ÉPILOGUE
J'étais retourné aux terres chaudes du Mexique : parfois j'y rencontrais, sous les grands bois, des tètes desséchées de pendus qui me remettaient en mémoire le masque du cardinal. J'y appris même que M. Démange, alors préfet des Gôtes-du-Nord (ce fonctionnaire vient de mourir), était entré en rapports avec la famille Armez, retirée dans ses terres.
Un beau matin arrivait à Paris, rue de Grenelle-Saint-Germain, chez le concierge du ministère de l'Instruction publique, une caisse recommandée : celle-ci séjourna trois jours dans la loge, sous une table, délaissée, inconnue, sans être ouverte. Enfm, un chef de bureau vint procéder à la reconnaissance du colis, en présence de la femme du concierge qui me donnait récemment ces derniers détails. C'était la tète du cardinal, renfermée dans une double caisse, la caisse intérieure faite d'acajou : elle était toujours ornôe de sa fine moustache. Le petit-fils de l'ancien habi-
tant de la rue de Seine avait eu l'excellente pensée de la restituer à l'Etat.
On lira avec un double intérêt, étant donnés le sujet et le grand renom de son auteur, la lettre qui suit, écrite hier par mon illustre et vénéré maître, M. Victor Duruy, alors ministre de l'Instruction publique, en réponse à la demande de renseignements que je lui ai adressée touchant la cérémonie où la tête du cardinal fut solennellement réintégrée, vers la fin de l'Empire, dans sa sépulture primitive.
Paris, 6 février 1889. *
Mon cher comte,
J'ai eu la bonne fortune, sans y avoir aucun mérite, d'être rendu dépositaire du cœur de Voltaire que j'ai déposé à la Bibliothèque Nationale, au milieu de ses œuvres, et de la tête de Richelieu que j'ai rendue à son tombeau.
Si vous vouliez bien faire le voyage du quartier Latin et entrer dans l'église de la Sorbonne, vous trouveriez, au-dessus du monument élevé à Richelieu, une longue inscription latine, rédigée par Léon Renier, qui vous donnerait la date de la restitution de la tête du cardinal.
m Cette tête n'en était pas une, à proprement
^ parler. Elle avait été sciée du haut en bas, de
manière à ne laisser subsister que le front et la fine moustache qu'imposait, même à un cardinal,
la mode du temps; la ressemblance était frappante, et ce masque semblait d'hier. Louis XIII ' l'aurait reconnu.
Qui m'avait envoyé cette relique ? Un propriétaire des Gôtes-du-Nord dont je ne sais plus le nom. Mais le Bulletin de l'Administration de V Instruction Publique a dû raconter le lendemain ce qui s'était passé à la Sorbonne et, d'après la date que donnera l'inscription, vous en retrouverez aisément le numéro que je ne possède pas, mais que le ministère doit garder.
La Faculté de théologie, avec son doyen l'archevêque Mgr Maret, assistait à la cérémonie, et un de ses professeurs, l'abbé Perraud, aujourd'hui évêque d'Autun et membre de l'Académie française, fit le discours d'inauguration.
Voilà tout ce que mes souvenirs me rappellent. Il n'est resté dans mon esprit aucune trace de l'intervention de l'Empereur en cette affaire. Mais il se peut que, par ses ordres, Fleury ait agi auprès du préfet des Gôtes-du-Nord et, par celui-ci, auprès du détenteur dont l'offre me surprit autant qu'elle me charma.
Hélas ! où sont les neiges d'antan ? Me voilà bien vieux et bien loin du temps où vous m'aviez pour professeur. Mais je vous remercie de votre bon souvenir.
Votre tout dévoué,