BENJAMIN HARRIS80N - GROVER CLEVELAND
Dans dix jours, mardi, 8 novembre 1892, les Etats-Unis vont se donner leur vingt-septième président, qui n'entrera en fonctions que le 4 mars 1893. Plus de candidat de la dernière heure à redouter. Le dark horse — cheval noir — a été disqualifié par les républicains comme par les démocrates; James Blaine, le vétéran porte-drapeau du premier parti, comme David B. Hill, le gouverneur de New- York, représentant le second, ont succombé au sein des deux Conventions tenues, le dernier printemps, à Minneapolis et à Chicago. Restent seuls en présence, et acclamés, les deux candidats, rivaux pour la deuxième fois, Benjamin Harrison, le président en exercice, et Grever Cleveland, son prédécesseur direct à la Maison-Blanche.
Depuis le 22 juin dernier, la campagne élec-
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torale est ouverte : elle n'a pas ea le caractère passionné des luttes antérieures, à raison des divers incidents qui sont venus distraire l'attention publique, les grèves sanglantes du Homestead et des mineurs d'argent, les travaux et l'inauguration de l'exposition de Chicago, la célébration du quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique, enfin, la mort récente de M'"® Harrison, survenue après une Icfhgue et douloureuse maladie, durant laquelle les deux lutteurs se sont retirés très courtoisement sous leurs tentes.
Le ton de la presse et des réunions populaires s'est naturellement ressenti de cette accalmie et de ce triste deuil. Mais, à cette heure, les partis sont redescendus dans Tarène, et la fièvre électorale touche à son paroxysme. Comité central, comités d'Etats, politiciens, orateurs ambulants et informers se ruent à la conquête des dépouilles du parti qui sera vaincu. Los bookmakers fonctionnent sur tous les champs des Etats, et des paris d'importance sont déjà signalés par le câble, aussi bien sur le résultat final que sur les votes A sépares des quarante-quatre Etats, dont la
majorité déterminera le succès décisiX du vainqueur.
Vouloir pressentir, aujourd'hui, le nom du
futur candidat heureux serait bien téméraire. Gomme dans la lutte présidentielle de 1876^ qui donna l'avantage au républicain Hayes sur le démocrate Hilden, par 185 suffjages contre 184, l'écart des voix entre les deux concurrents s'annonce, cette fois, devoir être aussi minime, contrairement à ce qui se produisit aux élections similaires de 1880, 1884 et 1888, où Garfield, républicain, l'emportait par 214 voix contre 155 attribuées à Hancock, démocrate, où Cleveland, démocrate, triomphait par 219 voix sur J. Blaine, républicain, qui n'en obtenait que 182 et où, enfin, B. Harrison, républicain, entrait à la Maison-Blanche avec 233 suffrages, tandis que G. Cleveland en sortait, n'ayant plus recueilli que 163 voix.
D'ordinaire, le platform — programme accepté par les deux candidats reconnus — détermine et délimite le champ d'action électoral : protectionnisme à outrance; protectionnisme plus tempéré, on peut dire que c'est là le programme actuel, à première vue. Mais, après mûr examen, il faut reconnaître que ce dernier se complique de facteurs imprévus, dont les renouvellements antérieurs du pouvoir
présidentiel n'ont pas eu à subir l'action à égal
degré.
Il y a un quart de siècle, la lutte s'était engagée entre les aspirations de races du Sud et du Nord; après la guerre de Sécession, les rancunes avaient encore survécu. A cette heure, elles sont éteintes. Le terrain du combat est changé; c'est uniquement sur le terrain économique que les partis en viennent aux
mains.
Le travail contre le capital, l'agriculture contre l'industrie, la matière première contre la matière fabriquée, suprématie do x\ew-York ou de Chicago, pénurie de circulation monétaire, tarifs écrasants de douanes ou de transport par les voies ferrées, accroissement des millionnaires aux dépens de la masse, voilà les graves questions, nées de l'augmentation prodigieuse de la population, comme du développement ininterrompu de la production industrielle et agricole, l'une et l'autre se disputant tour à tour les voix du Congrès, de façon à mieux écraser sa rivale par des droits prohibitifs, intérieurs ou extérieurs.
