qu'elles soient, ne sauraient tenir lieu d'instruction ni d'éducation.
On s'en aperçoit bien vite dans ces gigantesques hôtels, beaucoup trop vantés d'ailleurs comme confortable, dorés sur tranche, illuminés à profusion et sans goût, où la bonne table n'est qu'un mythe ; où le voyageur, une fois taxe* n'est plus qu'un numéro sans autre
importance que celle de sa bourse; où enfin des hommes dits de bonne compagnie, les yeux émrillonnés, les bottes appuyées à hauteur des fauteuils du hall de l'hôtel, mâchent et crachent leur tabac, sans se soucier des femmes qui passent. Il est vrai que la femme s'en venge bien par le gracieux accueil qu'elle sait réserver aux étrangers, plus civilisés. Elle le fait d'ailleurs sans danger, car l'Américaine n'est ni sensuelle ni sentimentale : elle n'est fille d'Eve qu'à moitié. Sa curiosité toujours en éveil, s'accomode aussi bien du spiritualisme de Jocelyn que du réalisme de Nana.
Sa sensibilité ne s'éveille qu'à l'église ou au théâtre.
Peu de métropoles comptent autant de temples, de chapelles et d'églises, dus uniquement à la munificence des fidèles, puisque l'État reste complètement désintéressé en cette matière.
Le nombre en est frappant, surtout dans la partie neuve; on rencontre un monument religieux, où vieux et néo-styles se confondent, presque à chaque block (ilôt compris entre quatre rues ou avenues). Au bas de la Cité, à hauteur de Woll-Strett, l'église de la Trinité, est restée un des plus vieux témoins des origines de New- York*
270 PETITS ^lÉMOIRES
De sa flèche élégante, élancée de cent mètres, on découvre fort au loin le cours de THudson, sur lequel, en 1807, navigua le premier bateau à vapeur, le Clermont^ de Fulton.
On aperçoit aussi les stations de bains de mer semées sur le littoral très pittoresque de Long-Brancli et Coney-Island, où l'on va se délasser le dimanche, et où nul ne peut se baigner si le corps n'est absolument voilé depuis la cheville du pied jusqu'au col.
En revanche, il est vrai de dire que les sexes s'ébattent confondus sur la plage, où la coquetterie ne perd pas plus ses droits que la pruderie légale, car les baigneuses s'y rattrapent sur la légèreté des tissus, d'une excessive fidélité plastique, et l'on flirte ainsi vêtus, durant tout le jour, paresseusement étendus sur la grève, bercés par le murmure des flots, jusqu'à la prière du soir, qu'on a soin d'observer.
Pour tout ce qui est du domaine sacré, le rigorisme est de mode : les diverses religions ou sectes rivalisent entre elles, autant par leur zèle de propagande que par leur générosité.
Les concerts religieux ne sont pas moins recherchés par les fidèles et les profanes que la niusique théâtrale: vingt-huit scènes
différentes, plus ou moins luxueuses, où, entre autres genres, l'opéra italien et allemand tient une grande place, comptent une clientèle variée rien qu'à New -York, sans parler de celles de New- Jersey A de Brooklyn. Pas de théâtre vraiment national ; rien que des emprunts aux étrangers. Passés nos maîtres en industrie et en commerce, les Américains, sauf quelques esprits hors ligne et précurseurs, comprennent peu encore la beauté et le charme des arts.
Concerts spirituels ou opéras bouffes produisent le même effet sur leurs cerveaux surmenés d'affaires ; mais les Américains raffolent de Wagner jusqu'au lyrisme. Il faut voir, lorsque se joue le Vaisseau fantôme^ cette rivière de diamants qui court en cascade à travers toutes les premières loges du Grand- Opéra, où les spectatrices font assaut d'élégance, et de bravos redoublés en l'honneur du maître.
En revenant du Parc Central, le Bois de Boulogne new-yorkais, fort réussi d'ailleurs comme promenade, lacs et plantations de toute essence, où défilent les riches attelages aux grandes allures de merveilleux trotteurs, il est d'excellent ton d^aller faire ses dévotions à l'église catholique de Saint-Léo, située dans
la vingt-huitième rue. C'est la paroisse de la clientèle la plus relevée de New-York. On dirait un véritable boudoir mystique, où tout est disposé avec art en vue d'une aimable contrition.
Vitraux finis donnant passage à une lueur tamisée et discrète, sièges capitonnés qui permettent la génuflexion esquissée sans fatigue, tout en demeurant assis, moelleux tapis, étoffes orientales tombant avec mystère entre la sacristie et la nef, rien n'y manque pour provoquer l'extase. C'est dans cet oratoire que le Père... officie avec onction et confesse ses élégantes pénitentes, certaines d'y trouver toujours une paternelle absolution. L'archevêché, tout en le trouvant peut-être mondain plus que de raison, le maintient à la tête de son bercail, qui ne sait lui refuser ni confiance ni dollars. C'est qu'en effet, il est à New- York le vrai banquier des bonnes. œuvres. Il faut lui rendre cette justice, c'est que s'il connaît le chemin de toutes les bourses, il connaît aussi celui des infortunes. C'est le frère quêteur à talons rouges, au costume semi-ecclésiastique, semigentleman, indispensable dans ce vaste pays ou rÉtat n'assure aucun budget aux ministres des cultes, et où la prébende, ne peut vivre que de la générosité des fidèles. Malgré tout
on songe là-bas à notre pauvre curé de campagne, et l'on se dit que le clergé de France est resté le premier par ses vertus, son désintéressement et sa dignité.
Sous ces réserves, tout observateur attentif peut constater que le progrès de l'Église catholique, opposant la ferveur mystique de sa foi et les pompes touchantes de son culte aux diverses phîlosophies plus froides les unes que les autres, s'affirme de plus en plus sur le territoire des États-Unis du Nord.
Tout donne à croire que d'ici quelques nouvelles générations elle restera maîtresse du terrain religieux dans les anciens États de l'Union.
Les catholiques, aussi bien que les nombreuses sectes du protestantisme, exercent à Nevi^-York une sollicitude toute particulière sur la misère et sur l'enfance. Les écoles et ouvroirs en faveur des deux sexes y abondent, ainsi que les établissements destinés à la vieillesse, aux aliénés ou aux ivrognes récidivistes. Ces maisons de secours ou de refuge se découvrent tour à tour en remontant les bords les plus éloignés de la rivière de l'Est: les îles voisines de Ward et de Randall leur servent aussi d'asiles. Une prévoyance et une charité bien comprises s'appliquent en ville aux petits
deshérités de la rue, et ceux-ci sont légion dans la cité impériale.
Voyez-les s'éparpiller, dès Taube, tous ces gamins qui pullulent sur le pavé de New- York.
Les uns, la boîte au dos, criant: Shine à tous les échos, sollicitant les passants de les laisser faire reluire leurs chaussures, pour une obole; les autres assaillant à la course les cars ou les wagons bondés de voyageurs, pour leur vendre les dernières feuilles publiques sorties des presses, gagnant ainsi leur pain du jour.
