XXII
Elle tourna la tête et sécha sa paupière.
Ghùzelli ne vit rien ; elle n'eût pas compris. L'enfant, pour le moment, ainsi qu'une écolière, Fouettait l'eau de sa main avec de petits cris. Ses doigts roses formaient une faible barrière Que traversait l'eau bleue ; et les flots du courant Venaient tous lui baiser la main en murmurant
Mais en face un témoin, plus heureux ou plus sage, Avait tout vu ; ses yeux discrets, quoique attentifs. Avaient, sans y songer, surpris à leur passage Le soupir d'Aïna, puis ses longs pleurs furtifs : Et Djérid se disait : « Quoi 1 souffrir à cet âge? » Et ses yeux contemplaient avec étonnement Ce que l'on pouvait voir du visage charmant.
Aïna, sans lever la tète ou la paupière.
Sentit ce loDg regard se poser sur son front.
Elle était, je Tai dit, d*une innocence entière ;
Elle hésita. Son âme était timide au fond.
Mais la fleur et Toiseau montent vers la lumière;
Le cœur cherche le cœur, les yeux cherchent les yeux;
Et Tenfant regarda le rameur curieux.
G*était un bel Arnaute à la mâle poitrine,
Dont Tœil bleu promenait un regard souverain.
Brunis par le soleil et la brise marine ,
Son front, son cou, ses bras semblaient être d'airain.
Dieu l'avait revêtu d'une forme divine,
Et la Grèce eût jadis sculpté dans le Paros
Ses traits de demi-dieu, sa taille de héros.
XXTI
Il portait sur son front et sur sa tempe rase Un fez rouge au gland d^or garni d^un flot soyeux. Puis un turban léger dont le rebord s^éyase Et défend du soleil les sourcils et les yeux. Une chemise en soie à longs filets de gaze Frissonnait sur ses bras; et ses reins assouplis Étaient largement ceints d^un cb&le aux vastes plis.
^ XXYII
11 me faut dire ici ce que plus d'un ignore : C'est que Tégalité règne dans TOrient.
Un homme en vaut un autre, et chacun s'en honore. Tous sont sous Tœil de Dieu, vizir ou mendiant; Et, lorsque le cœur parle aux rives du Bosphore, 11 préfère aux grandeurs de la race et du rang La noblesse des traits et la beauté du saug.
Leur regard se croisa peut-être une seconde,
Un éclair, et soudain chacun baissa les yeux.
— « D'où peut donc lui venir cette douleur profonde ? »
Se répétait tout bas Djérid silencieux.
^ « Qu'il est beau I se disait Aïna. Mais au monde
« Rien n'est parfait ; tout pèche, hélas ! par un côté.
« Sans doute son esprit a payé sa beauté.
« Qui sait? voyons ! » — Alors avec un doux sourire , Relevant sur Djérid son regard doux et clair, Elle dit : « Veux-tu faire ainsi que je désire? « Reprends la tamboura pour nous chanter un air ! » Le jeune homme obéit à Tinstant sans mot dire ; Et, préludant d'abord par un air triste et lent, 11 chanta ce qui suit sur un rhythme indolent :
CHANT DU GAIDJI
Sais-tu ce que le vent soupire
Et veut dire, Quand il pleure, glisse et s'enfuit
Dans la nuit ?
Sais-tu pourquoi, quand Tonde arrive
A la rive, Elle y laisse avec chaque flot
Un sanglot?
Sais-tu pourquoi Bulbul se pose
Sur la rose, Et jusqu'au jour chante à la fleur
Sa douleur?
Sais-tu pourquoi le cœur bat vite
Et palpite, Sans pouvoir contenir son sang
Frémissant?
Sais-tu pourquoi sous leurs longs voiles
Les étoiles Croisent dans Tair leurs millions
De rayons?
Sais-tu pourquoi quand tout sommeille,
Dieu seul veille , Et couve ti'un regard béni
L'infini?
C'est que partout la loi suprême
Veut qu'on aime , Et qu'ici-bas tout sans retour
Vit d'amour!
La voix tomba ; c'était une voix douce et grave. Dont l'accent remuait jusqu'aux fibres du cœur, En y laissant au fond Taîr aimé qui s'y grave. A ses accords, l'esprit voyait surgir en chœur Les rêves, les regrets, l'espérance suave, Et glisser dans l'espace, en blanches visions, Le cortège voilé de nos illusions.
O musique I ô magie! ô fée aérienne, Qui d'un monde inconnu descends et nous souris! Avec tes sons errants de harpe éolienne Comme tu sais bercer nos cœurs endoloris Et nous faire oublier notre âme dans la tienne ! pur écho du ciel, langue de l'infini , Souvenir de l'Éden dont l'homme fut banni 1
Puisque tu fais sentir ta magique puissance
Aux cœurs les plus étroits dans nos salons fermés,
Qu'est-ce donc sur des bords pleins de magnificence,
Lorsque le soir descend sur les flots embaumés.
Et qu'échappant à peine à son adolescence ,
C'est un cœur inquiet, de désirs dévoré ,
Qui s'enivre à longs traits de ton philtre adoré ?
Elle écouta longtemps, et comme dans l'extase,
La voix, la douce voix, et l'air tendre, et les mots ;
Puis, comme une liqueur qui déborde du vase ,
Elle sentît son cœur se gonfler de sanglots ;
Et, malgré les replis de son voile de gaze,
Elle ne put cacher le flot silencieux
De pleurs amers et doux qui jaillit de ses yeux.
— « Ma sœur, dit Ghuzelli, qu'as-tu? quel mal t'oppresse? « D'où te viennent ces pleurs? et quel est ton tourment? » Mais plus elle serrait sur elle avec tendresse
Sa sœur qui sanglotait contre son sein charmant , Plus elle redoublait cette étrange détresse.
— « Batelier, dît alors Ghuzelli, le temps fuit ;
<c Retournons à Stamboul ; voici venir la nuit. »
Et la barque bondit; et dans le fond bleuâtre La Pointe du Sérail, et puis la Corne-d'or, Déployèrent aux yeux leur vaste amphithéâtre. Bientôt, pour* achever le merveilleux décor.
Les sveltes minarets, d'une blancheur d'albâtre. Montèrent dans le ciel, et l'on vit de plus près Les navires du port avec leurs mille agrès.
Ils touchent à la fin au terme du voyage.
On aborde, et parmi les caïques pressés Djérid lance sans choc sa poupe sur la plage. Les deux sœurs sont debout, leurs bras entrelacés. Ghuzelli dit alors : « Voici pour le passage, « Gaïdji. » — Puis sa main dépose sur le banc Un sequin d'or léger qui résonne en tombant.
A son tour, Aïna lui tendit sa main frêle,
Et lui dit en tremblant : « Prends encore et merci ! »
Il regarda; c'était un anneau d'or fidèle
Qu'elle avait détaché de son doigt aminci.
II releva la tête et s'élança vers elle.
Mais quand il étendit ses deux mains devant lui,
Dans les ombres du soir le doux rêve avait fui.