Et puis encore, ce que n'avaient pu prévoir les législateurs de la Constitution de 1787, préoccupés uniquement d'écarter toute chance de dictature pouvant ramoner à la monarchie,
quand ils limitaient la durée du mandat présidentiel à quatre années; en premier lieu, le coût toujours croissant de la campagne électorale; en second lieu, la perte incalculable infligée à l'Union tout entière, en raison du trouble excessif apporté à toutes les affaires industrielles et commerciales par la durée semestrielle de la lutte électorale, trop souvent répétée.
En 1884, le parti républicain s'était contenté, pour mener la campagne électorale où il succomba, de souscriptions s'élevant à la somme de 2,500,000 francs. En 1888, où se déployèrent toutes les ardeurs de la lutte, les républicains obtenaient, des comités d'Etat et des particuliers, des offrandes volontaires atteignant 4,000,000 de francs, tandis que les démocrates dépensaient 3,500,000 francs. En 1892, aes contingents ne suffisent plus : c'est déjà dix millions d'employés dans les deux camps. On pourra se faire une idée des nécessités financières qui s'imposent aux deux belligérants, quand on constate que, lors de la dernière élection, les frais de poste des circulaires et des réclames se sont élevés à 500,000 francs, tandis que les frais de voitures des orateurs ambulants, à eux seuls, dévoraient 550,000 francs.
On voit d'ici cette nuée de politiciens qui, dans les débuts, ne formaient que le bataillon sacré, et qui, aujourd'hui, sont devenus légion, faisant irruption dans les contrées les plus reculées, porteurs de la bonne parole, attaquant, diflfamant, exaltant leurs clients sans autre souci que celui du succès à tout prix et sans autre contrôle que les hourrahs ou les huées de leurs auditoires passionnés : véritable armée de coupe-jarrets et racoleurs politiques, qui n'a plus d'autre mobile que la soif du dollar et des emplois en perspective, et qui met aujourd'hui en péril la sincérité du suffrage universel, faussé par les manœuvres les plus éhontées et les plus ténébreuses.
Ce péril organique n'est pas le seul qui menace les Etats-Unis à la fin de ce siècle ; il en est un autre, très sensible aux Yankees, qui peut justifier les craintes et les prévisions des fondateurs de la Constitution do 1787 et qui est susceptible de déterminer sa revision sur un de ses points fondamentaux ; nous voulons parler de la durée du pouvoir présidentiel. En effet, d'après les plus minutieuses enquêtes auxquelles se sont livrés et ont répondu les économistes, industriels et financiers, aussi
bien que les hommes d'Etat de rUiiion, il est avéré, et il suffit de consulter, dans la Revue des Deux-Mondes^ les travaux de M. A. de Varigny, Técrivain le plus attachant et Je plus instruit des choses américaines, pour le censtater, que la dernière élection présidentielle a infligé une perte sèche, au Trésor comme aux particuliers, de deux milliards cinq cents millions de francs ; durant cette période agitée, et dans l'incertitude des variations fiscales et douanières que peut apporter une évolution politique, tous 'les marchés s'arrêtent; toutes les transactions sont troublées et restent en suspens depuis l'ouverture des hostilités électorales jusqu'à la proclamation présidentielle, soit six mois de chômage pour les patrons et les ouvriers.
De là est sortie l'enquête de 1888, dont la conclusion générale a été la nécessité de la prolongation de durée du pouvoir de la Maison Blanche. Cette modification a apparu comme le seul remède possible à la crise redoutable qui va s'aggravant. Le législateur jusqu'ici s'est contenté d'un palliatif, la rééligibilité du président sortant ; mais les parties lésées, qui forment le fonds du travail national, s'en cont'iiteront-elles longtemps? Le point reste noir à rhorizon.
Ce n'est pas le seul. Jusqu'ici, sauf durant la guerre de Sécession, les Etats-Unis ont eu la bonne fortune, n'ayant aucune agression à redouter de leurs voisins, de pouvoir se priver d'une armôe de terre et de mer. Mais- la levée de boucliers des grévistes, qui s'accentue au delà de l'Atlantique comme chez nous-mêmes, les excès contre les personnes et les propriétés, rinsuffisance d^ la milice nationale de chaque Etat — celles des Etats voisins ne pouvant pénétrer sur son territoire, — la faiblesse même de chaque milice nationale viciée par la présence dans ses rangs des grévistes eux-mêmes, tout cela ne va-t-il pas forcer le Congrès de qui Ton réclame aujourd'hui la mise en état de siège des districts menacés, la création sérieuse d'une armée fédérale limitée pour l'instant à 28,000 hommes et pouvant fournir à peine une mobilisation de 10,000 soldats ?