Orphelins pour la plupart ou échappés de famille, ces nomades risqueraient fort de coucher à la belle étoile. Mais, grâce à de nombreux bienfaiteurs connus ou anonymes, qui se sont souvenus, sans en rougir, de leurs humbles origines et de leurs propres débuts, parfois plus que pénibles, ces enfants du hasard, voués à toutes les démoralisations du vagabondage, trouvent chaque soir, moyennant le faible écot de dix cents (50 centimes), dans des maisons spéciales réparties par arrondissements, aménagées à leur intention, une soupe fort substantielle et un bon gîte, où le repos jusqu'au matin leur est asswé dans des conditions de moralité, de propreté, d'ablutions et d'hygiène désirables. Ces New Boys
lodging Houses arrachent par an plus de 25,000 enfants des d^ux sexes à la vie du ruisseau. Aussi la criminalité du jeune âge, depuis l'inauguration de ces établissements particuliers, a-t-elle diminué dans des proportions notables.
Ce qui n'empêche pas d'ailleurs les cinq prisons de New-York de regorger de clients passagers: car voleurs et assassins, scories d'une immigration continue, ne font que croître en ardeur et en nombre, La plus importante, celle des «Tombes », de très lugubre aspect, située dans le premier district, à l'angle de Baxter Street, ne chôme guère, quoique l'instruction préliminaire, il faut le dire à leur louange, soit aux Etats-Unis des plus expéditives. En douze heures de temps et souvent bien moins, tout prévenu mis au dépôt est interrogé, relaxé s'il est reconnu innocent, ou s'il a déposé caution suffisante ; envoyé au (corkhouse (maison de travail) dans l'île de Blackwell, et condamné à la chaîne couplée, s'il a commis un délit. Quant aux criminels de haute pègre, ils sont expédiés sur l'Hudson, à Sing-Sing, qui est la prison de l'Etat. En nul autre pays, la prévention n'est plus courte; mais cela ne veut pas dire que la justice se montre là plus infaillible qu'ailleurs.
Ainsi, ne vous avisez jamais de faire arrêter individu ou serviteur qui vous aura volé quelque objet, en fût-il trouvé porteur, si vous ne pouvez, par témoins, faire^la preuve du flagrant délit ; car, à défaut de cette preuve, le passant ou le maître dépouillé qui aura porté plainte se verra condamné séance tenante à payer des dommages-intérêts à son voleur, qui se retirera librement du prétoire, riche de son larcin.
Durant notre séjour dans cette métropole n'avons-nous pas vu une de nos compatriotes les plus recommandables, et en dépit de la protection de notre consulat général, victime de pareille mésaventure? Originaire de la Nouvelle-Orléans, de passage à New-York avec sa négresse, elle se vit forcée de congédier cette suivante.
Elle s'aperçut tardivement de la disparition d'un châle des Indes de grand prix. Traversant un square quelque jour, elle eut la mauvaise fortune d'y rencontrer la femme de cou leur s'y pavanant le précieux tissu sur les épaules.
La dénoncer au détective et la faire arrêter fut l'affaire d'un instant. Le lendemain matin, comparution devant le shériflf. Sur la plaidoi rie de l'avocat donné d'office à la servante in
fidèle, il fut jugé que la maîtresse, ne pouvant prouver que le châle, sa propriété légitime, lui avait été dérobé par la négresse, « qui aurait bien pu l'avoir acquis de bonne foi d'une main tierce », était sans droit, était déboutée de son action, et devait payer 500 dollars, à titre de dommages-intérêts, à sa servante, pour arrestation illégale. Le châle est reparti avec la négresse qui en rit encore.
Le personnel qui alimente les cinq prisons ne se recrute pas seulement parmi voleurs et assassins. Les fonctionnaires, gros et petits de l'administration municipale de New^-York leur fournissent de temps à autre un sérieux appoint ; c'est de tradition. Ici, ce sont les dilapidateurs et concussionnaires qui ont mis en coupe réglée les deniers des contribuables ; là, ce sont les auteurs de rapts commis au sein même de l'administration des postes.
Le dernier rapport de M. Rathbonne, l'inspecteur en chef de cet important service fédéral, accuse l'arrestation de 801 employés supérieurs ou inférieurs pour l'année 1889, sur tout le territoire de l'Union. Les détournements de lettres chargées se sont élevés à 6,560 contre 47,579 lettres ordinaires disparues.
C'est la « lutte*pour la vie ». Aussi le bon exemple est-il parti de haut^ car 66 directeurs
de bureaux de poste ont été condamnés pour leurs méfaits personnels.
On s'étonnera moins de ces pratiques exotiques si l'on sait que les places de post-masters, dont la distribution appartient au pouvoir exécutif fédéral, font toujours partie de la curée électorale et des dépouilles du parti vaincu, jetées aux politiciens de bas étage par le « parti qui monte vainqueur au Capitole » et à la Maison Blanche de Washington.
Ces étranges pratiques cependant doivent inspirer aux étrangers quelques mesures de précaution pour leur correspondance. Ils feront aussi acte de prudence et de conservation en évitant, dans leurs promenades, les quartiers misérables de New- York, surtout les 4« et 7® loards. C'est là le vrai quartier des truands, surtout à l'heure où les harpies d'amour prennent leur libre vol à travers « l'Allée des Pauvres » et (( la Ruelle pourrie ». Les malandrins jouent du couteau ; les casse-têtes indiens (langues de cuir bourrées de gros sable) brisent à leur aise et à la sourdine la nuque des passants attardés, pendant que retentissent sur les quais brumeux de la rivière de l'Est les chants avinés des immigrants et des matelots en débauche.
On est là, comme à Londres, en plein
royaume de whisky et du crime, qui échappe presque à l'action de la police, et où les détectives les plus déterminés ne pénètrent que difficilement.
Et pourtant, quel magnifique et vaillant corps que celui des détectives de New- York ! Véritables athlètes, à la prestance superbe, grâce à leur haute stature, dont la moyenne réglementaire s'élève à cinq pieds dix pouces. Et tout d'abord, voici ceux de la police municipale, chargée de maintenir Tordre à travers les rues, en costume sombre et à l'aspect martial. Ils font plaisir à voir, impassibles sous leur casque noir, la plaque où sont écrits leurs noms et numéros, fixée sur la manche, le court bâton d'ébène en main, toujours serviables aux femmes et enfants comme à tout étranger, levant silencieusement le bras pour se faire obéir de la cohue, le laissant retomber lourdement, au nom de la loi, sur la tête du premier récalcitrant, et cela au milieu du respect général de la foule.
