‹ Petits mémoiresChapitre 5 sur 21 · SIÈGE DU FORT NAPOLEON · texte numérisé non relu

SIÈGE DU FORT NAPOLEON

C'était en 1860, le très heureux temps des garnisons à Lille en Flandre. Les salons de la Préfecture, où régnait dans toute sa splendeur M^^e Vallon, la fille du regretté préfet de l'époque, rivalisaient. d'élégance avec ceux de la Recette générale, où les somptueuses réceptions de la famille Akermann ont laissé un souvenir ineffacé. Partout, alors, bals et concerts. Le Grand-Théâtre jouissait d'une excellente troupe : en qualité d'officiers au 5^ lanciers^ nous étions invités à toutes les fêtes, et nous assistions à toutes les premières représentations d'opéra.

Le premier soir où se joua le Pardon de Ploë7^mel^ notre capitaine-instructeur, dilettante consommé, tomba en désaccord sur l'air de la valse avec son voisin de gauche, un sous-lieutenant du 99® d'infanterie. Des propos

assez vifs furent échangés. D'arme à arme, on se montrait alors fort pointilleux. Vu la différence des grades^ le capitaine Maréchal ne pouvait envoyer ses témoins à un sous-lieutenant. Assis à ses côtés, je pris sa place de bon cœur.

Le lendemain matin, poitrines nues, par un froid assez vif, dans les fossés de la citadelle et sur un beau tapis de neige, nous dégainions. Mes camarades de régiment, Texçellent de Clavière, mort à Paris colonel de cuirassiers, il y a peu d'années, et l'aimable de Bonneval, qui succéda à Mgr le duc de Chartres dans son commandement à Rouen, me servaient de témoins. A la troisième reprise, mon adversaire et moi nous étions touchés... et satisfaits. Depuis lors, l'amitié que m'a gardée Maréchal n'a été brisée que par la mort.

De là, mon droit pour disputer aujourd'hui à l'oubli la vie d'un soldat, dont la modestie égala la vaillance ; d'un héros qui, durant la grande insurrection arabe de 1871, avec des forces infimes contre des masses indigènes, soutint un siège de soixante-trois jours, enfermé dans le Fort-Napoléon, sauva l'honneur national d'un désastre nouveau et conserva la Kabylie à la France; grand fait d'armes qui.

malgré de retentissants ordres du jour, demeura enseveli sous le deuil de l'année terrible.

Maréchal (François-Victor) était né à Gray (Haute- Saône), d'une humble famille: il fut le fils de ses œuvres. Seul et sans maîtres, il conquit sa place aux écoles de Saint-Cyr et de Saumur. Capitaine, en 1862, au ll^ chasseurs alors en Algérie, il fut détaché aux affaires arabes par le gouverneur qui avait su deviner en lui les qualités d'un officier d'élite. Un premier fait d'armes éclatant ne tarda pas à justifier le choix de sa personne.

Au mois de mai 1864, le fameux Si-Lazereg prêche soudain la révolte aux contingents du cercle d'Ammi-Moussa, subdivision de Mostaganem. La possession de ce point, qui commande la vallée de Riou, et les communicatiens entre Orléansville et Tiaret, la porte du désert, est indispensable au succès de Tinsurrection déjà triomphante : or, une faible redoute, mal armée, comme toujours, protège seule le village.

•Maréchal, dont le coup d'œil ne se trompe pas sur le but de Tennemi qui l'a déjà coupé, n'hésite pas à faire la part du feu : il ordonne d'évacuer le village et se réfugie dans la redoute avec 158 hommes, colons et militaires,

Un seul obusier de montagne, quelques ma-w driers et caisses à biscuit, bonne quantité de cartouches, voilà ses ressources. Le 27 mai, dès le point du jour, des tourbillons d^Arabes s'abattent sur Ammi-Moussa qu'ils pillent et brûlent : la redoute est assaillie des quatre côtés; les défenseurs, bien embusqués, tiennent tète tout le jour et toute la nuit. Mais voici que, le lendemain matin, Si-Lazereg, en personne, débouche avec un renfort de 1,500 fantassins et se lance à l'assaut. La faible garnison, déjà réduite, supporte pourtant le furieux effort qui se continue jusqu'à Tobscurité. Soudain, l'ennemi, avisé par ses espions de Tarrivée, à marches forcées, des troupes du colonel Lallemand, s'enfuit à travers les ténèbres, laissant plus de cinq cents cadavres auprès du blockhauss. En arrêtant court les progrès de cette insurrection, le capitaine Maréchal avait préludé par son sang-froid et son intrépidité au rôle qu'il allait jouer plus tard sur un plus vaste théâtre. Cette belle défense, non moins mémorable que l'affaire de Mazagran, lui valut une citation à l'ordre de l'armée et les galons de chef d'escadrons.