Comme on le voit, bien des questions graves vont se poser brutalement devant le futur président, et Tôlection, on peut en juger, ne va plus s'accomplir dans les conditions normales de jadis.
Quel parti encore va prendre M. Cleveland
s'il est favorisé par la fortune ? A la suite de la guerre du Nord et du Sud, le trésor fédéral payait cinq millions par an aux pensionnés et aux veuves : tel était le chiffre en 1864. En 1892, on compte 676,160 pensionnés, et 360,000 postulants, ce qui donne à penser que tous les morts sont sortis de leurs tombes et que ceuxci, de leur vivant, étaient au moins trigames. Voilà en quel état le parti républicain laisse le trésor fédéral. M. Glevelandosera-t-il mettre un terme à ce ruineux scandale et s'aliéner cette immense clientèle électorale toujours renaissante ?
A part toutes ces questions complexes, les chances de l'élection sont soumises à la défection ou à la fidélité des Etats disposant du plus grand nombre de voix, eu égard à leur population. L'Etat de New- York dispose de 36 voix ; la Pensylvanie de 32; Tlllinois de 24. De quel côté vont-ils pencher? Le Dark Horse^ M. Daviil B. Hill, maître et esclave de l'insatiable Tammany et concurrent malheureux évincé à la Convention de Chicago, appuierat-il sincèrement M. Cleveland ?
M. Blaine qui, de son hôtel tout proche, a depuis si longtemps rêvé de son entrée à la Maison Blanche, qui a échoué dans son Pan- America et dans sa « Conférence maritime »,
qui a préparé son insuccès par sa fameuse lettre de démission adressée à M. Harrison, sera-t-il plus sincère vis-à-vis du président actuel, et entraînrra-t-*! h-nâ fide ses partisans déçus ? De plus, les Ela.s qui se comptent aujourd'hui 44, ont droit à 444 voix, au lieu de 328 suffrages en 1872 ; majorité absolue, 223; d'où modification des facteurs.
Les regrets laissés par W^ Harrison serontils suffisants pour contrebalancer les charmes et la grâce diplomatique de M™® Cleveland ?
Les paris sont ouverts : nous opinons en faveur du succès de M. Grever Cleveland, et nous le souhaitons pour la France.
JAiMES G. BLAINE
Mai 1893.
Par delà l'Océaû vient de s'éteindre, encore dans la force de l'âge, un incomparable lutteur, qui figurera au premier rang des hommes d'Etat du XIX® siècle. La semaine dernière, à Washington, en des obsèques nationales aussi imposantes par leur simplicité démocratique que par le respectueux silence de toute une capitale groupée autour de son cercueil, les Etats-Unis ont mené le deuil du citoyen qui fut le véritable chef du parti républicain, durant ces vingt dernières années. Sa disparition de la scène du monde coïncide d'ailleurs avec sa dernière défaite politique aussi bien qu'avec la rentrée triomphale du parti démocrate au Capitole et à la Maison Blanche.
James-Gillepsie Blaine était né, le 31 janvier 1830, à West-Brownsville, comté de Washington, dans l'Etat de Pensylvanie. A peine âgé de vingt ans, il av^it conquis tous
ses grades à Jefferson-Gollège, à Washington. Tout d'abord, professeur de mathématiques au (( Western Military Institut », il ne tarde pas à se dégoûter des sciences exactes et s'adonne à l'étude du droit : ses succès oratoires désignent bientôt le jeune avocat aux suffrages de ses concitoyens du Maine qui rappellent à la h'^islaturo d'Etat dont il devient le a spealcor ». C'est sa première étape politique. Sa popularité grandissante le conduit, dès 1863, sur un théâtre plus vaste, où l'a précédé sa réputation de journaliste. Polémiste ardent, légiste consommé, aussi audacieux qu'autoritaire, sa place était marquée au Congrès, dont il devient président, après six ans de législature, élevé à cette haute fonction par le parti républicain, dont il avait suivi le drapeau depuis la guerre de sécession. Trois fois « speaker » au Capitole, il change d'enceinte et va s'asseoir comme sénateur du Maine en 1877.