160 serviteurs de la loi, sous les ordres d'un capitaine, par chaque district : New- York en compte 35. Triés sur le volet, après sérieux •examen, comme puissance musculaire, gymnastique et respiratoire, comme âge, moralité ^'t instruction, soumis à un règlement gpné-
rai admirablement conçu et compris, dont ils doivent toujours être porteurs, ces modestes fonctionnaires sont largement rétribués : ils touchent 6,000 francs par an. Quand ils se sentent trop fatigués par les veilles et les rondes, ils vont tour à tour se reposer dans le service des sept cours de police métropolitaine, qui emploient, chacune, un sergent et douze hommes. En cas de déplacements urgents, des attelages à deux chevaux,toujours dispos, les entraînent rapidement sur le lieu où leur présence est requise télégraphiquement. 150 cavaliers, du même corps, complètent le personnel monté qui parcourt les grands districts et les parcs. La déposition du détective fait foi devant les tribunaux, sans discussion contradictoire de son témoignage : c'est dire le prestige, mérité d'ailleurs, dont ils jouissent.
Quant au service de sûreté, que dirige actuellement rinspecteur général M. Byrnes, dont l'habileté policière égale celle de nos meilleurs limiers français, il est assuré par une brigade de cinquante détectives, toujours vêtus de l'habit bourgeois, qui veille aussi à* celui des mœurs.
Sur la rade et sur le tleuve, à toute heure de jour et de nuit, circulent sur de petits stea^ mors dos rondos do police prêtes à toute éven-
tualités entre New- York, New- Jersey et Brooklyn. Cette organisation, remarquable à tous égards, fonctionne sous la haute surveillance d'une commission générale (board of police) composée de cinq membres, dont trois républicains et deux démocrates, suivant le parti vainqueur aux élections d'Etat, nommée par le mayor (maire) de New-York pour une durée de quatre, six et huit ans, aux appointements de 40,000 francs par an alloués à chacun des cinq élus. Le surintendant, choisi parce board^ est le véritable préfet de police.
Le titulaire actuel, M. William Murray, veut bien, à titre d'ancien collègue, nous faire gracieusement les honneurs dé son administration centrale. Dépôt, cellules, musée renfermant la collection des instruments de crimes célèbres, anthropométrie, épreuves photographiques des scélérats, où le sexe féminin, presque toujours dissimulé sous des vêtements masculins pour mieux opérer ses attentats, apparaît plus nombreux qu^en Europe, par suite des abus d'alcool ; machine électrique destinée désormais aux condamnés à mort, pleins de regrets pour la pendaison, tout cela ^(Me comme une danse macabre sous nos yeux.
Au sortir de ce kaléidoscope grimaçant et
sinistre, où l'intàmie humaine provoque un certain hypnotisme, on éprouve un grand besoin de respirer plus à Taise et d'arpenter Broadway, pour secouer le goût de geôle dont on se sent imprégné en quittant les « Tombes ». Par bonheur, voici, se détachant à Thorizon, découpé en grandes lettres aériennes, le nom de Maillard, très honorable compatriote, l'un des premiers commanditaires du « Bon Marché Boucicaut » devenu millionnaire à New- York, grâce à son travail de trente années, rara avis de la trop mince colonie française, dont il est souvent le bienfaiteur; enfin, le premier chocolatier du Nouveau-Monde. C'est le rendez-vous du higlife : son établissement central, situé entre Broadway et la cinquième avenue, est certes plus récréatif à visiter que la maison de justice, surtout vers la quatrième heure du jour.
Le salon de la confiserie est occupé par une vingtaine de miss^ dont une douzaine charmantes, assises en cercle, attentives à la parole du maître, M. Maillard, qui ^professe en personne. C'est l'heure de la leçon de chocolat, institution libre créée par Fémule des Menier et des Marquis, soucieux avant tout de la bonne digestion de ses produits.
A la suite de quel(|ues plaintes lancées It'-
gère;neiit par des ménagères inhabiles dans la bonne cuisson du pur cacao, M. Maillard, avec sa longue expérience du turf américain, a vite compris qu'un cours public et pratique, autour d'un fourneau à gaz aux cuivres reluisants, rehaussé de certains appareils élégants, suivi d'une distribution gratuite de petites tasses du précieux liquide absorbé à petites gorgées tout en potinant, et d'une manne à titre gracieux de billes parfumées à emporter, mettrait le comble à sa réputation et aux demandes de son aristocratique clientèle.
Il a pleinement réussi, et la confiserie parlée fait florès.
Cette scène d'enseignement intime, dont le personnel féminin varie tous les jours, était charmante.
M. Maillard avait bien voulu courir après ma personne, qui s'était timidement retirée à la vue de tant de grâces ; il m'avait ramené de force, contraint à m'asseoir, et à déguster, tout comme une miss, La fête fut complète.
A l'issue delà leçon, le cercle se rétrécit : les jeunes candeurs causèrent de Paris et de l'Exposition, des cobaves de Brown-Séquard et de chiffons, même du Père **', tout cela derrière l'éventail.; et, après avoir grignoté des glaces parfumées, on eut le regret de se sépa-
rer jusqu'après les vacances. Hélas! c'était la dernière séance de la saison !
De là jusqu'à la eu uîome avenue il n'y a qu'un pas. Un spectacle 'éblouissant de perspectives et de couleurs,* bi\?"' fait pour ramener la paix au cœur et la jo'.e' :5Prveau, nous y attend. Ce sont les ga < rie: ue tableaux signés par nos premiers maîtres tiodernes, importés sur la terre américaine^ eÏÏ dépit de l'énormité des droits d'entrée, par les véritables propagateurs de l'art français au delà de l'Atlantique, les importantes maisons de Paris Boussod- Valadon et Durand-Ruel.
Quel service rendu, non seulement à nos artistes, dont la valeur se décuple au gré dos enchères yankees, mais encore à l'art français qui, vulgarisé dans ses formes les plus pures, pénètre ainsi à travers les villes les plus reculées du Nouveau-Monde, y portant son renom et sa matière !
Grâce à cette double initiative, on peut dire que l'Ecole américaine aura eu pour véritable maîtresse l'Ecole française, dont la suprématie rayonnante est acceptée par le public aussi bien que par les amateurs qui se multiplient sur la place de New- York.
Combien de temps ces merveilles vivrontelles dans leur nouvelle patrie ? On se prend à
trembler sur leur ^sort en songeant aux dangers de destruction qui les menacent. Sans parler des outrages d .dimat, elles sont exposées aux morsures d'un ennemi incessant, l'iucendie, aussi fr^guent et aussi redoutable à New- York qu': ^^içagû et Saint-Louis, les deux sœurs m\. ^s -4:^1 l'Ouest, où sont aussi accumulées de prf ".ieuç.es pollections dans les célèbres galeries de Marshal Field et autres de renom.
Il faut pourtant rendre cette justice au « département du feu (of lire) » de New- York, qu'il est aussi bien organisé que celui de la police. Le chief de ce département, M. Benjamin Gicquel, sort de vieille souche française d'origine nantaise. Sa fonction n'est pas une sinécure, car il y a des journées où les timbres avertisseurs signalent 40 ou 50 feux : le maximum a été de H4 incendies, lors de la Fête nationale de juillet.
