EPISODE DU SECOND EMPIRE
C'était quelques jours avant le Grand Prix, en l'année où Vermont vainqueur illustra les couleurs de l'écurie Delamarre. Ce matin-là, les jardins des Tuileries étaient tout ensoleillés, et les lilas en fleur embaumaient l'air. On venait de hisser le pavillon tricolore au sommet du palais impérial, où Napoléon III était rentré du château de Compiègne. Les yeux fixés sur le cadran du dôme, je me promenais comme une sentinelle attentive sous ces charmants ombrages, aujourd'hui à moitié disparus. J'attendais que l'aiguille marquât l'heure de midi moins un quart. Le cœur me battait un peu comme à un premier rendez- vous de duel ou d'amour. C'est que, simple sous-lieutenant de chasseurs d'Afrique, je me rendais à une invitation à déjeuner que j'avais reçue du
grand chambellan au nom de l'Empereur. Le moment venu, je me dirigeai vers le péristyle du Palais ; je rendis le salut aux factionnaires et je gravis lentement le grand escalier où se dressaient, de cinq marches en cinq marches, immobiles compne des statues, des cent-gardes au casque et à la cuirasse étincelants. En franchissant les derniers degrés de marbre, j'aperçus à la dérobée la vaste salle des Maréchaux que je n'avais pas revue depuis vingt ans : je songeai alors au dernier bal d'enfants où notre jeunesse avait galopé sous les yeux bienveillants de la famille royale exilée. Gomme c'était loin !
Introduit, puis reçu par l'excellent général Fleury, qui savait si bien mettre à Taise ses inférieurs, nous ne tardâmes point à paraître en présence du souverain. Sur son ordre, je me désarmai, et nous le suivîmes dans la salle à manger. Nous n'étions que quatre convives.
Tous ceux qui ont approché l'Empereur ont dû emporter de sa personne la même impression : celle d'un charmeur, à l'âme débonnaire, aux yeux troublants, au langage décidé, à la volonté timide. Il mangeait peu et vite, inter-
rogeait beaucoup. Appelé à la table impériale par faveur réservée à presque tous les officiers qui rentraient de la campagne du Mexique, je subis un véritable interrogatoire sur les hommes et les choses du pays. J'y répondis de mon mieux : mais rien de gênant comme les deux grands laquais acharnés à chaque convive, vous coupant la parole par des ofi'res réitérées de service !
Soudain, l'Empereur me fixa et s'écria :
— Lieutenant, vous portez la trace d'une belle blessure au coin du front. A quelle affaire avez- vous reçu ce coup de feu?
— Sire, permettez-moi de détromper, à regret. Votre Majesté. Je ne suis qu'une victime du cardinal de Richelieu !
L'Empereur et le général Fleury se regardèrent, pleins d'étonnement, ayant l'air de se demander s'ils avaient affaire à un homme devenu subitement fou.
— Victime du cardinal de Richelieu ! Que voulez- vous dire? reprit Napoléon III, tourmentant sa moustache.
— Sire, c'est toute une histoire.
— Eh bien ! contez-nous-là , ajouta Sa Majesté en souriant.
— Sire, c'était sous la Terreur. Au milieu de la rue de Seine demeuraient dans la même maison.
en bas, un layetier emballeur ; au-dessus, un ancien député du Tiers-État de Bretagne, nommé M. Armez, dont le fils fut lui-même député des Gôtes-du-Nord sous le gouvernement de Juillet. Un soir, l'emballeur frappa à la porte de M. Armez, et soulevant sa blouse dont il tira un objet voilé, lui tint ce langage : « Citoyen, il y a quelques jours, à la suite d'une lâche dénonciation qui m'avait fait suspect, vous avez sauvé ma tète. En reconnaissance, je vous apporte celle du cardinal de Richelieu : chez vous, du moins, elle sera en sûreté. »
« Puis, l'emballeur, raconta à son interlocuteur que, chargé le matin, en qualité de chef de section, de violer les sépultures de la Sorbonne, il avait profité de l'absence des ouvriers sortis pour déjeuner; qu'il avait scié à là hâte et tant bien que mal le crâne du cardinal dont la tombe avait été descellée et déjà entr'ouverte, et qu'il avait pu heureusement dissimuler son larcin.
« M. Armez accepta le précieux dépôt, tout en exigeant de l'emballeur une attestation en règle. »
Napoléon III, dont le front s'était assombri, sans doute au souvenir de l'outrage infligé à la dépouille du grand prélat qui cimenta la
France, écoutait très attentivement, le regard redevenu incertain. Le général Fleury, d'un signe approbateur, m'encourageait à continuer. Je poursuivis, pendant qu'on dégustait un café par trop brûlant.
— « Des années s'écoulèrent. Un jour, vers la fin de la Restauration, le 14 février 1829, mon père se trouvait à la prison de la Force, en visite dans la cellule de Béranger auquel il était lié par une longue intimité et qui Tavait fait mander. Le chansonnier, qui subissait sous les verrous les rigueurs de la censure, était malade. Mon père avait amené avec lui son vieil ami, le célèbre docteur Broussais qui, comme Gall, se livrait à des travaux phrénologiques. La conversation vint à tomber sur le cardinal de Richelieu et sur les aventures de sa tête. Le docteur Broussais exprima le plus vif désir de consulter ce fameux crâne qui avait remué le monde. Mon père, compatriote de M. Armez, demeurant toujours rue de Seine, obtint facilement que la précieuse tète lui fût confiée.
« De l'examen du docteur Broussais, il résulta une constatation médicale fort bizarre, confirmant une fois de plus que souvent le génie confine à la folie. Vu le logement des deux lobes cérébraux, complètement inégaux
en volume, Tun s'accusait excessif et l'autre très réduit: signe ordinaire de la démence, ajoutait le praticien.
« M. Armez était retourné, après les événements de Juillet, au fond de sa Bretagne. Mon père resta longtemps dépositaire de la tête arrachée à la sépulture de la Sorbonne. J'ai grandi mes plus tendres années en face d'elle. La nuit, elle me causait des cauchemars insurmontables. Ce masque, jauni et luisant comme un vieil ivoire, faisant contraste avec le marbre noir du secrétaire qui le supportait, ces deux trous béants, cette moustache encore adhérente d'un côté seulement, cette moustache hérissée sur le maxillaire inférieur, imprimaient au mort un rictus éternellement sardonique, éclairé parfois par un rayon de lune se glissant dans la chambre. Un jour, je voulus porter sur ce masque une main profane. Je grimpai sur une chaise qui glissa, et je m'abattis de tout mon poids, tête en avant, sur le coupant du relief de la serrure qui me fracassa le front. Mon père fit partir la tête du cardinal pour la résidence de M. Armez où elle doit encore se trouver. Voilà, sire, comment j'ai augmenté, après coup^ le nombre des victimes du cardinal. »
L'Empereur se leva, nous invitant à passer
au fumoir, et, se retournant, m'adressa ces mots :
<( Lieutenant, vous m'avez très vivement intéressé. — Ecrivez donc cela. »