A partir de cette époque, on peut dire que J. Blaine prend la direction de son parti. Tacticien consommé, expert dans l'art de diriger i l'armée des « politiciens » de profession, il
,* jouera un rôle considérable dans toutes les
élections présidentielles qui se succéderont, de quatre ans en quatre ans, jusqu'à sa mort.
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S'appuyant tour à tour sur les « money kings », rois de l'argent, comme sur les grands industriels tels qu'Andrew Carnegie, le milliardaire « d'Homestead », il pétrira la matière électorale à son gré, mais non à son profit. Car, candidat permanent au poste suprême, à l'égal de Warwick, le faiseur de rois, il pourra bien, à force de stratégie^ faire élire le candidat républicain contre son rival démocrate, mais il échouera de sa personne. La multitude qui lui a décerné le sobriquet de chevalier à panache, « Plumed Knight », le tient en méfiance et lui préfère Garfleld ou Harrison. Pourtant, en 1884, il avait touché de bien près au pouvoir suprême. Après une campagne de quatre années, menée dans le Parlement comme dans le pays avec une merveilleuse habileté, véritable chef-d'œuvre de tactique et de combinaisons, durant laquelle il sut jouer en virtuose de la presse et de l'opposition, James Blaine obtint au scrutin 4,848.334 voix contre Gro ver Cleve]and,élu par 4,911,017 voix démocrates.
Ce ne fut que quatre ans plus tard que Blaine put entrer effectivement en scène, et réaliser le programme politique et économique qu'un trop court passage à la secrétairerie d'Etat, sous le président Garfteld, brusque-
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ment supprimé par Tassassinat, ne lui avait pas permis de mettre au jour.
Appelé de nouveau, le 5 mars 1889, à ce poste omnipotent par le président Harrison, reconnaissant à Blaine de s'être effacé devant lui à la dernière heure de la lutte pi'ésidentielle, le « chevalier à panache », que la foule acclame désormais sous le nom de « Bismarck américain », se met résolument à l'œuvre qu'il a entrevue et méditée depuis son entrée dans la vie politique. L'œuvre a de quoi séduiro d'ailleurs un grand esprit, à qui l'audace ne fait pas défaut.
C'est la vieille formule lancée en défi à l'Europe par James Munroë dès 1823 : « L'Amérique aux Américains. » C'est celle qui, en dépit de toutes les suppliques des. tètes couronnées du vieux monde, a couché Maxiraimilien dans son cercueil.
Blaine la reprend brutalement pour son compte. Ce qu'il veut, c'est la fédération des trois Amériques, sous le protectorat des Etats- Unis, devenu le grand régulateur et dispensateur de tous 1(3S marchés manufacturiers et industriels, du Rio-Bravo à la Terre-de-Feu : c'est l'Europe mise en quarantaine ps^r les tarifs d'un protectionnisme à outrance; c'est l'absorption, lente ou violente, du Canada et
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de la perle des Antilles, œmme de toutes terres ou mers d'Amérique qu'il s'agira d'arracher à l'Angleterre et à l'Espagne humiliées.
L'homme était à la hauteur de Tœuvre : il faut reconnaître que, durant ses trois années de pouvoir continu, le secrétaire d'État américain s'est consacré à sa rude tache avec plus d'énergie que de bonheur final. Sa première manœuvre avait été de contraindre, de par le Congrès, le président Cleveland, dont le mandat allait expirer, à envoyer ses passeports au ministre d'Angleterre à Washington. Sir Sakville-West s'était permis d'influencer, par lettre particulière, un Irlandais naturalisé Américain, qui lui demandait son avis sur le choix à faire du nouveau président des États- Unis. Yankee dans l'àme, M. Blaine signifiait ainsi à la vieille Angleterre, qui essuya l'affront sans protester d'ailleurs, que le Nouveau-Monde considérait l'ancien comme quantité négligeable.