Mais personnel et matériel sont bien à la hauteur de la tâche journalière : 56 compagnies de pompes et 20 compagnies d'échelles de 92 pieds de hauteur se hissant sur chariots, servies par 990 pompiers, sont toujours prêtes à se porter au secours du quartier menacé :
leur célérité, aussi complètement servie par les mille communications télégraphiques et télé*
phoniques qui relient tous les postes à la section centrale que par la rapidité de mise en marche des pompes, toujours sous pression, est d'ailleurs indispensable; car, de l'aveu même de sir Gicquel, alors que les pompiers parisiens ont devant eux deux heures de répit pour sauver un immeuble, ceux de New- York ne disposent que de vingt minutes, à raison de la construction très inflammable des maisons de leur métropole, où le fer et la pierre ne sont guère utilisés qu'en façade.
N'est pas pompier qui veut : les examens d'entrée sont des plus sévères et des plus exigeants.
On n'est admis dans cet important service que de vingt-et-un à trente-trois ans.
Gomme celle des détectives, la paie annuelle est de 6,000 francs ; trois jours de congé par mois ; vingt-quatre heures de repos à la caserne tous les dix jours. La retraite s'élève à la moitié de la solde.
Costume bleu, casque en cuir bouilli à côtes en relief, rouge pour les échelliers, noir pour les pompiers, blancs pour les officiers. Dès la première alarme, ils s'élancent avec trois compagnies de pompes et deux d'échelles. A la seconde et à la troisième alarme, partent des contingents de même effectif sur le point déjà signalé. A l'alarme générale accourent à lares-
cousse, comme dernière réserve, les 13* et 14® compagnies, les plus éloignées du cœur de la cité.
L'installation intérieure des postes et casernes ne laisse rien à désirer comme confortable pour les hommes : mess, billards, jeux d'échecs, femmes de service chargées de l'entretien général ; comme matériel, lits et armoires en fer, pantalons de rechange adhérents iaux bottes, toujours prêts au chevet du lit, grands tuyaux de descente où les pompiers, à la première alerte, se laissent glisser de haut en bas à travers chaque étage, chevaux dressés merveilleusement à venir s'atteler eux-mêmes au corps de pompe, sous un harnais d'acier mécanique, dès la première sonnerie électrique, dont un déclanchement détache le licol qui les retient au box ; vapeur emmagasinée dans les sous-sols pour tenir les chaudières en perpétuelle haleine, départ en quatre secondes maximum, émulation excessive toujours entretenue entre les diverses compagnies, jalouses de leur supériorité respective, bateaux à feu et bateauxpompes sur la rade et la rivière de l'Est, et vraiment, New- York peut dormir tranquille... jusqu'au jour où, sous l'action combinée de ses innombrables usines et du pétrole socialiste, il brûlera .
Après avoir vu New- York, l'héritier territorial des Mohicans, on peut dire que la cité impériale, nouveau temple du Veau d'Or, où créatures humaines et machines, confondues dans une étreinte d'acier, vivent à la vapeur, féconde en enfantements, audacieuse et puissante en créations, offre au voyageur mille attraits de curiosité, mais ne sait le retenir par aucune grâce ni séduction.
On s'y prend vite à regretter les mœurs plus douces de notre vieille Europe, le foyer familial presque inconnu là-bas, la patrie dont on est séparé par des profondeurs mystérieuses et que l'on entrevoit en rêve à travers les icebergs, ces blancs fantômes séculaires, évadés du pôle Nord, que le navigateur a laissés derrière lui.
On peut visiter New -York : on ne vit encore qu'à Paris, cette reine indétrônée des capitales du monde, dont notre belle flotte transatlantique, si calomniée par ses concurrentes^ au séjour aussi court qu'hospitalier, a su faire aimer le chemin par les filles vaporeuses et positives du pudique Jonathan.
RETOUR DE CHiCAGO
Tout voyageur qui va franchir le seuil d'une ville antique ou d'une grande capitale du continent a déjà évoqué par la pensée les vieilles luttes de l'humanité, s'acheminant progressivement, par le fer et le feu ou grâce à son génie, de la barbarie à la civilisation. Son esprit et ses yeux peuvent fixer, à travers les siècles disparus, ces points de repère qui ont noms de paganisme, moyen âge ou renaissance.
Il sait d'avance ce que renferment Athènes, Rome, Londres ou Paris, et c'est avec une religieuse émotion qu'il interroge tour à tour ces pages grandioses de l'enfantement et du développement humain.
Chicago, c'est la génération spontanée; c'est la forêt de champignons géants poussée brusquement dans une nuit sur la prairie des Peaux Rouges, au bord d'un lac immense.
290 PETITS Î^ÎÉMOIRES
Pas d'autres phares dans Thistoire de son passé que celui du fort « Deaborn » jadis avantposte des coureurs à la face pâle, surpris et massacrés, en 1812, par la tribu des Potawatomios. Plus tard, en 1827, c'est le campement, sur la rive du Michigan, d'une douzaine de familles de hardis immip:rants : c'est là le berceau de Chicago, dont la populaJ;ion s^élève, en 1837, à 4,179 âmes.
A cette heure, c'est la vaste et splendide cité, la ville des vents, située à 591 pieds audessus du niveau de la mer, assise au bord d'un océan intérieur long de deux cents lieues, rasée et purifiée par l'incendie de 1871, renaissant de ses cendres, comptant 1,300,000 âmes, sillonnée de navires et de maisons à dix-huit étages, de parcs verdoyants, de coquettes villas de tous styles, de largos avenues s'allongeant à perte de vue, rattachée au monde américain par vingt-neuf lignes de chemins de fer, grenier d'abondance où affluent grains, fruits, bétail, pétrole, bois, charbons et métaux, marché inépuisable où le Far -West, la Californie, le Mexique et le Canada viennent traiter, se dégorger et s'approvisionner.
Tel est le spectacle unique qui se dresse brusquement, par-dessus les herbages et les bouquets de bois, devant le touriste parti la
veille de New-York par le a Pensylvania limited M, train express qui dévore en 26 heures les 911 milles séparant la reine des lacs de sa rivale. Nous disons bien sa rivale, qui boude encore, ne pouvant lui pardonner de lui avoir enlevé, le 25 avril 1890, au Congrès de Washington, l'honneur de célébrer au nom des Etats- Unis, et par une Exposition universelle, le 400« anniversaire de la découverte de l'Amérlque par Christophe Colomb.
Je ne saurais oublier cete lutte épique, dont je fus témoin, où New-Yorkais et Ghicagoyens se livrèrent assaut^ quatre jours durant, dans les couloirs et l'enceinte du Gapitole, renforcés par tous les politiciens et « lobystes » d'Amérique. En dépit de l'éloquence de leur « leader ))^ renommé dans toute l'Union comme le plus disert en l'art de porter un toast, sir Depew, la légion des délégués de « City Empire » succomba. La majorité du Congrès, encore républicaine à cette date, ne voulut pas que les millions de dollars, consacrés par le trésor fédéral et par les Etats à la célébration du futur anniversaire, pussent profiter à la vieille ville démocrate, surtout à Tépoque du renouvellement des pouvoirs présidentiels.
