‹ Petits mémoiresChapitre 6 sur 21 · ORDRE A LA GARNISON DE FORT-NAPOLÉON · texte numérisé non relu

ORDRE A LA GARNISON DE FORT-NAPOLÉON

Officiers, sous-officiers et soldats,

Quoique étroitement bloqués et entourés par des bandes sans nombre de Kabyles, calmes, ré-

6â PETItS MEMOIRES

solus, pleins de confiance, vous avez courageusement supporté les privations, les fatigues et les dangers d'un siège de soixante-trois jours.

En se révoltant, les insurgés se flattaient d'avoir facilement raison de votre petit nombre, maisjgrâce à vous, grâce à votre vaillantchef, déjàconnu pour sa belle défense d'Ammi-Moussa, tous les efforts des Kabyles se sont brisés contre votre résistance énergique.

La France n'a pas cessé d'affirmer sa puissance, au centre même du pays insurgé : de tous les points de la Kabylie, on aperçoit toujours cette place, désormais glorieuse, que quelques gens de cœur ont conservée à leur patrie, à la civilisation. Officiers, sous-officiers et soldats.

Je serai heureux de faire connaître au gouvernement une défense qui vous honore grandement devant le pays, et de mettre en relief la belle part qu'y ont prise les mobilisés de la Côte-d'Or et la milice locale.

Le général de division, Commandant les forces de terre en Algérie^

Laxlemand.

Au camp, devant Fort-Napoléon, le 16 juin 1871.

Dix ans plus tard, par une sombre soirée du 20 décembre 1880, Maréchal, colonel du 6® dragons, en garnison à Joigny, allait mourir dans un modeste appartement de la rue des Pyramides, à Paris. Le climat d'Afrique avait terrassé le soldat encore dans^ la force de

l'âge. Calme comme au feu, il venait de me recommander les êtres aimés qu'il laissait derrière lui. Je sautai dans une voiture et je courus à l'Elysée. Introduit par le général Pittié dont le cœur était haut placé, j'exposai au Président de la République, qui m'honorait de son amitié, que le colonel Maréchal n'avait plus que quelques heures à vivre, qu'il était proposé au choix pour le grade de général et pour la croix de commandeur ; que le pays devait bien une consolation suprême au défenseur de la Kabylie, dont le nom est resté légendaire là-bas. Le chef de l'État, ému par ces actes d'héroïsme qu'il ignorait, estima

que l'agonisant avait bien droit à ce dernier hommage de la patrie et signa une lettre rédigée à la hâte par le général Pittié qui invitait le ministre de la guerre à libeller le décret conférant au colonel Maréchal la croix de commandeur.

Muni du précieux papier, j'entrai rue Saint- Dominique. Il était sept heures du soir. Le général Fa rre, retenu à une commission, n'était pas encore de retour au ministère. Un de ses aides de camp, afiFectionnant particulièrement Maréchal, se chargea de la requête et me promit d'apporter le brevet au moribond, en toute urgence. Je retournai au chevet du malade et

lui annonçai la bonne nouvelle. Il comprenait encore : sa main défaillante pressa la mienne et son visage s'illumina d'un regard presque extatique. Peut-être, dans le dernier éclair de sa pensée, se revit-il avec ses braves au plus fort de la mêlée kabyle !

Puis sa tête fine et délicate s'inclina sur l'épaule de sa vaillante compagne qui l'avait disputé à la mort. L'agonie commença: je vois encore son fils aîné debout, dévorant du regard son père vivant sa dernière minute. Le général Faivre et l'intendant général Gaffiot^ parents de la veuve, attendaient avec impatience, comme moi-même, l'arrivée de l'aide de camp du ministre qui tardait bien. Enfin, il parut : heureusement le pauvre ami venait de rendre le dernier soupir !

Le général Farre faisait savoir que l'État se chargeait des obsèques du soldat que perdait la France, et s'intéresserait au sort de ses a» orphelins. Mais le ministre de la guerre, à raison des notes du colonel Maréchal, signalé à Joigny par les frères et amis de Paul Bert, alors tout-puissant, comme pratiquant sa foi, n'avait pas cru devoir accorder la croix de p commandeur.

11 l'avait pourtant bien yagnôe!... Pauvre France!

Page 1