Malgré sa courtoisie apparente, M. Blaine le prouvait bien par son sans-gêne prémédité, aux divers représentants accrédités de l'Europe, en les laissant se morfondre dans son salon d'attente, les jours d'audience indiqués au corps diplomatique, et en les faisant tardi-
vement congédier, quand Tenvle lui en prenait. Il le leur prouvait mieux encore, quand il les laissait vilipender ou diffamer par certaines feuilles américaines, leur refusant toute espèce de réparation, oflicieuse ou judiciaire, au nom même de la liberté de la presse.
A la lin de 1889, M. Blaine, parvenu à la maturité de son plan, démasfjuait ses batteries contre l'Europe; il faisait convoquer deux Congrès à Washington; le premier international, sous le nom de « Conférence maritime ».
Son but apparent était d'étudier les mesures à prendre en vue d'établir des règles de route et des signaux en mer, de prévenir les abordages, de sauvegarder la vie et les biens des voyageurs. Le but réel était de diminuer la suprématie de la Grande-Bretagne sur l'empire des mers : mais le « Foreign office » n'était guère d'humeur à se laisser prendre sans vert, et ses délégués, rompus à toutes les finasseries du code nautique, firent avorter la tentative du Bismarck américain qui s'était pourtant concilié les sympathies allemandes, après les incidents de Samoa.
Le second Congrès, qui prit nom de «Pan- America » était purement américain. Toutes les Républiques du centre et du sud y avaient été conviées : pour mettre tous les invités à
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l'unisson, l'or fédéral venait précisément d'aider à la chute de l'empire du Brésil. 11 s'agissait d'élever brusquement entre les marchés des trois Amériques et ceux de TEurope une nouvelle muraille de Chine, derrière laquelle l'oncle Sam eût inondé ses nouveaux .tributaires et voisins de tous ses produits, encaissant à lui seul les millions de piastres réservés d'ordinaire aux importations et aux échanges européens. J. Blaine avait compté sans les méfiances des races latines, et, en dépit du train de plaisir, plus que princier, qui promena du Pacifique à l'Atlantique les délégués des jeunes Républiques, on s'en tint aux pourparlers ou à des esquisses de traités cornmerciaux ; les descendants des preux espagnols et portugais, qui restèrent plutôt inquiétés que séduits par l'énergie productrice des Etats- Unis, avaient bien flairé, sous les fleurs dont on les avait enguirlandés sur leur long parcours, les dures chaînes que l'Anglo-Saxon destinait à leur indépendance et à leur autonomie.
Pour couronner son œuvre économique et politique, comme pour renforcer sa future plate -forme électorale, J. Blaine fit brusquement surgir le fameux bill Mac Kinley qui devait achever la déroute du commerce européen, et
dont l'action funeste s'est surtout fait ressentir sur les places d'Angleterre et d'Allemagne. Ce fut le testament de l'auteur de « Vingt ans de Congrès ».
En résumé, l'ensemble de l'œuvre, peut-être chimérique, tant rêvée par J.Blaine, est restée un rêve par suite de Téclipse de son auteur, qui, sur la fin de sa vie, perdit le sang- froid nécessaire à tout homme d'État. Qui ne se rappelle cette rupture aussi brusque que déplacée avec le président Harrison, au début de la dernière campagne électorale de 1892? Par sa lettre de démission d'alors, l'homme politique s'était moralement suicidé. Physiquement, quoique de forte stature, des chagrins domestiques, la perte d'un fils aimé et le diabète, oiit achevé le vieux lutteur, soutenu jusqu'au bout d'une retentissante carrière par sa vaillante et digne compagne.
Malgré des démêlés d'étiquette, jadis ébruités qui ont pu ralentir les relations entre les très honorables épouses du président des États-Unis et de feu le secrétaire d'État, malgré les amertumes des dernières heures de collaboration, M. Harrison a tenu à honneur de lancer à la nation américaine un manifeste contenaat l'éloge des hauts services rendus par J. Blaine. 11 le devait au pays ; il se le devait à lui-même*
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Il s'est honoré en adressant ce suprême adieu à son ancien compagnon de lutte, qui fut le grand agitateur du suffrage universel américain, et dont nous voyons bien le successeur, mais non le remplaçant.