Après avoir pris une part active à la guerre de France, en tête du 3® chasseurs d'Afrique formé à l'armée de la Loire, Maréchal fut

brusquement appelé, en avril 1871, au commandement du Fort- Napoléon, aujourd'hui Fort-National, situé au cœur de la Kabylie dont il est la clé. L'orage grondait déjà dans ces montagnes si péniblement conquises par le maréchal Randon. Le général Lallemand, qui avait vu Maréchal à l'œuvre, s'était souvenu du vaillant défenseur d'Ammi-Moussa et l'avait dirigé en toute hâte sui' son poste de combat, comme le plus apte à supporter la tourmente. En effet, elle ne tarda pas à se déchaîner.

Dans la soirée du 15 avril, on vit toutes les crêtes voisines du Djurjura s''illuminer de feux à flammes gigantesques. Le 16, à l'appel des Khouans prêchant la guerre sainte, la Kabylie entière était soulevée, même les tribus amies des Beni-Raten et des Beni-Menguellet avaient fait défection : l'or allemand avait passé par là. A huit heures quarantecinq du soir, le fll était coupé sur les deux lignes télégraphiques reliant le Fort-Napoléon à la province. Le 17 au matin, les contingents descendaient des hauteurs d'Imainsercn et dWboudid, incendiaient les villages et les cimetières européens semés aux environs de la place, saccageaient et faisaient flamber l'Ecole des Arts et Métiers, dont les défenseurs

rentraient à grand'peine dans la citadelle. Le blocus était complet, le siège commencé; il allait durer soixante-trois longs jours à travers bien des souffrances.

Pour couvrir un front de 2,261 mètres pris du chemin de ronde, la garnison ne disposait que de 472 combattants, dont moitié composée de mobilisés de la Côte-d'Or : Fartillerie ne comptait que quatre obusiers de campagne, deux canons rayés de quatre de montagne et cinq mortiers.

Les Kabyles vont grossissant de jour en jour : ils entourent l'ouvrage de profondes tranchées, poussent sur toutes les faces leurs travaux d'approche, et infligent à la garnison des pertes sérieuses, grâce au feu incessant de leurs tireurs embusqués sous d'épais figuiers, surtout en face de la porte du Djurjura, la plus menacée, grâce à la déclivité du terrain. La canonnade de l'assiégé répond vivement et fouille de sa mitraille les embuscades, à chaque coin de l'horizon. La fatigue, jointe aux privations, est grande pour l'officier comme pour le soldat : voici déjà huit nuits passées sans sommeil, l'œil et l'oreille toujours au guet. Chacun pourtant fait crânement son devoir. Enfin, l'apparition de la lune à son premier quartier rend la vigilance plus

facile et permet de dédoubler la garde des 17 bastions, que le génie a négligé de protéger par un glacis et dont plusieurs sont dominés de l'extérieur par des pitons tout blanchis de burnous kabyles. De temps à autre, durant les nuits qui se succèdent sans l'annonce d'aucun secours, apparaît sur les remparts une ombre silencieuse qui s'arrête et reprend sa marche : c'est le commandant de la place qui, infatigable, veille, écoute et regarde dans les profondeurs de l'obscurité.

Maréchal m'a souvent conté depuis, la voix vibrante, tout ce qu'avait souffert son cœur de soldat à travers ces rondes solitaires, souvent interrompues par les gémissements des blessés.

Du haut du pic glacial où il portait haut le drapeau de la France, il regardait bien loin, par-dessus les monts embrumés que nous jadis, quinze ans auparavant, escaladions les lèvres noires de poudre et d'un pas vainqueur. Sans aucune nouvelle, mort au monde, il songeait alors à une épouse aimée, à un jeune fils, élève de Saint-Cyr aujourd'hui, laissés seuls là-bas, en pleine invasion, dans un modeste coin de la Haute-Marne, pour courir à son devoir. Il songeait, avant tout, à la patrie mutilée, livrée à l'anarchie, assez déchue de sa gloire «militaire pour être ébranlée jusqu'en

cette Algérie, si longtemps témoin des exploits de nos légions ! Mais aussi comme il se reprenait vite à l'espérance, à la seule vue de ces frêles enfants de la Côte d'Or, qui dormaient paisiblement sous la fusillade, confiants dans sa bonne garde ; enrôlés d'hier qui se battaient gaiement en vieux troupiers, dès que le son du clairon les avait remis debout! Voici la poudre qui parle !

Ce n'est qu'une alerte : un parlementaire envoyé par les chefs kabyles s'est avancé jusqu'à la porte d'Alger, une branche de myrte dans une main et une lettre dans l'autre. Le papier est hissé par un créneau et porté au commandant supérieur.