Chicago seule, à ses yeux, l'âme du parti républicain, pouvait avoir droit à cette manne électorale : elle l'obtint.
Il faut reconnaître que Chicago va faire largement honneur à ses engagements. Son Exposition universelle, à laquelle vont concourir quarante-cinq nations et vingt-huit colonies étrangères, prépare une véritable surprise aux deux mondes aussi bien qu'aux Parisiens.
Peut-être égalera -t-elle sur bien des points, n'en déplaise à notre amour-propre national, sa fameuse devancière européenne de 1889.
Il est vrai que la nature lui avait prédestiné un cadre merveilleux, dont la Commission américaine a su, d'ailleurs, tirer le meilleur parti : un bois touffu, allongé sur la rive sablonneuse du lac, au nord-ouest et en vue du cœur de la cité, où il a suffi de creuser et de faire entrer les flots du Michigan, pour créer une nouvelle Venise avec ses canaux et ses lagunes, en plus toute parsemée de fleurs et de verdure. Le coût total de l'Exposition a été estimé à 22 millions de dollars (110 millions de francs), mais fût-il dépassé, que le chauvinisme des Chicagoyens, à bon droit enthousiastes de leur cité, y suppléera sans broncher.
Les ingénieurs, si bien servis par les avan-tages du sol, se sont montrés à hauteur de leur tâche : car, à celte heure, alors que l'Exposition ne doit ouvrir ses portes que le l®*" mai 1893, plantations, canalisations d'eau et d'électricité, ponts, routes sablées et quais sont terminés; quant aux constructions, sauf le palais des Arts libéraux et des Manufactures poussé déjà aux deux tiers, elles sont à leur période d'achèvement extérieur. Chicago est en avance de huit mois sur Paris : piétons et voitures circulent déjà partout, et le Yankee qui ne perd pas son temps récolte déjà, à ses guichets ouverts, une recette journalière dépassant 5,000 dollars, à 25 cents par entrée.
Au point de vue de l'architecture et de la décoration, les divers constructeurs, après avoir pris le soin d'étudier sur place les principaux édifices d'Europe, ont eu la main vraiment heureuse. Là où on ne pouvait prévoir qu'une manifestation d'esprit d'entreprise, de hardiesse et d'énergie presque brutale, ils ont atteint souvent à l'élégance et au bon goût, en parcourant très habilement la gamme du style attique au style empire. Aucune polychromie : le ton- général est blanc, couleur du marbre ou de la pierre de taille, s'accordant à merveille avec un ciel éclatant ; peut-être trop de bas-
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reliefs d'un style équivoque. Le palais des Beaux- Arts, bâti tout en fer et briques, avec ses portiques, ses frontispices et sa double colonnade blanche courant lelongdiin lac intérieur, rappelle le style le plus pur et offre une merveilleuse perspective au visiteur placé sur l'autre rive.
Les Fisherils qui lui font face sont un véritable bijou vénitien, dû au premier architecte de Chicago, M. Henry-Yves Cobb. Toiture, coupoles, sculptures, qui ont déjà reçu la patine du temps, vous donnent Tillusion de la place Saint-Marc. Les. motifs en poissons et en coquillages, variés à l'infini, qui ornent et pendent le long de tous les arceaux^ sont d'un effet charmant : Tinstallation intérieure des vastes aquariums transparents, pleins d'eau douce et d'eau de mer, d'une contenance de 140,000 gallons, sera parfaitement appropriée à la bonne conservation des habitants importés des mers et des lacs, comme à la circulation facile des curieux.
La coupole vitrée du jDalais de l'Agriculture, qui s'élève à une hauteur de 130 pieds, est d'une légèreté aérienne; le palais des Femmes a la forme carrée, couronné dans ses quatre angles par des cariatides^ élevé par un architecle féminin, miss Sophia Hayden, de Boston,
est d'un joli effet, quoique un peu grêle dans ses proportions. Ce sera pourtant un séjour digne de l'art féminin; il fera honneur à ses illustres patronnesses que la créatricede l'œuvre a recherchées dans toute l'Europe et au nombre desquelles M.^^ Carnot a été fort heureusement inspirée en inscrivant son nom.
Sans parler d'une immense fontaine lumineuse, montée à Paris, au coût de 250,000 francs, élevée en tête du grand bassin qu'elle éclairera de ses projections électriques jusqu'au port naval, le véritable clou sera le palais' des Arts libéraux et Manufactures, construit pour l'apothéose des audacieuses conceptions de rinventeur américain, qui mérite à tous égards cette légitime glorification : car si Colomb a découvert le Nouveau- Monde, c'est bien celui-là qui a vraiment conquis le sol et les entrailles (le l'Amérique du Nord.
La grande nef du palais s'étend le long du canal principal sur 550 mètres de longueur ; elle est large de 125 mètres : son dôme central s'élève à 211 pieds du pays. Notre Arc de Triomphe, qui mesure 49 mètres de hauteur sur 45 de largeur, pourrait donc y circuler à son aise. Supérieure en dimensions à notre galerie des Machines, elle est construite ù l'aide d'un autre système : le point d'appui
des fermes majestueuses, au lieu de procéder par les culées, se fait par le contact supérieur. — La rue du Caire avec toutes ses distractions ne fera pas défaut : elle reliera le parc de l'Exposition aux c( Jackson et Washington parks », délicieuses oasis se rattachant aux grandes avenues de la cité. Flottilles, gondoles, tramways, funiculaires, voies ferrées sont tout prêts à transporter les millions de voyageurs que fournira l'Union à elle seule; le trajet sera de 20 minutes environ à partir du centre de cette ville phénoménale, dont la superficie est égale à celle de tout le département de la Seine, moins 12 kilomètres carrés — où la science moderne a pu accumuler du même coup toutes les découvertes, au profit du travail et du confort, donnant ainsi à Chicago une avance de plus d'un siècle sur les villes du continent; où durant notre récent séjour, le mètre carré de terrain, non bâti, se vendait 5,496 francs dans State-Street. L'ouvrier étranger pourra y vivre moyennant trois dollars par jour : le voyageur aisé, s'il est sobre de vin, s'en tirera avec une dizaine de dollars.
Voilà l'œuvre grandiose qu'a pu enfanter cette ville, née d'hier; qui, d'après la légende, répétée par les envieux, a dû son accroisse- \\\vx\\ fé(nû(iuè au poteau planté à l'origine à sa
gare d'arrêt. « Vingt minutes pour divorcer.
Ici, tous les faillis sont réhabilités. »
Le point noir pour les étrangers, c'est le dernier vote du Congrès qui accorde bien les cinq millions de dollars promis pour la célébration de la mémoire de Colomb, mais à la condition que l'Exposition fermera le dimanche; qu'il n'y aura ni liqueurs, ni nudités.
Nous ne voyons pas bien une véritable Exposition de l'art sans nudités. Les délégués de la pudique ligue Of Christian Endeavor^ comptant 1,250,000 initiés, véritable armée du Salut, partis solennellement de New- York, viennent de défiler devant le Capitole de Washington : ilsonteu gaindecause. Mais Chicago proteste au nom de la liberté des sectes, et M.Samuel Grompers , président de la « Fédération américaine du travail », annonce que la Fédération est d'avis que l'Exposition soit ouverte le dimanche. Chicago est capable de refuser les cinq millions de dollars votés par le Congrès et de payer le déficit de sa poche. M. Pulraann, le grand constructeur, s'est déjà empressé d'off^rir la forte somme : il sera suivi par une foule de concitoyens imitateurs qui, di-
sent-ils, se borneront à passer leurs offrandes à profits et pertes.
A cette heure, l'œuvre des exposants va commencer. Toutes les grandes puissances ont répondu officiellement à l'invitation des Etats- Unis, même l'Italie, qui a renoué ses relations diplomatiques; mais aucune d'elles n'apparaît satisfaite de l'ampleur des locaux ou emplacements réservés à ses nationaux dans les douze départements comprenant 172 groupes et 917 classes. Telle paraît être l'impression. des diverses missions européennes qui viennent de se succéder à Chicago pour reconnaître le terrain. Une appropriation nouvelle du palais destiné à l'électricité, qui ne s'annonce d'aucune part très brillante, permettra probablement de donner certaines satisfactions aux parties les plus lésées. Quoi qu'il en soit, on peut affirmer que, grâce à la prévoyance de notre consul général, M. Bruwaert, l'un des agents les plus distingués de notre corps consulaire et les plus dévoués à l'expansion du commerce français, les exposants français n'ont qu'à se louer de la part qui leur a été faite, et que certaines revendications formulées à Paris n'ont pas raison d'être.
Au point de vue artistique, la France est la mieux lotie; elle possède à elle seule, dans le palais des Arts, l'annexe de droite, d'une longueur de 200 pieds sur une largeur de 120 pieds, située au bord du lac Michigan, admirablement éclairée, en dehors du courant ordinaire des nuages de fumée vomis par la ville manufacturière ; à cent mètres de là, toujours sur la rive, son palais personnel, près duquelse succèdent les palais de l'Allemagne et de la Grande-Bretagne.
Dans la grande nef des Manufactures et des Arts libéraux, comme dans toutes les autres sections agricoles, horticoles, minières et coloniales, la France n'a pas été moins favorisée. C'est à ses nationaux qu'il appartient désormais de lui assurer la place à laquelle elle a droit.
C'est ici le moment psychologique où il convient de placer quelques mots de vérité. La France est inconnue à Chicago, comme dans tout le Far- West; la presse locale, aux mille organes de publicité, laisse son nom ignoré de la foule. Grâce aux télégrammes européens, émanant toujours et uniquement des officines allemandes et anglaises, la France et son com-
ri
merce, accaparé par les maisons de commissions allemandes, décorées du nom de suisses, sont des quantités négliçrqables et négligées.
Une magnifique occasion s'offre à nos industriels pour conquérir ce vaste champ d^exploitation qui va s'élargi^sant chaque jour, où des cités nouvelles coi?^/^* '^ , Denver, Détroit, Buffalo, Milwaukee, se 'U;/eiloppentàrenvi de Chicago, sous l'action }:v ; ^^nente du courant d'immigration vers les ^ producteurs. Il est temps pour eux, s'ils 'eulent pas dispa-
raître à jamais de la carte des Etats-Unis, d'aller sérieusement à la découverte de l'Amérique.
Qu'ils se gardent bien d'envoyer à Chicago le secret de leurs inventions. Brevets et marques de fabrique, en dépit de la nouvelle loi fédérale, seront immédiatement pillés ; et là, où il n'y a pas d'action publique, la partie civile est forcé de dévorer des fortunes avant d'arriver à la revendication utile de son droit. Inventeurs chez eux, producteurs à l'étranger, que nos nationaux se bornent à exposer et à vendre leurs objets manufacturés ; qu'ils expédient pour les accompagner des escouades de jeunes gens intelligents, parlant purement anglais et allemand, sans quoi rien n^est possible. Que cette nouvelle pléiade de commis
voyageurs, soit appartenant à de grandes industries, soit envoyés par des commerçants syndiqués de Tindr^^rie moyenne, se répandent dans le Far-West, à lïssue de TExposition, disputent pied à pied le terrain de l'invasion allemande dont la marée ne cesse de monter au delà de jéan, à force de ténacité et de constance <^'*p^Mes vues. Nos soieries, nos vins, nos doL. . «^^ nos vrais articles de Paris, en dépit d^ " ' io fraude et de toute concurrence, n'ont à' . ..ildre aucun similaire, pas plus que bien d'autres objets do source française.
Il suffît • d'étudier les droits imposés par le bil « Mac Kinley » et de découvrir quels sont ceux de nos produits qui peuvent les braver ou passer à travers. Mais pour réussir, il faut que le commerce français, déjà gravement compromis dans les deux Amériques, consente à sortir de sa routine, renonce à la commission étrangère qui lui laisse à peine le bénéfice du producteur, qui monopolise à son seul profit celui de la transaction et qui finit par s'emparer de notre clientèle, nous évinçant peu à peu même de notre ancien domaine.
Depuis 1870, la France a fait une évolution radicale militaire; elle est condamnée, si elle ne veut périr sur cet autre champ de bataille,
à faire la môme évolution commerciale; il est temps qu'elle sorte de chez elle et aille apprendre chez les autres; le négoce américain est plus fort que le nôtre. Il faut de l'initiative : demandez aux deux maisons porcelainières de Limoges, qui depuis deux ans ont été battre la campagne à Chicago et autour, quel bénéfice elles ont déjà encaissé. Interrogez à ce sujet une de nos premières illustrations artistiques, la maison Krieger-Damon, qui se prépare à éblouir les Américains par la magnificence de sa future exhibition, elle vous répondra :
« Nous allons prendre position à Chicago. »
Et tous y seront les bienvenus. La cordialité du Chicagoyen est excessive : la lutte ne l'effraie pas ; les morts ne comptent pas pour lui ; la palme et la fortune sont à qui a su survivre. L'honorable président de l'Exposition, M. Baker, d^une aménité égale à son érudition, aussi puissant par le travail que par ses dollars, nous a fait l'honneur de nous convier le mois dernier au banquet d'adieu offert par lui à la mission russe. Nous étions douze à table, six Américains, quatre Russes et deux Français, dont l'un, M. Georges Glaenzer, artiste d'élite, fort goûté des Américains, tient très haut le drapeau français dans toutes les branches des arts décoratifs.