« Dellys est pris. Les Français sont jetés à « la mer. Tizi-Ouzou est rasé. L'infidèle est « battu partout. Alger seul lui reste. Tu peux « t'y retirer avec les tiens : nous t'ofl'rons « l'anaya. »

Après avoir lu ce billet, le colonel Maréchal s'avança sur le rempart, déchira le papier, en jeta les morceaux au vent et laissa tomber dédaigneusement ces paroles à l'adresse du messager : « Va dire aux traîtres que leur « châtiment est proche, que leurs corps seront <( bientôt la proie des hyènes et des chacals, »

Le lendemain, l'ennemi, guidé par des déserteurs étrangers, venait en galerie jusque sous les murs du bastion nord, et démasquait le feu de deux vieux canons turcs contre la porte d'Alger. Un instant, on est serré de près.

Malgré les feux plongeants des courtines, les assaillants touchent au pied du fort : ils ne cèdent le terrain 'que sous des avalanches de tonneaux de pierres.

Par une claire soirée de mai, une voix montant du dehors se fait entendre des sentinelles. C'est une mélopée arabe, tissue d'imprécations contre les chiens de chrétiens : mais à travers les versets, le chanteur, qui est un ami, a glissé de précieux renseignements.

« Tizi-Ouzou résiste encore — prenez garde!

« — Ce matin a eu lieu grande distribution « de poudre sur tous les marchés, aux femmes (( et aux enfants des insurgés. » {Journal officiel du siège).

L'avis était sûr. Pendant la nuit éclatent les appels des révoltés à la guerre sainte, suivis de décharges répétées. Les cris féroces se rapprochent, redoublent d'intensité et ne s'éteignent que sous les volées de mitraille : on a eu affaire aux tribus lointaines des lUouta et des Beni-Idger qui viennent d'arriver à la rescousse de leurs coreligionnaires.

A la froidure avaient succédé brusquement les lourds orages du printemps : la ration diminuait ; on en était à la viande de mulet.

La s. . jition s^aggrave : on a entendu les coups sourds des travailleurs qui piquent une galerie ai mine souterraine destinée à faire sauter W )rt. Il n'y a plus hésiter. Une sortie est résolfii]. Les assiégés se précipitent comme la foudnc' sur les Kabyles, bouleversent les ouvrages les plus redoutables. On entend des cris de douleur monter du fond des ravins, puis le silence se fait au milieu d'un intense brouillard. Les portes du fort se sont refermées sur la vaillante petite troupe qui, hélas ! n'a pu rapporter tous ses morts.

Déjà trente-six jours de siège! Les Kabyles ont mis en batterie de nouvelles pièces d'artillerie de portée plus juste. Les froids sont revenus, la misère est grande et les forces diminuent. Aucune nouvelle ni d'Alger, ni de France ! Quelle sombre tristesse ! mais point e découragement. Le colonel Maréchal, avec sa sérénité imperturbable qui en impose à tous, reste ne de la défense. Pourtant, dans la soirée du 21 mai, il semblait préoccupé du silence gar J j -jar les rebelles depuis la veille, et il ordonna de doubler les postes.

Vers deux heures du matin la nuit était

calme. Pas d'autres cris que les glapissements des chacals. Les réchauds de rempa'rt éclairaient comme d'habitude les abords de la place demeurés solitaires. A deux heures, •... demie la prière du muezzin se fait entendre au levant, vers Aboudid : un quart d'heure àpei>ife écoulé, elle est répétée au couchant vers Car feah.

C'est le signal de l'assaut général. Los balles sifflent sur le fort comme la grêle;' U e foule torrentielle vient battre les murs, eji poussant des cris sauvages accompagnés des youyous stridents des femmes qui marchent à la curée des chrétiens.

Le fort est totalement cerné. Les .forcenés, malgré une pluie de pierres, drotssent des échelles le long des remparts et grimpent aux flancs de la place. Grenades, mitraille et fusillades se croisent à travers les airs. La garnison, qui n'a pas été surprise, tient ferme à ses postes et, vers cinq heures, à Taube naissante, elle* a la consolation d'apercevoir les longues files d'insurgés regagnant la montagne et emportant morts et blessés à travers ses raides sentiers. Dix-sept échelles abando ;' .;s le long des murailles sont harponnées et rentrées dans la citadelle. l 'Ir

C'était un vrai succès, assez chèrement acheté d'ailleurs. Mais, dès le lendemain, l'a^-

saillant avait reparu plus audacieux, coupant tous les chemins par de nouvelles tranchées.