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Le commissaire général de Russie, M. Alexandre Dobronizky, déclara ne pouvoir parler qu'en français et porta la santé du président Harrisson ; le président Baker porta dans notre idiome là santé de S. M. l'empereur de Russie. L'honorable M. Fearn, délégué américain aux Affaires étrangères de l'Exposition, porta à son tour, encore en français, la santé du Présisident de la République française, « voulant associer ainsi la grandeur de notre pays, le plus vieil ami de l'Union, à celle des deux colosses du Nord » : il appartient aux commerçants français de cimenter cette nouvelle alliance commerciale, dont ils n'ont que gloire et profit à attendre.
J'oubliais de dire qu'en qualité de simple touriste, en l'honneur de qui le très hospitalier M. Baker voulut bien lever son verre, je proposai à nos convives, qui accueillirent de très bon cœur mon ouverture, d'adresser un léger souvenir à la mémoire de Christophe Colomb, dont tout le monde avait oublié le quatre-centenaire, durent les onze speechs échangés au dessert avec redoublements de Champagne et de courtoisie.
A entendre les acclamations et les salves qui s'en vont retentissantes des bords de la Méditerranée jusqu'aux rives les plus éloignées de TAtlantique, en Fhonneur de Christophe Colomb, on peut dire que le jugement de la postérité a bien ratifié, cette fois, à titre universel, la renommée de l'illustre navigateur déjà façonnée par quatre cents ans d'histoire el de légende. L'Italie, l'Espagne et l'Amérique, réclamant comme leur le découvreur du Nouveau-Monde, concourent à Tenvi à cette brillante apothéose. On peut regretter que la France n'ait pas revendiqué sa modeste part dans ce concert; elle y avait droit, car elle i* eût dû se souvenir que Colomb avait commandé
en chef une flotte française : témoin la lettre de Ferdinand, roi de Naples, « se plaignant à Louis XI, roi de France, en date de Foggia,
9 décembre 1474, de ce que Colomb, chef de la flotte française, ait capturé dans le port de Vivero, en Espagne, deux de ses grandes trirèmes, et les eût emmenées en Normandie ».
Peut-être, à y regarder de plus près, pourrait-on bien constater que ce violent accès de lyrisme a eu pour vrais mobiles les intérêts particuliers des nations qui y ont participé, bien plutôt que le vrai souci de la gloire du grand explorateur, laissé dans l'oubli depuis quatre siècles.
Les fêtes de Gênes avaient surtout pour but de mettre en évidence les forces maritimes d'un des membres de la triple alliance. Les cérémonies d'Huel va ont fait revivre les grands souvenirs de l'Espagne pour une heure, durant laquelle la Régente, appuyée sur l'enfant royal, a pu évoquer avec une mélancolique fierté ce vaste empire de Charles-Quint, son aïeul, dont le soleil ignorait les bornes. Quant aux États-Unis, à se rappeler la lutte homérique et les intrigues dont le Capitole a été témoin en avril 1890, on peut affirmer que le droit de célébrer le quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique au nom de l'Union fédérale, droit que se disputèrent avec tant d'acharnement les délégués de New- York et de Chicago, ne fut qu'un heureux prétexte de
rivalité et de suprématie à résoudre entre les deux sœurs, « Empire City » et « Reine des Lacs ».
Chicago l'a emporté : le Congrès lui avait confié l'honneur de célébrer la mémorable date par l'ouverture d'une Exposition internationale. Depuis le 11 octobre au matin, suivant le programme officiel, les portes ont dû en être ouvertes. Une avalanche humaine, accourue des quatre points cardinaux, n'a cessé de s'y engouff*rer. Cérémonies de dédicace, speechs officiels, grand bal, suivi de feux d'artifice, se sont succédé, durant trois jours, dans Jackson-Park. Californiens, Canadiens, hommes du Sud ont défilé à travers cette nouvelle et gracieuse Venise, que les ingénieurs américains ont su créer au bord du lac Michigan.
A travers la foule s'étaient bien glissés quelques fils de Peaux-Rouges, encore les maîtres de la prairie sur laquelle repose Chicago il y a soixante ans à peine. Qu'ont-ils pensé en s'arrêtant dans le hall grandiose des -Manufactures, où soixante-quinze mille assistants ont pu s'asseoir pendant la cérémonie officielle ?
A cette heure, tout est retombé dans le silence. L^Exposition internationale a refermé ses portes et ne les rouvrira officiellement que le l^'" mai 1893 jusqu'au 30 septembre suivant,
On peut dire que le comité de l'Exposition chicagoyenne a fait un véritable tour de force en étant prêt le jour fixé par le Congrès. Allées sablées, canaux sillonnés de gondoles, massifs de fleurs et de verdure, nuits étoilées d'illuminations, palais aux blanches colonnades, pèlerinages s'acheminant au couvent de la Rabida qui forme promontoire sur le lac, tout cela offrait un ensemble merveilleux pour la foule qui n'a emporté qu'un regret, celui de la brièveté de l'exhibition provisoire. ,
La période d'installation va commencer pour les exposants. Le résultat final répondrat-il aux grandes espérances données par ces brillants débuts? Pour l'observateur désintéressé, bien des questions se posent.
Tous les bâtiments, sauf le musée des Arts, sont construits en bois et en staff. A l'origine des travaux, on se fût cru perdu dans une immense forêt de mats, prêts à s'embraser. Malgré la création des Columbians Gitards^ qui assure le service de deux mille pompiers à la surveillance de l'Exposition, malgré l'emploi exclusif de l'électricité, qui comporte bien aussi ses dangers, qui peut répondre d'une catas-
trophe? Chicago ne connaît que trop les incendies, et les vents du lac sont de terribles ennemis. Aussi, aucune compagnie locale n'a consenti d'assurances pour les objets exposés, et l'on a dû s'adresser à des sociétés européennes qui, en raison des risques, ont quintuplé le coût des primes.
D'autre part, les rigueurs de l'hiver, qui sont excessives dans ces parages, ne vont-elles pas détériorer gravement tous ces enduits de staff, forcément sensibles à l'action des gelées habituelles ? L'Exposition de Paris offrait ce grand avantage, celui d'une architecture où le fer, heureusement marié aux dalles polychromes, jouait le plus grand rôle.
La situation s'est aussi compliquée d'un facteur imprévu : l'apparition du choléra en Europe, qui vient de jeter la perturbation dans la marche et dans le trafic de toutes les compagnies transatlantiques. La question s'est posée à Chicago, à savoir s'il ne serait pas prudent d'ajourner à un an l'Exposition. Pouvait-on, sans danger pour les États-Unis, accueillir les ^ exposants étrangers aussi bien que les produits
venant de pays contaminés ?
M. M. Davis, directeur général de l'Exposition, et M. Higganbotham, président de la •^1. Compagnie, ont jusqu'ici repoussé cette éven-
tualité qui risquait d'enlever à TExposition projetée une grande partie de son intérêt international. Mais la marche du fléau peut être plus forte que les bonnes volontés, et réduire le caractère de l'Exposition internationale à celui de purement américaine.
Nous savons bien, et les Yankees le répètent assez, que les Etats-Unis proprement dits — car l'Amérique du Sud semble peu empressée au rendez-vous donné, — peuvent se suffire à eux-mêmes comme exposants et objets exposés, aussi bien que comme visiteurs; mais cette perspective serait très cruelle pour les habitants de Chicago -qui ont rivalisé de zèle et de sacrifices en vue d'assurer à leur entreprise nationale le caractère le plus grandiose.
Voici déjà, pour les étrangers, bien des points noirsàrhorizon. Le traitement barbare, indigne de gens civilisés, que les autorités de New- York, pas trop mécontentes du contre-coup infligé à l'œuvre de leur rivale, viennent de faire subir aux malheureux passagers venus d'Europe; la nouvelle décision douanière, digne fille du bill Mac-Kinley, qui va soumettre désormais aux exigences d'un fisc insatiable, même les effets et objets portés par les voyageurs ; la résolution prise par le syndicat des loueurs de voitures à Chicago, de faire payer 22 dollars
(115 fr.J la location journalière d'une voiture; les hôteliers s'organisant à ^avenant : tout cela est bien fait pour refroidir l'ardeur des touristes les mieux disposés à se laisser traiter comme des colis.
Il serait injuste de ne pas indiquer une compensation dont la note est assez gaie. Une dépêche lancée de Chicago ad nsum des Européens annonce que la National Burial Case Association vient, en session dans cette ville, de décider qu'il n'y avait pas lieu d'augmenter le prix des cercueils. Nous devons ajouter que les cercueils sont perfectionnés : un masque de verre permettant de voir le visage de la personne ensevelie, et un appareil télégraphique avec sonnerie prévenant que le mort a été enseveli vivant.
Cette attraction, dont on est trop prodigue là-bas, ne serait pas suffisante pour remplir la journée du touriste déjà blasé sur les plaisirs de l'Exposition. Par bonheur, la ville de Chicago renferme en elle-même bien des éléments de curiosité.
Cette cité phénoménale, longue de vingtquatre milles, larges de six à dix milles, née d'hier, en pleine prairie des Peaux-Rouges,
révèle bien, du premier œup, le caractère de la population énergique et encore matérialiste qui l'a recréée tout d'une pièce, après le fameux incendie de 1871. Son architecture massive a été consacrée rien qu'au commerce et à l'industrie, à tout ce qui flatte les besoins du corps; esprit ert art ont été laissés à l'arrière plan. Docks, rails, canaux, élévateurs, usines, pressées les unes contre les autres^ tout concourt à la satisfaction exclusive des appétits de la créature; ce sera la tâche des générations futures , plus affinées, d'idéaliser la première conception des aïeux .
Chicago est appelé à devenir la capitale de l'Ouest : sa suprématie agricole et commerciale dans l'Union s'exerce déjà du Canada au Mexique et jusqu'au Colorado. New- York, qui compte autant de dollars que sa rivale de cents (sous), conservera le monopole du marché financier. Mais il faut prévoir que l'Exposition entraînera, à son détriment et au profit de Chicago, bien des modifications économiques.
C'est à Chicago que le voyageur dont la bourse est bien lestée peut trouver la vie d'hôtel la plus confortable. Où rencontrer, à Paris, un immeuble où, sans se déranger de son lit et moyennant une pression électrique sur un
cadran, on peut demander lumière, chaleur, blanchisseuse, médecin, nègres, blancs, télégraphistes, etc., et se voir servi à la minute? Les parcs, les grandes avenues avec tram^^ays électriques et funiculaires s'offrent dans toutes les directions, pour ses quinze cent mille habitants; vingt-quatre lignes ferrées nous mènent du Saint-Laurent au Pacifique, comme au golfe du Mexique.
C'est le véritable cœur de l'Union, et Ton s'étonnera en lisant que dans cette immense cité, qui dépasse deux cents milles carrés, le cœur de Chicago lui-même, c'est-à-dire son centre d'affaires, est enfermé dans un espace d'un peu plus d'un demi-mille carré : maisons à vingt-quatre étages, banques, offices, hôtel de ville et des postes, tout est concentré dans cette arche sainte du travail, qui n'est nulle part plus en honneur qu'à Chicago.
Les plaisirs y sont rares. A part le gigantesque théâtre de l'Auditorium, destiné à toutes les fêtes des oreilles et des yeux, le visiteur risquera de s'y ennuyer ferme les dimanches et jours fériés, qui sont fréquents, puisque le Congrès a décidé la fermeture de l'Exposition à ces dates. Plus de rue du Caire, de gondoles, de rafraîchissements, de casinos, ni de ballons : le prêche, rien que le prêche, les conférences
religieuses et la musique sacrée sentant bien le roussi de l'opérette !
Quant au sport, qui compte deux beaux champs de courses supérieurement aménagés, surtout celui qui confine à Washington-Park, il est en ce moment aussi dangereux pour le public que pour les jockeys.
Le cas mérite d'être conté : il est d'hier. Les deux champs de courses sont rivaux. Le propriétaire de l'un d'eux va ofi'rir 50,000 dollars au chef de la police pour faire supprimer son concurrent du « Garfield-Park», sous un prétexte quelconque. Aussitôt dit, aussitôt fait. Les policemen font irruption sur ledit hippodrome, foulant aux pieds hommes et femmes, arrêtent cent soixante personnes comme «bookmakers », entr'autres M. J. M. Brown, propriétaire d'une écurie et millionnaire. Nombreux coups de revolvers : M. Brown tue les deux policemen qui le tiennent, et est tue à son tour. Pour l'heure, l'hippodrome est en chômage ! et le procès se juge.
Recommandé à nos sociétés hippiques comme moyen de diminuer les hippodromes gênants.
Les nouveaux guides de Chicago pensent à tout : on rappelle qu'au bout de six mois de résidence on peut y divorcer. Avis aux étrangers ! Avec la perspective de cette dernière attrac-
tion, il faut vraiment ne pas être marié pour se refuser la traversée du Havre à New- York, la douce quarantaine dans une île de sauvages et la course folle d'un nouveau train limited, vitesse fin de siècle, jusqu'aux bords enchantés du lac Michigan : à chaque gare, on délivre au voyageur des tickets d'assurance contre la perte d'un membre ou de la vie. Grâce, sans doute, à cette amulette, je dois avouer que j'ai eu la bonne fortune, au retour de Chicago, de passer sain et sauf, en trente-six heures, à travers trois graves accidents sur la ligne de Buffalo-Niagara-New-York. Pour comble de bonne fortune, le thermomètre marquait 39 degrés à l'ombre : jamais je n'ai mieux apprécié la fraîcheur de FOcéan qu'en regagnant les rives désirées de la patrie.