Les averses glaciales qui tombent sans interruption viennent accroître la détresse des assiégés dont l'espoir de délivrance diminue de jour en jour. On ne songe plus qu'à bien mourir.

Tout à coup, le 26 mai au soir, des cris d'enthousiasme éclatent, comme une traînée de poudre, de bastions en bastions. On s'embrasse comme des naufragés sortis du gouflfre. C'est qu'un émissaire fidèle, parti du quartiergénéral français, a pu franchir les lignes: il vient d'apporter un billet authentique du général en chef, qui est en marche avec sa colonne sortie d'Alger, pour réduire l'insurrection. Il n'est pas loin : dans la plaine de Sebaou, où il opère vigoureusement. Il demande si la place peut tenir encore huit jours, temps nécessaire pour vaincre les tribus soulevées.

L'heure avait quelque chose de solenneL L'âme du soldat, oubliant tout ce qu'il a souffert, s'est subitement attendrie. La sainte loque aux couleurs nationales a donc retrouvé le chemin du bon combat ! Et alors, au milieu d'un silence religieux qu'encadre le calme de la nuit, toutes les poitrines haletantes, le colonel Maréchal répond lui-même, par huit coups

de canon, signal indiqué, dont les échos se répercutent sourdement de sommets en sommets, allant porter au général Lallemand

l'assurance qu'officiers et soldats français, unis dans le même esprit de sacrifice, sauront encore soufi'rir pour la patrie malheureuse.

Mais la besogne n'était pas moins rude pour la colonne de secours. Il lui fallait reconquérir un pâté montagneux, raviné par les torrents, où chaque pic couronné d'un village fermé avait été transformé en véritable forteresse par les rebelles qui résistaient pied à pied.

Gependaift le 28 mai, du sommet du Fortl'Erapereur, les guetteurs aperçoivent en feu les villages des Beni-Iraoussen, et plusieurs fusées tricolores, sillonnant les airs de leurs reflets lumineux, indiquent que la marche en avant de nos bataillons se poursuit victorieuse.

Le refiux des révoltés qui grossissent sensiblement autour de la place confirme la prévision que les contingents kabyles sont refoulés de la plaine sur le Djurjura. Pendant plusieurs jours, le bruit du canon se rapproche. Mais, dure déception, à partir du 2juin, tout, au loin, retombe dans le silence le plus inquiétant. Aussi les insurgés retrouvent-ils leur hardiesse pour harceler la place. Notre colonne

aurait-elle subi un échec ? Le brouillard grisâtre qui, depuis une semaine, dérobe à la vue le plus proche horizon, se déchire le 7 juin, et, à travers une trouée, laisse entrevoir le télégraphe aérien de Tizi-Ouzou qui vient de hisser son pavillon avec le signe : O — * C^rgence.

Au moment où il commence à parler, un plus épais brouillard enveloppe les collines, emportant avec lui le secret d'une communication impatiemment attendue. Le bivouac, détrempé par des pluies torrentielles, n'est plus tenable, malgré les feux allumés. Les munitions d'artillerie s'épuisent ; heureusement, la ration d^eau-de-vie n'a pas encore fait défaut. Enfin, le 15 juin, le télégraphe de Tizi-Ouzou, qui apparaît comme la colombe de l'arche, annonce l'ascension de la colonne victorieuse. C'est le signal de la délivrance. Les postes sont aussitôt doublés : car un grand mouvement des rebelles s'opère sur la route d'Azouza ; ils vont jouer leur dernière partie.

Le lendemain, 16, à dix heures du matin, les clairons des zouaves et des chasseurs à pied, dont les avant-gardes se profilent sur les crêtes, sonnent la charge, * bien douce aux cœurs des assiégés : c'est la voix de la France qui vient à leur secours. Les Kabyles, surpris

par une marche de nuit des colonnes Gérez et Lallemand et écrasés entre leurs deux feux, tourbillonnent comme les flocons de neige et vont concentrer leur résistance sur les pitons qui dominent le Fort-Napoléon. Aussitôt la place ouvre ses portes, et la garnison opère une vigoureuse sortie, pour donner la main aux colonnes en marche. Le colonel Maréchal, escaladant à revers les positions escarpées d'Aguemoun et d'Imainseren, derniers refuges de la révolte, s'empare de l'artillerie ennemie. Après quatre heures de combat, l'horizon était en flammes : les deux gros villages s'écroulaient sous l'incendie, et à deux heures, tambours battants, les troupes libératrices bivouaquaient en avant de la porte d'Alg<nglorieusement mutilée, où, en leur présence et à leurs acclamations enthousiastes, le général en chef saluait en ces termes émus la poignée de braves et son chef, qui avaient su maintenir au cœur de la Kabylie le vieux renom de la France.

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